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Jovan Delić

VU  DU SEUIL

Le thème de la mort dans la poésie de Jovan Dučić



Ducic portrait
Jovan  Dučić

 

Mots clé : thème, seuil, mort, dieu, poésie, paradoxe, question, contextualité multiple, suggestivité, multi-signifiance, cycle, doute, l'en deçà, l'au-delà, paysage métaphysique.

 

Le thème de la mort est, on le sait, chez Dučić un de ses six thèmes obsessionnels (les cinq autres étant Dieu, la femme et l'amour, la patrie, la nature et la poésie) et, certainement, avec Dieu et la nature, l'un des trois thèmes dominants et poétiquement les plus accomplis et les mieux articulés. Dans la statistique quelque peu incertaine que nous avons établie, dans les deux premiers livres de Dučić, selon l'édition canonique des Œuvres complètes -  Poèmes du soleil et Poèmes de l'amour et de la mort[1] il y a trente-cinq poèmes ayant pour thème la mort. Si on y ajoutait Sonnets impériaux, avec ses trois cycles, et les Légendes bleues, le nombre en serait sans doute encore plus important.

On ne s'étonnera donc pas de constater la longue et récurrente fascination de Dučić pour l'image du seuil, liée à la mort, en tant que ligne d'entre les mondes et lieu d'où le regard les contemple.

Il ne s'agit pas, cependant, du seul mont de la mort d'où le regard « peut les deux mondes embrasser ». Répondant, dans le troisième quatrain, aux questions sur la nature de son sentiment posées dans la première strophe et le premier vers de la deuxième – est-ce l'amour ou le besoin d'aimer, est-ce la femme qu'il aime – le sujet lyrique du poème « Amour » se tient sur la frontière entre le rêve et la veille, incapable de choisir :

Je ne sais ; mais entre rêve et réalité[2]
Le seuil voit mon cœur souffrir et languir

Depuis le seuil, borne entre rêve et veille, le sujet lyrique voit la souffrance et la langueur comme seules vérités certaines de l'amour et de son propre rapport trouble et mal défini envers la femme. Est-ce l'amour ou le besoin d'aimer – cela, depuis ce seuil, ne se voit pas.

Le questionnement imprègne aussi les trois premiers quatrains du poème « Nos cœurs » : qui ferme les yeux innombrables des cœurs humains ; où, les cœurs endormis, s'épanche leur monde « plus vaste que tout et plus léger que le rêve » ; d'où les cœurs tombent-ils « sur ces monts » ; peuvent-ils connaître le bonheur alors que – mortels eux-mêmes – seul l'éternel les habite. Dans le quatrain final, le quatrième, un cœur répond pour tous :

Infinies sont nos félicités innombrables,
Sur ce seuil qui sépare l'éternel de l'instant
Car, même si la mort dans son coin nous attend 
Le monde n'est que ce dont nous sommes capables

Grâce au seuil entre instant et éternité, entre mortalité et éternité, le poème, qui aurait pu sombrer dans la sentimentalité et le pathétique gagne en profondeur et en qualité. L'image du seuil apparaîtra aussi dans un poème dont le thème est un événement historique contemporain – dans le premier quatrain du poème « La Bregalnica »[3] :

De ton eau nous laverons les yeux des enfants,
Et le front du prophète à l'heure du jugement,
Rivière qui devins, dans le fracas des canons,
Seuil lumineux séparant vérité et errements.

La Bregalnica a donc permis de distinguer entre la vérité historique et la fable ; elle coule entre ces deux rives. C'est pourquoi on lave de son eau les yeux des enfants et le front du prophète – pour qu'ils sachent mieux discerner l'avenir, sans se bercer d'illusions.

Le plus proche du thème de la mort est néanmoins le poème « Le vœu »,  composé de cinq quatrains en alexandrins symétriques. Seul le premier vers du premier quatrain appartient à la voix du sujet lyrique. Il fait entendre la grande intimité et la relation de confiance qui existent entre le sujet lyrique et le créateur :

Le Créateur me dit en ce grand matin

Les dix-neuf autres alexandrins sont les paroles du Créateur adressées à ce sujet  mais aussi à l'être humain en général. Dieu ne parle pas de la situation et de l'avenir du sujet lyrique mais de la vie de l'homme sur terre et de son rapport à Dieu. L'« objet lyrique » de ce poème est une illustration de la nature paradoxale de l'homme et de sa relation avec Dieu.

