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L'homme de bronze de ŠćepanoviĆ

par

GEORGES NIVAT

 

Scepanovic_-_Rachat

Le rachat / Iskupljenje

 

Branimir Šćepanović, dans ses allégories sèches et étouf­fantes, nous inocule des cauchemars minéraux. Lentement l'humain se pétrifie, se minéralise, devient poudre, pierre ou marbre. Pourtant allégorie n'est pas le mot. Les fables à la pointe sèche de Šćepanović ne jouent pas avec l'allégorie, pro­cédé rhétorique des époques de poésie précieuse. Elles vident l'homme de tout son vivant, elles le mettent en face de sa pro­pre allégorie, de son simulacre, de son nom.

Ici et là surgit dans le monde de Šćepanović un être qui veut être plus qu'une allégorie humaine, un être qui veut agir en aimant, marcher en rusant, esquisser une malice, un amour, un geste tendre. Mais alors la meute grise des hommes-simu­lacres se lance à sa poursuite. Et cette chasse à l'homme est ce qui nous bouleverse le plus dans l'œuvre déjà si mûre de Šćepanović. C'est cette chasse au vivant organisée par la meute sociale qui hante et organise l'étrange univers de Šćepanović. Elle formait la trame haletante du premier récit que nous avons découvert en français : La bouche pleine de terre , typogra­phiquement même, alternaient les caractères romains des assail­lants, des traqueurs d'homme et l'italique du pourchassé, de l'étranger camusien, au sourire pâle, qui s'enfuit pour rien, puis prisonnier de sa fuite, coureur solitaire, halète devant la meute haineuse, dans un grand rythme d'amour-haine, poursuivi par l'humanité, accueilli par la terre, par la montagne magique des aïeux et par le ruissellement de lumière du cosmos. La mort est inéluctablement nichée dans le décor de cet hallali cauche­mardesque.

C'est encore la mort qui sert d'appeau à la meute dans la stupéfiante nouvelle La mort de monsieur Golouja, où le protagoniste, intrus incongru dans une bourgade bien enclose sur elle-même, ne se trouve de statut social qu'en expliquant qu'il est venu se suicider. Le soupçon se repaît alors d'attente malsaine. La noire volée des charognards humains s'attroupe et exige de l'étranger qu'il accomplisse son destin.

Autre chasse à l'homme dans Avant la vérité, avec le lent investissement de l'homme traqué par la foule au regard étrange, car déjà elle voit la mort au bout de la poursuite. « Tout homme a un chien qu'il tient en laisse et qu'il ne lâche pas, et chacun est le chien d'un autre, car il ne peut briser la chaîne qui le lie. » Cet homme-chien tenu en laisse par son voisin est solidaire de la meute, mais la meute tout entière avance silencieusement sur celui qui a voulu lui échapper.

Le rachat est aussi une chasse à l'homme allégorique. La rançon à payer est celle qu'exige la meute pour réintégrer Gré­goire Zidar dans le collectif humain. Réapparu un quart de siècle après son exploit de 1942, Grégoire dérange l'histoire déjà faite, il rencontre sur son chemin sa propre allégorie, cet homme de bronze dans lequel il a déjà été coulé. Grégoire Zidar est un héros peu exigeant ; il convient d'emblée qu'il n'a été héroïque que par peur, qu'il n'a sauvé les vingt-trois otages du Grand ravin que par hasard. Sans le savoir il connaît Platon, Tolstoï et tous les grands accusateurs, les grands déshabilleurs de l'humanité. Le courage est un savoir « qui concerne tous biens comme tous maux » explique Socrate dans le Lachès. Mais l'homme courageux ne sait rien de ce savoir explicitement. Et le héros du Rachat n'a pas de Socrate pour l'aider à accoucher du vrai, du beau et du bien. Conduit fortuitement, après tant d'années, au lieu de son acte de courage, il est confronté à la meute qui a déjà pétrifié, statufié, tiré prébendes et salaires de son acte passé. Voici l'homme vivant, l'homme socratique (sans le savoir) face à l'homme-simulacre, face à l’homme de bronze.

