Choisir : extrait

 

Boris Lazić

LE REGARD RIVÉ VERS L'ÉTERNITÉ

Introduction à l'Anthologie de la poésie serbe médiévale <

 

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La poésie serbe médiévale s’ancre dans l’héritage biblique, syriaque et byzantin du chant religieux. Héritière de la poésie liturgique copte, arabe et grecque orthodoxe de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Age, composée afin de servir les besoins du rite chrétien orthodoxe, afin d’être écoutée et chantée pendant les offices, cette poésie repose sur une pensée idéaliste, sur un sentiment religieux du monde et représente sa plus parfaite expression littéraire et scénique. Le corps central de cette poésie est l’office qui célèbre et glorifie Dieu, la Création et la figure rédemptrice du Christ.

Cette poésie exprime l’essence d’une vision du monde : elle prend corps dans une représentation de type rituel (à l’office se joignent le chant, l’image, les parfums et la gestuelle sacrée au sein d’une forme architecturale qui exprime l’élévation de la création vers le créateur, c'est-à-dire l’architecture ecclésiastique de type byzantin[1]), au service d’une pensée et d’un sentiment universaliste, chrétien. Sur le plan formel, parallélisme, énumération, refrain bibliques élaborent des canons complexes dédiés à la gloire de Dieu, du Christ, de la mère de Dieu, aux souverains et prélats de l’État et de l’Église. Au mysticisme de nature religieuse se joint un sentiment mystique de l’idée de l’État, de la pensée dynastique, car l’ensemble de la littérature serbe médiévale représente un corpus littéraire spécifique qui célèbre la royauté serbe. Les chants des offices participent à cette louange du monde créé, divin, idéal, aussi bien qu’à la glorification de la grandeur étatique qui rend compte de la création et de la grâce dans le réel, dans l’histoire des hommes. Au cœur de cette idéologie préside ainsi l’idée de symphonie entre la sphère sacrée (l’Église) et la sphère profane (l’État).

L’ensemble des aspirations chrétiennes, les grandes questions de la vie, de la mort, l’idée du salut par la foi, des œuvres comme témoignage de la grâce impartie par le Rédempteur, l’idée de divinisation comme élévation et sanctification de la créature par le Créateur, toute la théologie orthodoxe, la liturgie comme célébration et apologie du monde créé transparaît aussi bien à travers les offices consacrés aux saints qui sont des figures tutélaires, exemplaires, qu’à travers les poésies individuelles qui toutes, aussi diverses soient-elles, insistent sur la fugacité de la vie et ont le regard rivé vers l’éternité.

Aux côtés du langage strictement liturgique des offices, il existe ainsi un nombre important de poésies lyriques, de fragments de prose rythmique, de versets et poèmes de grande ampleur composés sous forme syllabique, tonique où s’expriment des sentiments plus personnels, plus individuels, mais toujours au sein du contexte culturel de l’universalisme chrétien et du Commonwealth byzantin. Ils sont l’œuvre de hauts dignitaires, de princes, de princesses, de lettrés, de chevaliers, de moines ou de scribes. Plus les échéances historiques sont graves, plus les textes s’individualisent, plus ils témoignent du temps présent. Les fragments lyriques en marge des livres, œuvres occasionnelles de lecteurs ou de copistes, témoignent à vif du joug mahométan naissant et de l’ampleur des destructions d’églises, de monastères, de villes entières entreprises par l’occupant. Composés au XVe, XVIe, et XVIIe siècle, ils offrent un contraste saisissant avec l’insouciance qui transparaît des premières poésies versifiées, au pétrarquisme naissant des littératures du littoral dalmate, ragusain.

Les inscriptions funéraires, épitaphes des monolithes d’Herzégovine orientale (terre de saint Sava), de Serbie, de Bosnie, de Dalmatie, du Monténégro qui sont, dans les pièces les plus représentatives, une expression métaphysique de la culture chevaleresque[2] et trouvent leurs correspondances dans les plus anciens poèmes épiques serbes (les Bugarštice) chantés à la cour des seigneurs, donnent une image plus nuancée, plus individualisée mais aussi plus profane de la civilisation médiévale. Les stèles les plus riches en plastique décorative, en figures hiératiques, offrent une calligraphie cyrillique plus rude, plus rustique. Toutes expriment la manière de vivre et les allégeances d’obéissance, de fidélité du chevalier. Humour et sentiment tragique de la vie vont de pair pour dépeindre la fugacité de l’existence. Les motifs essentiels en sont le rendu d’un point crucial de l’existence, diverses observations à propos de la vie, de la mort, ainsi que des plaintes et des prières pour préserver la tombe de la profanation. Sur le plan de la forme aussi bien que du contenu, ils s’inscrivent dans la tradition antique, gréco-latine de l’épitaphe. Sur le plan de l’art plastique, rudes, violents, monumentaux, les monolithes représentent un des legs slaves préchrétiens et l’héritage culturel le plus singulier, le plus important de la Bosnie-Herzégovine.