Le Créateur – « en ce grand matin », qui rappelle la création du monde – encourage l'homme à se lever et apparaître en « chair » pour se mettre en marche sur le chemin fatal qu'il lui faudra lui-même tracer. Les impératifs de la première strophe (lève-toi, apparais, vas) seront, à partir de la deuxième et jusqu'à la fin du poème, remplacés par le futur prophétique. Le caractère paradoxal de la nature de l'homme et de sa situation sur terre se reflète dans sa prédestination contradictoire à être simultanément « le seigneur de tout » et « la victime de tout », « le prophète, le pitre, le roi et son fou / l'esclave enchaîné et le vengeur à l'épée ». Antithèses et paradoxes sont les moyens stylistiques sur lesquels est bâti ce poème.

Dans la troisième strophe apparaît le motif du doute, fréquent chez Dučić, mais l'accent est expressément mis ici sur le caractère ambivalent du doute. Celui-ci offrira à l'homme un « sein empoisonné » mais, dans la quatrième strophe, le hissera, comme sur des ailes, au-dessus de tout :

Mais douleur comme bonheur tu trahiras ;
Du doute le sein empoisonné ayant tété,     
Tu m'invoqueras sans foi et sans piété,
Et sans doute véritable me renieras.
 
Toujours, telles des ailes, ces doutes perpétuels
Te feront planer au-dessus de toutes choses,
Avant que tes pâles paupières ne soient closes
Au seuil du mystère et de la vérité éternels.

Le revoilà donc, en fin de la quatrième strophe, ce seuil que Dučić affectionne. C'est ici qu'il est le plus proche de la signification qu'il revêt dans le poème « Le seuil ». C'est le seuil de la vérité éternelle et de son mystère – le seuil de la mort. La fin est cependant ici plus assurée et plus optimiste – l'esprit à la fin reviendra vers son Créateur :

Ainsi, tel l'écho dans la forêt solitaire,
Il reprendra le chemin qui à moi conduit,
D'éternelle liberté ton esprit ébloui –         
Comme sous le soleil l'oiseau noir dans la mer.

Il ne faut pas oublier que ces paroles sont celles du Créateur et que le retour de l'âme vers Dieu est à la hauteur de cette voix divine. Le poème « Le seuil » est, lui, dit depuis la perspective humaine et se montre beaucoup plus énigmatique. Il est sensiblement plus dramatique et la réunion finale avec Dieu y est nettement plus incertaine.

Dučić a donc – les exemples cités le montrent sans ambiguïté – une prédilection pour l'image du seuil et le regard embrassant les deux côtés simultanément, quelles que soient par ailleurs l'orientation thématique et la qualité des poèmes.

« Le seuil » a initialement été le poème final du cycle Poèmes vespéraux puis, à une date postérieure, on pourrait presque dire posthume – tiens, le destin ! –, sont venus s'y adosser tout naturellement les vingt-deux poèmes de Lyrique (1943). Dans les Poèmes vespéraux déjà, puis dans Lyrique, Dučić  privilégie une thématique qui tourne autour du mystère, de la mort et de Dieu. Le mystère et l'invisible se cachent et se dévoilent ou, plus exactement, se pressentent et se présagent, dans le visible et le sensoriel. L'en deçà et l'au-delà sont imbriqués. Cette façon de voir, couplée à une vaste culture et à la rigueur formelle, apparente à Dučić le poète contemporain Ivan V. Lalić. Dans les poèmes sur Dieu et sur la mort, Dučić est en premier lieu un poète métaphysicien, le poète du mystère de l'au-delà. Il me semble que cette dimension métaphysique de la poésie de Dučić n'a pas suffisamment retenu l'attention de la critique chez nous.

Les phrases précédentes ont été prononcées à Trebinje il y a douze ans[4]. Je ne les renie pas aujourd'hui pas plus que je ne renie le sentiment de drame et de terreur que moi, personnellement, j'ai éprouvé devant la première strophe et le paysage métaphysique qui se dessine à l'horizon, « après les fêtes et les larmes » :

Quand s'approchent en vue du port,
Après les fêtes et les larmes,
Les hautes cimes de la mort
Et les sombres lacs, froids et calmes.