Comment ne pas songer à la démarche parallèle de Wajda, en Pologne, et à son Homme de marbre. Accepte de devenir effigie ou meurs ! Le long récit de Šćepanović, tout comme le film de Wajda, se situe dans un contexte de « statufication » de l'histoire. Aux fontaines pétrifiantes de notre siècle l’héroïsme devient un joug, l'histoire un étouffoir, l'homme vivant un homme d'airain sur lequel grouillent des homuncules charognards de l'histoire. La jeune prose yougoslave, avec un Šćepanović, avec un Stevanović, s'attaque au problème le plus pesant du socialisme : la pétrification, la chute dans le « pratico-inerte » sartrien. Ce qui ne veut pas dire que ces prosateurs soient des « dissidents ». Ils sont aux prises avec une hémiplégie histori­que qui les prive d'une moitié de la vie. Et il est tout à l'hon­neur de la Pologne, de la Yougoslavie que leurs artistes disent ce mal de vivre, cet engourdissement de leur être. Cependant l'allégorie de Šćepanović va plus loin. Plus loin que le râle de révolte cynique des « loulous de banlieue » de Stevanović, si apparenté au refus buté de la jeune prose polonaise ou au cynisme lyrique des Bukowski américains… L'allégorie de Šćepanović se situe, comme tout ce qu'écrit cet écrivain, aux confins de l'ontologie. La raréfaction du réel dans l'univers de Šćepanović conduit à une ouverture sur la splendeur de l'être. Fonçant tête première vers l'eau de son suicide, monsieur Golouja aperçoit plus que la mer originelle de la vie, il aper­çoit l'être même. Et lorsque « l'homme de bronze » signe sa déchéance, se condamne au néant, se laisse rançonner de sa propre vie par la meute des récupérateurs, des sinistres et mes­quins ferrailleurs de l'Histoire, au-delà de cette rançon il y a le rachat, et au-delà du rachat une rédemption. Par le degré zéro de la vie, l'homme šćepanovićien, « la bouche pleine de terre », accède à la plénitude, à une « paix bienheureuse » qui pourrait être celle du salut. 

Toute la fable peut d'ailleurs être lue comme une « pas­sion » de Grégoire Zidar. Le procès du « faux » homme de bronze, avec les témoins apeurés, les accommodements, les trahisons nécessaires, c'est un second, un éternellement recom­mencé procès du Fils de l'Homme. Et l'extraordinaire duel aux cartes de Zidar et son pseudo-geôlier Stanoïlo, son bourreau et le seul homme qui l'aime est une sorte de long face à face avec Judas. Judas aussi aimait le plus le Christ, déclare Leonid Andreïev dans sa nouvelle intitulée : Judas l'Iscariote ...

L'histoire rend l'homme schizophrène. Elle lui inflige le supplice de l'écartèlement. Un Zidar regarde un autre Zidar, le Zidar de bronze, pleurer des larmes « de sang et de poussière ». La dissociation entre le réel et la vie est totale. Zidar devra soumettre sa vie au réel, c'est-à-dire à l'effigie, au simulacre, au néant. Cette scène hallucinatoire des larmes de la statue de bronze amorce un rachat plus grand, plus vaste, le rachat de tout ce néant, de toute cette ignominie, mesquinerie, violence, ruse, bassesse, pétrifiés dans l'homme de bronze. L'Histoire sera rachetée par quelque chose qui la dépasse. « Je suis réelle­ment un autre » dit Zidar. Au premier abord cela semble dire : j'ai réellement abdiqué, je suis réellement vaincu. Mais, toute réflexion faite, ce Zidar humilié et racheté, qui avance vers le ciel où l'attendent des nuages blancs « comme des anges che­nus » n'est autre que parce qu'il est vraiment racheté, transverbéré, transfiguré : réduit à rien et retrouvant tout, camionneur de Dieu sillonnant des routes où il n'y a plus de péages.

 

16 avril 1981

  

In : Branimir Šćepanović : Le rachat, postface, L’Age d’Homme, 1981, p. 175-178.

 

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