Les Bugarštice, poèmes épiques chantés à la cour, véritables complaintes aux vers longs et monotones (14 à 16 syllabes), composés à la gloire des rois et des héros du temps des despotes de Syrmie, recensés et publiés à partir du XVIe siècle par des lettrés italiens, ragusains, croates, serbes catholiques de la baie de Kotor contiennent en germe, au même titre que les poèmes des contemporains de ce drame, l’ensemble de la Geste de Kosovo. Épopées accompagnées d’instruments, elles évoquent, de même que les épitaphes des stèles ou certains passages des hagiographies de Teodosije, de Konstantin le Philosophe, de Camblak, des poèmes du despote Stefan Lazarević, l’autre versant, épique, concret, de la vie médiévale.

Les formes et le contenu changent à partir de la fin du XVIe siècle avec des poèmes syllabiques au contenu plus profane, plus humaniste. Toutefois, la communication avec la culture des communes du littoral (acquises à l’humanisme italien), est surtout de nature diplomatique, épistolaire (la langue vernaculaire, serbe, une des langues officielles de l’Empire ottoman, y est identique chez les orthodoxes, les catholiques et les musulmans) : loin de subir la sécularisation, forme et contenu littéraire, chez les auteurs orthodoxes de l’espace continental, n’ont qu’un lointain rapport avec la Renaissance, bien qu’ils témoignent, eux aussi (à travers les offices et les hagiographies[3]) de la vie matérielle et sociale des chrétiens sous l’occupation ottomane. Dans la première moitié du XVIIe siècle, des poètes anonymes, copistes, scribes et écrivains, moines ou laïcs, composent des poèmes brefs sous la forme de rébus, d’oppositions binaires dans l’un des exercices formel les plus parfaits de ce qu’il est convenu de nommer, depuis Milorad Pavić, le Médiévalisme baroque[4]. En ce début de XVIIe siècle, l’ancienne littérature, au contact de l’occident catholique et de l’islam ottoman, subit nombre de mutations[5] qui vont la mener, tout au long du baroque mûr et du classicisme du XVIIIe siècle, en Voïvodine de Serbie, à l’abandon des formes anciennes et aux métamorphoses du contenu et de la langue littéraire (rationalisme, philosophie des lumières sur le plan des idées, usage du slavon russe serbisé et de la calligraphie cyrillique réformée de Pierre le Grand pour la langue et l’orthographe).

La poésie médiévale s’étend ainsi du IXe au XVIIe siècle, des premiers offices de saints slaves, Cyrille et Constantin, jusqu’au Stichiron pour le saint prince Lazar de Kiprijan Račanin (fin XVIIe). Elle reproduit les formes byzantines en les slavisant et en les adaptant, notamment depuis saint Sava, à la langue et la culture serbes. Sur le plan des offices – corpus dominant de cette poésie – trois cycles prédominent : le premier est consacré à la dynastie des Nemanjić, le second au prince Lazar et au Kosovo, le troisième aux Branković. Ces trois cycles sont par ailleurs identiques à ceux de la poésie de geste : il s’agit d’une seule unité organique et d’une vision d’ensemble, aussi pertinente que cohérente, de l’idée nationale. Il s’agit, par ailleurs, de thèmes récurrents présents aussi bien dans les offices que dans l’épopée orale, la littérature et l’historiographie baroque de Dubrovnik ou de Kotor, Perast, qu’aux classicistes et romantiques serbes.

Suite à la perte de l’État et bien avant le rétablissement du Patriarcat de Peć, Božidar Vuković publiait déjà en 1536-1538, à Venise, le premier Srbljak (anthologie d’offices consacrés aux saints serbes composée par le hiéromoine Mojsije du monastère de Dečani). Échelonnés sur le calendrier annuel et régulièrement chanté dans les lieux sacrés, ils confirmaient, du temps de l’occupation ottomane, la singularité étatique, culturelle et nationale serbe. Dans l’office, l’idée dynastique et nationale demeura incorporée Mojstnnt, e Mo l’idée dynastique et na[5] qui vont 6but de XVIIe&nLnastique etsacrésue mlez ices qexiil s souhref="#_ftnduels, msrthodoxsiques

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