Ces « hautes cimes de la mort » et « les lacs froids et calmes » nous touchaient, et le font encore aujourd'hui, en nous donnant à la fois une sensation de proximité, de familiarité, et le sentiment d'un effroi métaphysique. Nous y reconnaissions les paysages de notre Durmitor, persuadés que chez Dučić ces images n'étaient pas là par hasard : Dučić voyait en effet dans cette montagne le sommet même de son Herzégovine et son centre, mais aussi l'Olympe serbe et le Parnasse serbe ; le Durmitor devait donc bien être un peu pour lui un lieu de l'autre monde. Pourquoi dès lors un Durmitor de cette espèce – le Parnasse et l'Olympe du poète – avec ses lacs froids et calmes ne passerait-il pas dans l'au-delà ? Le paysage du pays natal est transfiguré en paysage métaphysique et le métaphysique incarné dans le natal. Entre autres choses, c'est aussi pour cela que ce poème à chaque fois à nouveau nous glace et nous ravit. Il rappelle le souvenir de Durmitor comme Durmitor rappelle « Le seuil » de Dučić et la pensée de la mort, soit le regard porté « sur les deux mondes ». Les paysages de Dučić ont, avec raison, toujours été hautement appréciés. La dimension métaphysique de ces paysages qui, à notre sens, est particulièrement précieuse, a, elle, été beaucoup plus rarement relevée.

Si je m'avoue ainsi coupable du grand péché de subjectivisme dans la description que je viens de faire de mon vécu devant un paysage métaphysique, c'est aussi pour susciter, aussi bien chez moi que chez les autres, un doute ou tout au moins un questionnement sur la pertinence de  l'interprétation que nous avons, et du jugement que nous portons sur un poème qui, à nos yeux, est un des sommets de la poésie, celle de Dučić mais pas seulement.

« Le seuil » se compose de cinq quatrains soit vingt octosyllabes asymétriques reliés par des rimes féminines croisées. La rime b du premier quatrain se répète dans le dernier, ce qui peut être compris comme l'indice phonique de l'unité et de l'exhaustivité de l’ensemble, qualités auxquelles Dučić était indubitablement attaché.

Dans le poème, il y a un report, dont la fonction, sur le plan du style et du sens, est particulièrement remarquable, et, immédiatement après, un discret enjambement. Le report est celui d'un élément de l'unité syntaxique – et d'un élément clé – de la première à la deuxième strophe, la première restant dès lors ouverte et ne s'achevant syntaxiquement que par la question commençant la deuxième strophe :

Qui attend sur le seuil ?

Toute la première strophe, citée plus haut, prépare cette question qui est, sur le plan rythmique et syntaxique, une exception par rapport à tous les autres segments syntaxiques du poème. Aussi se trouve-t-elle en position privilégiée, ce qui la met en valeur et confère à tout le poème une tonalité d'interrogation et d'incertitude, le dramatisant et faisant de la question citée le point clé du poème, comme ne manque pas de le confirmer le peu marqué enjambement qui suit entre le premier et le deuxième vers de la deuxième strophe :

Qui attend sur le seuil ? Oh, c'est
L'énigme qui dure, éternelle !

On pense à l'énigmatique et suggestif poème intitulé « Le mystère ». Le plus grand et éternel mystère est donc qui attend sur le seuil, qui est ce douanier des âmes à la frontière entre la vie et la mort, au « carrefour des croyances », sur le chemin de la « présentation devant Dieu », pour reprendre l'intitulé de l'essai d'interprétation que Nikola Koljević a consacré au poème « Le mystère » de Dučić[5]. C'est comme si les vers cités appelaient ceux encore à venir du premier poème de Lyrique« L'homme parle à Dieu » :

Notre chemin mène-t-il à toi, le fait-il ?            
La fin et le commencement, est-ce tout un ?    
De tes sceaux infrangibles qui est gardien,      
Qui, sur tes formidables frontières, vigile ? 

Ce ton interrogatoire aux profondes résonances, introduit au début de la deuxième strophe, s'étend à l'ensemble de celle-ci qui, ouverte par une question, se referme sur une question :

Qui attend sur le seuil ? Oh, c’est
L’énigme qui dure, éternelle !
La frontière entre deux beautés
Et deux vanités, quelle est-elle ?

Les deux premiers vers de la strophe finale forment également une question :

Mais le seuil que signifie-t-il,
Qui sépare le mouvement du repos ?

La séduction du poème est donc dans son questionnement, sur « l'énigme », sur « le mystère », non dans quelque réponse définitive et encore moins incontestable. L'esprit du doute métaphysique plane sur le poème, ce doute qui, en contrepoint, vient clore le « Nocturne » de Lyrique :

Alors que seul sur mon chemin gîte
Le doute, cet astre de ma pensée.

Dans le premier vers du poème, le seuil n'est qu'une ligne sans épaisseur. Cependant, au long du poème, cette dimension d'épaisseur apparaît et s'accentue jusqu'à ce que, dans la troisième strophe – dernier vers –  le seuil devienne  plus grand que la vie  et la mort :

Ce carrefour muet des mystères,
Pont jeté entre deux bonheurs,
Cette croisée de deux chimères –
A Vie et Mort est supérieure !

