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Miloš Crnjanski

 

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Considéré par la critique comme l’une des œuvres phares de la littérature serbe moderne, voire son pilier central, consacré par le titre honorifique du « meilleurs livre serbe du XXe siècle » lors d’une enquête organisée à Belgrade, le roman de Miloš Crnjanski, Migrations, ne pouvait pas non plus passer inaperçu en France. En effet, peu après sa traduction en 1986, ce roman obtint le prix du meilleur livre étranger et fut retenu parmi les principaux ouvrages de l’année par la revue Lire, avant d’« entrer » dans La Bibliothèque idéale de Bernard Pivot où il fait partie du club élitiste des dix romans majeurs des « littératures d’Europe centrale », au côté des chefs-d’œuvre de Hasek, Gombrowicz, ou encore Ivo Andrić.

Migrations – la clé du destin historique serbe

Quelles sont les raisons d’un tel engouement pour ce livre de plus de mille pages ? Écrit dans un style inimitable, envoûtant, Migrations captive son lecteur d’abord par la force poétique qui s’en dégage. Mais, ce n’est évidemment pas son unique qualité. Dans ce coup de maître qui avait occupé son esprit durant plus de trente ans – le premier volet du roman a paru en 1929, et le deuxième en 1962 – Crnjanski a réussi à réaliser une œuvre unique en son genre. Précisément, Migrations est à la fois la saga émouvante d’une famille serbe déracinée, un récit saisissant sur les pérégrinations de tout un peuple pris dans le maelström de l’histoire européenne du XVIIIe siècle et, enfin, une méditation aux accents métaphysiques sur la condition humaine en général.  

L’originalité de la démarche de Crnjanski réside aussi dans son approche singulière du turbulent passé serbe. En bon connaisseur de l’histoire nationale, l’écrivain a su détecter ce qui avait échappé aux autres : le fait que les migrations sont le trait essentiel du destin historique serbe, la clé même de sa compréhension. Ce trait fondamental apparaît, comme il l’a si bien démontré dans son roman, surtout dans le tourbillon de l’histoire de la diaspora serbe des Confins militaires autrichiens, de ce peuple garde-frontière qui, vivant au gré des guerres incessantes des Habsbourg, portait « tels les escargots leurs maisons sur le dos ».  

Romancier à la verve du poète, hanté de surcroît par les questions métaphysiques, Crnjanski n’a bien sûr nullement cherché à reconstruire l’histoire « véritable » de cette diaspora dont lui-même était issu. Il a visé beaucoup plus loin. Tout en construisant l’intrigue romanesque autour des événements qui, entre 1744 et 1752, ont changé le sort de ces éternels migrants des Confins militaires – la Guerre de succession d’Autriche, les tentatives de la conversion des Serbes et leur rébellion, puis leur départ en Russie – l’écrivain s’est en fait servi de l’histoire comme d’un tremplin, opérant par-là même un glissement sémantique d’une double portée : à travers la saga des Issakovitch, il a su faire apparaître le drame d’un événement dans lequel se reflète la condition historique de la nation entière et, dans le même temps, transformer cet événement – les migrations – en une parabole de portée universelle : la quête utopique de la Terre promise, de l’Impossible, de l’Absolu !

La quête de la Terre promise

C’est justement à partir du constat amer qu’il fait sur la condition historique de son peuple que Vouk Issakovitch, protagoniste du Premier livre de Migrations, songe pour la première fois à la Terre promise. Ce soldat mercenaire, qui se faisait « une idée noble » de son métier, part à la tête d’un régiment serbe dans la guerre de Succession d’Autriche, une guerre de plus, qui lui révèle enfin la vraie, la tragique situation de ses compatriotes qui guerroyait sans savoir « pourquoi, pour qui et contre qui on se battait ». Accablé par cette révélation, dégoûté par l’hypocrisie des Puissants qui les tenaient, lui et les siens, pour de simples pantins dans leurs sanglantes « parties de pharaon », assailli enfin par « le sentiment du vide » de sa propre vie, Issakovitch prend conscience qu’il faut impérativement quitter le théâtre d’une telle Grande histoire, de cette « farce » dans laquelle ils jouaient « le rôle du grand Guignol », quitter aussi cette vie de mercenaire « régie par le mal », et partir ailleurs, « là ou règne le bien ». Partir en Russie qui, aux yeux de ce rêveur mélancolique, prendra la forme sublime d’un Royaume terrestre, d’un Eldorado orthodoxe.  

Le rêve d’un ailleurs meilleur, ce rêve de la Russie restera pour Vouk Issakovitch un désir inassouvi. Pire encore, ce guerrier fantasque finira sa vie retranché dans sa solitude en attendant « la mort avec écœurement ». Mais si la quête de la Terre promise reste, pour lui, un simple fantasme, pour Pavle Issakovitch, son fils adoptif et protagoniste du Deuxième livre de Migrations, elle se présente sous la forme d’un voyage réel. Courageux, généreux, orgueilleux, mais aussi songeur et mélancolique que Vouk, cet officier chevaleresque, ce Don Quichotte serbe qui rêvait de « mourir débout, le sabre à la main, la tête haute » n’hésitera pas, lui, à partir avec son peuple au Pays des tsars, poussé autant par « l’humiliante tyrannie » de l’impératrice Marie-Thérèse que par un désir insolite et obsédant, celui-là même qui hantait son père adoptif : désir d’un ailleurs utopique, incarné dans l’image miroitante de la « sainte Russie ». Pour un tel héros qui « enfourchait toujours les nuages », le chemin de la Terre promise ne pouvait être qu’une traversée des illusions. En effet, depuis le choc subi dans l’ambassade russe à Vienne où il apprend qu’au Pays des tsars « on coupe la langue » pour insoumission, Pavle Issakovitch ne cessera d’aller d’une désillusion à l’autre. Jusqu’au moment où sa quête d’une Ithaque salutaire se transformera en son contraire – une véritable farce !  

Le constat qui découle de la lecture de Migrations est sans équivoque : on ne peut échapper à la condition humaine ni tenter de quête utopique sans devenir son otage. La quête de l’Impossible, nous suggère encore Crnjanski, finit toujours par se moquer du quêteur. Ce constat désabusé est certes quelque peu amorti à la fin du roman. Dans un sursaut d’optimisme, l’écrivain conclut par une sorte d’adage : « Les migrations existent. La mort n’existe pas. » Mais si l’on se réfère à l’expérience tragique de ses héros, « pourfendeurs de l’absolu », le romancier aurait pu aussi terminer son livre par cet autre adage : Les quêtes de la Terre promise existent. Les quêteurs aussi. Mais la Terre promise, elle, n’existe pas.


♦ Etudes et articles en serbe : 
Zoran Gluščević, „Roman jednog naciona“ [Le Roman d’une nation], Književne novine, Belgrade, 14 décembre 1962 ; Nikola Milošević, Roman Miloša Crnjanskog [Le Roman de Miloš Crnjanski], Belgrade, SKZ, 1970 ; Slavko Leovac, Romansijer Miloš Crnjanski [Miloš Crnjanski, romancier], Sarajevo, Svjetlost, 1981 ; Petar Džadžić, Povlašćeni prostori Miloša Crnjanskog [Les Espaces privilégiés de Miloš Crnjanski], Belgrade, Prosveta, 1993 ; Milo Lompar, O završetku romana [A propos de la fin du roman], Belgrade, Društvo za srspki jezik i književnost, 2008.

*Traduit par Velimir Popovic, L’Age d’homme, 1986.

> Voir aussi :la version élargie de cet article.

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