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Gordana Ćirjanić

  Oeuvres traduites

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A lire :

Un extrait de ce roman


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AUTEUR  :  GORDANA ĆIRJANIĆ

Poétesse, romancière et traductrice de l’espagnole, Gordana Ćirjanić (1957) apparaît tout d’abord sur la scène littéraire serbe en tant que poétesse et dès la parution de son premier recueil de poésie en 1980 sa voix se distingue parmi celles de sa génération par sa singularité et son authenticité.  

Dans sa jeunesse, sur les dernières vagues du mouvement hippie, elle passe de longues périodes à voyager à travers l’Europe avant de s’installer en Espagne en 1985. Lors de son long séjours dans ce pays elle se consacre à l’écriture de récits de voyage, qu’elle envoie à Belgrade. Ils ont été publiés ultérieurement en deux tomes : Lettres d’Espagne et Nouvelles lettres d’Espagne. Après une dizaine d’années passées à Madrid et en Andalousie, elle rentre à Belgrade en 1996, en période de guerre, alors que ceux qui fuient en sens inverse sont bien plus nombreux. De retour au pays, elle travaille comme envoyée spéciale de la station de radio espagnole « Cadena SER » et comme rédactrice du journal littéraire belgradois Književne novine, puis elle se consacre entièrement à la création littéraire, en tant qu’artiste indépendante.

Depuis les années 90, toutes ses œuvres, qu’il s’agisse de poésie, d’essais ou de prose, sont profondément liées à l’Espagne, son histoire et sa réalité. On pourrait même dire que sa prose s’épanouit sur un pont imaginaire entre l’Espagne et la Serbie, étant donné qu’elle est imprégnée de comparaisons entre les deux pays, d’analyses de leurs relations et de recherches de parallèles et de contrastes.  

ŒUVRES. Recueils de poèmes : L'herbe de lune (Месечева трава, 1980), La dame aux sept péchés (Госпа од седам грехова,1983), Devant les portes des eaux (Пред вратима воденијем,1988) et Agua amarga (Горка вода, 1994) ; recueils d’essais : Lettres d’Espagne (Писма из Шпаније,1995) et Nouvelles lettres d’Espagne (Нова писма из Шпаније, 2002) ; recueil de récits : En suivant la rue Velasquez jusqu’au bout (Веласкезовом улицом до краја, 1996, 2004, 2005), L’éternité est longue , à ce qu’on dit (Вечност је, кажу, дугачка , 2005) et Caprices et autres récits (Каприци и дуже приче, 2009.) ; romans : L’avant-dernier voyage (Претпоследње путовање, 2000, 2001) La maison de Puerto (Кућа у Пуерту, 2003, 2004, 2005, 2008), Le baiser (Пољубац 2007, 2008) et Ce que tu désires depuis toujours (Оно што одувек желиш (2010).    

Avant d’être couronnée par le Prix NIN pour son dernier livre – Ce que tu désires depuis toujours, proclamé le meilleur roman de l’année 2010, Gordana Ćirjanić a reçu plusieurs prix littéraires importants en Serbie, notamment pour L’avant-dernier voyage et Le baiser.

Brigitte Mladenović

POLJUBAC / LE BAISER, 2007

Nous voyons de nouveau à l’œuvre l’audace littéraire de Gordana Cirjanić: de la même façon qu’en écrivant La maison à Puerto, elle s’était fixé l’énorme tâche de décrire un siècle de guerres, et a créé une œuvre mémorable, dans son nouveau roman elle a l’audace de s’embarquer, toutes voiles dehors, dans une narration sur le thème de l’amour, et de surcroît, d’appeler son roman Le baiser, à une époque où ce titre semble usé pour un écrivain sérieux. Mais seul un écrivain sérieux est à même de sauver les grands thèmes et les mots simples de la trivialité et du cynisme de notre époque.  

Le baiser est un récit tragique et authentique de la vie amoureuse d’un handicapé. Emotionnellement mûr et intellectuellement supérieur à son entourage, cet homme « fort comme un taureau » au-dessus de la ceinture, mais ayant «des petites jambes d’enfant de dix ans », cet anti-héros de roman possède les mêmes désirs, les mêmes passions et les mêmes rêves que les autres, mais est privé d’expérience amoureuse. A l’âge de soixante ans il n’a connu qu’un seul et unique baiser et rien de plus ! Dans notre monde frivole, notre époque permissive de désirs assouvis, où l’amour perd de son éclat face à l’omniprésence du sexe, un homme qui parvient à trouver le sens de sa vie dans un baiser, devient une figure symbolique de sauveur des valeurs humaines.  

Métaphore de la faiblesse, de la solitude et de l’absence de contacts humains, Le baiser est un roman qui parle de nous tous. Poussé stylistiquement et psychologiquement jusqu’au paroxysme, c’est un de ces romans intimistes qui, par des procédés apparemment simples et une confrontation audacieuse avec des vérités extrêmes, comme  Le tunnel d’Ernesto Sabato ou La grimace d’Heinrich Boll, s’adressent, à travers le caractère inhabituel du protagoniste, à tout notre potentiel émotif, à ce que nous aurions pu être, mais ne sommes pas devenus car nous nous sommes soumis aux exigences du quotidien – nous avons perdu notre innocence essentielle. 

Le ton de la confession adopté dans le roman est rendu encore plus inhabituel par le fait que le héros principal, après avoir fui la maison, a fixé un rendez-vous dans un hôtel à une prostituée qui doit rester nue pour qu’il parvienne à  « mettre son âme à nu». C’est aussi pour lui la première fois qu’il voit une femme nue, même si, au fil de la confession,  elle se transforme en fantasme. Parallèlement au courant narratif principal, une histoire policière se développe, « un roman dans le roman », la recherche du fugueur, au cours de laquelle les personnes interrogées complètent le tableau psychologique du héros, tandis que sa belle-sœur, qui est à sa recherche, dévoile dans ses monologues intérieurs les manifestations extérieures des expériences qu’il vit. 

Un courant narratif supplémentaire, appartenant à la femme qui a été la partenaire du protagoniste dans le baiser, donne de la complexité au récit dans la deuxième partie du roman, lui conférant une dimension philosophique.  

Ce procédé minimaliste, trois points de vue sur un même événement apparemment insignifiant – insignifiant à l’échelle du monde, mais important à celle de l’individu – nous offre trois histoires qui ne concordent pas. La vérité réside seulement dans l’entremêlement des trois expériences vécues: seule la confrontation des vérités permet d’aboutir à la vérité. L’auteure prend habilement au piège le lecteur, si bien qu’il se retrouve toujours du côté du personnage qui parle, quels que soient les efforts de chacun d’entre eux pour s’imposer psychologiquement, pour imposer sa vérité au détriment des autres.

Nous avons affaire à un roman qui va nous troubler.

Vasa Pavković

Traduit du serbe par Brigitte Mladenović