Ce seuil où se croisent deux chimères, la vie et la mort, dépasse, dans la vision du poète, et la vie et la mort. Le seuil seul est important et réel, le reste est chimère. De qui et quoi nous y attendent dépend le sens et de ce qui est derrière nous – la chimère de la vie – et de ce qui est devant – la chimère de la mort. Ce qui nous attend, c'est le néant ou le Salut. Ou quelque autre chose, inconnue, le mystère. Voilà pourquoi la frontière, simple ligne au départ, est plus grande que tout : elle donne sens et mesure à toute chose et ce – vu de l'éternité.

La quatrième strophe peut être lue comme le développement d'une comparaison implicite. « La corde sans vie », muette en apparence, contient cependant tous les sons célestes et terrestres. Par analogie, le seuil-ligne qui « sépare le mouvement du repos » devrait également être beaucoup plus large que ne le laisserait supposer son apparence première. De même que « le germe noir de minuit » contient les couleurs du vol solaire, de même le « terrible seuil » est beaucoup plus qu'une simple ligne :

Elle garde, la corde sans vie,
Les sons du ciel et de la terre,                
Et le germe noir de minuit,                    
Mainte couleur du vol solaire…

Le paradoxe développé dans ce quatrain se prolonge dans le suivant. Un parallélisme a été établi entre « la corde sans vie », « le germe noir de minuit » et le seuil-ligne :

Mais le seuil que signifie-t-il,
Qui sépare le mouvement du repos ?
Les berges du fleuve au crépuscule
S’écartent sous la poussée des flots.

La métaphore élargit la « ligne » aux dimensions d'un fleuve qui déborde ses berges et se répand à perte de vue, échappant au regard, à jamais insaisissable.

Le germe, la semence, sont aussi chez Dučić symbole de la victoire sur l'obscurité, la nuit et la mort. Le germe naît de la mort de la semence, du « sein déchiré » et, comme dans la première strophe du poème « La poussée » du cycle Poèmes matinaux, lance « l'hymne au soleil le plus beau » :

Clame le germe : je veux percer,       
Et croître… toujours plus haut !                                          
Du sein déchiré je veux lancer                    
L’hymne au soleil le plus beau.

Le germe peut donc être compris comme la métaphore du salut et de la résurrection, de la vie qui se prolonge en passant par la mort.

La semence de cèdre mise en terre est « idée de la force ramassée en soi ». De cette semence, de cette « essence sacrée et invincible », s’élèvera  un cèdre, symbole de la voix fusant dans l'espace pour atteindre le ciel, « parole qui jamais ne s'épuise » et « corde divine en éternelle vigie » et, finalement, symbole du poète, « cet étranger au monde et aux lois » :

Poète, tu seras, cependant,                        
Cet étranger au monde et aux lois     
Qui aux solitudes va s’exaltant                 
Et se consume aux astres froids.

On voit comment, chez Dučić, ces lexèmes-symboles que sont germe, semence, corde, évoluent de poème en poème, leur sens s'enrichissant, et comment les meilleurs de ses poèmes s'appellent et s'éclairent l'un l'autre. Le dernier poème cité ouvre ainsi le grand thème de l'étranger « à soi et au monde. »

La dissolution du corps en poussière et sa réunion nocturne avec la terre ne sont pas, dans Lyrique, traités comme une chute dans le néant mais comme un paisible retour au Créateur... (« Le retour ») ; comme l'abolition de la séparation entre le Créateur et l'homme; comme l'affranchissement du joug des principes opposés « du corps et de l'esprit, du bien et du mal ». Informe, l'homme redevient semblable à Dieu et au commencement ; l'« atome caché » rejoint l'élément et se réconcilie avec lui-même, le monde et Dieu. L'annulation du seuil séparateur entre mondes, entre l'homme et Dieu, donc, n'est possible que par passage à l'état de « motte d'argile » calcinée, et purifiée, par le feu :

Quand je serai, Créateur, de poussière
Devenu paisible motte d’argile dense,                    
Il n’y aura plus alors de frontière
Entre nos deux essences.

Enfin, dans un poème bref et énigmatique « Inscription », le motif du seuil apparaît deux fois. C'est ce poème qui a inspiré le titre que Rajko Petrov Nogo a donné à son essai sur Dučić – Regard sur les deux mondes[6] – faisant référence implicitement à l'image du seuil. Le poème se compose de trois quatrains dont les vers alternent neuf et huit syllabes. Les rimes sont croisées –  abab, cdcd, efef, les impaires (a,c,e) sont à deux syllabes et féminines et les paires à trois syllabes, dactyliques. Ces dernières, plus longues, relient les octosyllabes, plus courts, et contribuent à la riche euphonie du poème.

