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Kovacevic -Marathoniens
     
 

 

En 1972, alors qu’il était encore étudiant à la Faculté des arts dramatiques de Belgrade, Dušan Kovačević voit sa pièce Les Marathoniens font leur tour d'honneur – travail écrit pour sa troisième année d'études – mise en scène par l'un de ses professeurs à "L'Atelier 212". Ce théâtre, l'un des plus réputés de Belgrade, dont le répertoire était choisi par des créateurs expérimentés (parmi lesquels Danilo Kiš), présentera également en 1974 son travail universitaire suivant, Radovan III. Ces deux pièces resteront des années au répertoire, et depuis le nom de Kovačević n’a cessé d'être à l'affiche des théâtres serbes.

Dans Les Marathoniens, la thèse  "la famille, miroir de la société" se transforme en une allégorie familiale et politique mordante. Kovačević met en scène une famille avec cinq générations d'hommes, dont le plus âgé a 126 ans, et le plus jeune 24 ! Ceux-ci tuent leurs femmes dès qu'elles ont accouché d’un garçon ("dès qu’elle a mis au monde un enfant mâle, la voilà qui s’affaiblit, se fane et flétrit – comme une fleur"). Ils vivent de la vente de cercueils ou, plutôt, de leur revente car, la nuit, ils déterrent les cercueils ayant servi pour les enterrements précédents.

L’auteur présente d'abord Laki Topalović et son fils Mirko, qui s'oppose à la stricte hiérarchie familiale et refuse de poursuivre la tradition qui veut que chez les Topalović, on exerce le métier de fossoyeur de père en fils : il souhaite partir en Afrique avec sa petite amie Christine. Entrent ensuite en scène le père de Laki, Milutin, puis Aksentije, le père de Milutin, et, enfin, Maksimilijan, le père d'Aksentije ! Lorsque les lecteurs-spectateurs ont fait la connaissance de toute la lignée des pères et fils, une querelle s'engage à propos de l'héritage de Pantelija, l'ancêtre fondateur de l'entreprise familiale de pompes funèbres, qui vient de décéder.

Kovačević se concentre sur l'action dramatique principale, sans développer d'intrigues secondaires. La structure parfaitement agencée de son texte lui permet d’exploiter habilement toutes les possibilités de réalisation scénique mais aussi tout le potentiel des acteurs car il écrit souvent en pensant à des acteurs précis.

Par leurs actions sur scène, les personnages, bizarres et individualisés, créent une fable où le récit dramatique est déformé par le grotesque et l'absurde tout en restant dans les limites du vraisemblable. Dans cette comédie de mœurs et de caractère aux relents de Beckett et de Ionesco, l'expérience du théâtre de l'absurde est ancrée dans la vie quotidienne des individus au sein d'un État totalitaire. L'absurde en tant qu'élément dramatique ne sort jamais des frontières du possible, il apparaît grâce au contexte de la réalité envisagée, où les personnages doivent se tirer d'affaire au mieux de leurs capacités.

Ces antihéros de Kovačević possèdent une psychologie complexe ainsi que des particularités anthropologiques liées à leur mentalité : ils balancent entre la tradition et les temps nouveaux, entre le sain et le pathologique. Ils sont aussi tragiques que comiques dans leur lutte acharnée pour l’existence ; ainsi, croyant en une vie dans l'au-delà, Pantelija, dans son testament, "laisse tout à lui-même, jusqu’à son retour" ! C’est d’ailleurs à cause de cette mentalité particulière – toujours en proie à leurs obsessions, ils sont dépourvus de tolérance et de scrupules – que l’action principale de Marathoniens est "identifiée à une représentation de la vie où le Mal triomphe du Bien" (Vladimir Stamenković). La perception d’une telle représentation est davantage renforcée par  le "projet" de la famille Topalović – la preuve de sa vitalité ! – qui découle de son désir d’élargir son activité au marché européen, comme le promet le jeune Mirko, une fois réintégré le clan familial ; son ambition devrait se réaliser, puisque, comme il l’affirme, "seule la mort éternellement sera vivante et immortelle" et "d’année en année, l’avenir de la mort a de plus en plus de perspectives".

Le drame de cette famille de croque-morts, qui a pour sous-titre « Profil droit de Belgrade », se passe en 1972, mais la pièce n’a pas de réelles limites temporelles ni spatiales. Outre sa très longue vie sur la scène belgradoise, un film éponyme, devenu culte, a été réalisé en 1982 par Slobodan Šijan, sur un scénario écrit par Dušan Kovačević lui-même. Le début du XXIe siècle a vu la transposition de la pièce en opéra (Isidora Žebeljan, 2008) et en comédie musicale (Kokan Mladenović, 2008). Enfin, une variante féminine des Marathoniens mise en scène en 2013 par Milica Kralj – les croque-morts hommes y sont remplacés par une dynastie de femmes ! – a de nouveau conquis le public en Serbie.

*Traduit du serbe par Vladimir André Čejović et Anne Renoue, Lausanne, L’Age d’Homme (coll. "Petite bibliothèque slave"), 2002.

♦ Etudes et articles en serbe. Vladimir Stamenković, "Predgovor" [Préface] in : Dušan Kovačević, Izabrane drame [Drames choisis], Belgrade, Nolit, 1987 ; Jovan Hristić, "Maratonci utrčavaju na velika vrata" [Marathoniens entrent par la grande porte] in : Eseji o drami [Essais sur l’art dramatique], Belgrade, SKZ, 2006, p. 243-245 ; Aleksandra Kuzmić, "Maratonci trče počasni krug (koliki je moj deo?)" [Les Marathoniens font leur tour d’honneur (quelle est ma part?)], Teatron, n° 160-161, Belgrade, 2013, p. 77-88.

Sava Andjelković