Nous citerons le poème en entier pour mieux faire percevoir la délicate liaison, au plan de la syntaxe comme du sens, entre la première et la deuxième strophe et le positionnement du motif du seuil entre elles :

Depuis la mer dont voit la dalle noire
Les soleils calmes se coucher
Jusqu'au mont de la mort d'où le regard
Peut les deux mondes embrasser,
 
Gouffre après gouffre aveuglant de lumière
Tombant d'un ciel tout de clarté...
Jusqu'au bout du sentier faisant frontière
Entre rêve et réalité.
 
Las, que plus rien ne trouble la poussière
De lassitude ensommeillée !
Monte très lentement, branche de lierre,
Sur la pâle dalle marbrée.

Le premier seuil dans le poème est le « mont de la mort, d'où le regard / Peut les deux mondes embrasser », qui est une variation sur le thème du poème « Le seuil ». Ici, le lac fait place à la dalle noire de la mer et les hautes cimes au « mont de la mort ». De même, l'accent sur le regard depuis le seuil y est davantage marqué.

Le second seuil se trouve dans la deuxième strophe – un « sentier faisant frontière / Entre rêve et réalité ». Comme si, en les réunissant dans une seule et même phrase, le poète avait voulu brouiller le sens des deux premières strophes, renforçant le caractère mystérieux et suggestif du poème : le lien est, en effet, énigmatique entre la dalle noire de la mer où les calmes soleils se couchent, le mont de la mort avec vue sur les deux mondes, les gouffres, le ciel « tout de clarté » et, enfin, le sentier « entre rêve et réalité ».

En suivant le thème du seuil dans la poésie de Dučić, nous avons tenté de mettre en lumière sa riche et multiple contextualisation, sa grande polysémie et la force que revêt son caractère suggestif. Dans la poésie de Dučić, c'est sa liaison avec le thème de la mort qui a produit les résultats les plus heureux. De cette union sont nés les meilleurs poèmes, des images poétiques inoubliables et d'exceptionnels paysages métaphysiques vus du seuil.

Traduit du serbe par VBR

 

Summary

Jovan Delić

VIEW FROM THE BORDERLINE
— The Theme of Death in the Poetry of Jovan Du
čić

The image of borderline in Dučić’s poetry is closely connected to the theme of death. The line dividing this world from the other one was a continuing obsession of Dučić. This paper traces the borderline motif in the poetry of J. Dučić. The borderline occurs between dream and reality, eternity and moment, truth and abstraction, pain and happiness, truth and mystery, life and death. Who awaits on the borderline? – that is the greatest of secrets, one on which the meaning of life or death depends; religions of this world and philosophical systems fall and rise on this issue, poetry thrives on it. The paper points to the multiple contextuality, multisemanticity and abundant suggestiveness of this motif in Dučić’s poetry, placing a special emphasis on its connection with the themes of death and God. It was at these junctures that the best Dučić’s poems, poetic images and metaphysical landscapes were created.

 


Notes :

[1] Сабрана дела, I-V (Livres I et II : Песме сунца, Песме љубави и смрти), Belgrade, Editions  « Народна просвета »,1929-1930. 

[2] Les italiques dans les poèmes cités sont de l'auteur. [Note du rédacteur.]

[3] Ce poème se réfère à une bataille, menée en juillet 1913, qui a décidé du sort de la Deuxième guerre balkanique. Encouragée par l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie avait lancé une attaque surprise contre la Serbie et la Grèce, ses alliées de la Première guerre balkanique, avant d’être battue quelques jours après par la Serbie dans la « bataille de Bregalnica ». [Note du rédacteur.]

[4] Voir : Jovan Delić, „Над Дучићевом Међом. У спомен Николи Кољевићу“, in : Чекајући повратак Дучићев, Trebinje, 1998, p. 253–256.

[5] Nikola Koljević, Klasici srpskog pesništva, Belgrade, 1987, p. 131–140.

[6] La préface à un choix de poèmes et de récits de voyage de Jovan Dučić portant le même titre : Очи на оба света [Regard sur les deux mondes], Sarajevo–Belgrade, 2004, p. 7–21.

 

Date de publication : juin 2015

> DOSSIER SPECIAL : JOVAN DUČIĆ

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".