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     la mort

 

 

 

 

 

 

 


Ecrivain aux multiples talents – romancier, nouvelliste, essayiste, dramaturge, publiciste, feuilletoniste, scénariste et auteur de science-fiction – Borislav Pekić a créé un imposant opus littéraire qui constitue, à lui seul, toute une bibliothèque. Abondante et variée, mêlant différents genres, l’œuvre de Pekić nous fait découvrir tout à la fois un érudit à l’esprit encyclopédique qui s’est « armé » de divers savoirs pour tenter de saisir la complexité de l’homme et le sens de son destin historique, un prosateur à l’imagination époustouflante toujours à la recherche de nouvelles formes d’expression, et enfin, un intellectuel lucide, courageux et sceptique qui n’a cessé de s’interroger sur le monde et l’époque dans lesquels il vivait.

Un esprit encyclopédique, une œuvre protéiforme

Les pièces maîtresses de cette riche bibliothèque pekicienne sont, bien sûr, ses romans. Citons-en quelques-uns parmi les plus importants : Le Temps du miracle [Vreme čuda, 1965], Le Pèlerinage d’Arsenije Njegovan [Hodočašće Arsenija Njegovana, 1971], Comment apaiser le vampire [Kako upokojiti vampira, 1977], La Rage [Besnilo, 1983]. Présentés souvent sous des qualificatifs originaux – entre autres, « sottie », « fantasmagorie », « portrait », « récit anthropologique » etc. – ils sont tous, et même s’ils mettent en scène des personnages et des univers littéraires très différents, le produit d’une même poétique fondée sur une symbiose insolite de l’érudition et de l’imagination.

Le génie de Pekić-romancier a trouvé sa pleine expression dans son œuvre majeure, le volumineux roman La Toison d’or [Zlatno runo, 1978-1986] composé de sept volumes ou, pour reprendre le terme de l’auteur, « sept registres ». Avec cette époustouflante saga argonautique de plusieurs milliers de pages, l’écrivain a réalisé une œuvre unique dans les littératures des pays balkaniques, une œuvre qui se distingue et par son ampleur et par l’audace inouïe de son auteur. En narrant l’histoire du clan des Njegovan à travers leur quête marchande et dérisoire de la toison d’or, Pekić s’est lancé dans une autre quête tout aussi extraordinaire : la quête d’un roman-fantasmagorie, sorte d’épopée moderne, susceptible d’offrir une vision globale du destin de l’homo balkanicus confronté sans cesse aux aléas de l’histoire tourmentée de cette région. Cette étonnante épopée fantasmagorique offre, bien sûr, plusieurs niveaux de lecture. Par exemple, La Toison d’or pourrait être lu comme la paraphrase parodique d’un projet utopique de la quête de l’immortalité vue comme une perpétuelle continuation de l’arbre généalogique familial. Ce projet utopique est conjugué avec un autre, celui de la recherche de la prospérité, évoqué à travers la métaphore de la toison d’or et du mythe antique des Argonautes. Lue dans cette optique, la saga des Njegovan se présente symboliquement comme une farce humaine, comme une histoire parodique de l’humanité qui, faute de pouvoir atteindre l’immortalité, se contente de chercher le bonheur et le sens de la vie dans l’accumulation égoïste des biens matériels du monde terrestre.

L’envers de la Grande Histoire

Si La Toison d’or représente, entre autres, une paraphrase parodique d’une quête utopique, les romans La Rage (1983), 1999 (1985, date de publication en Serbie) et Atlantida (1988) – qui, selon la critique serbe, composent une trilogie romanesque – peuvent être interprétés comme des anti-utopies ou des utopies négatives (B. Pekić lui-même préférait le terme de distopies). Dans ces trois « évangiles apocalyptiques » (P. Pijanović), où on peut apercevoir un dialogue herméneutique avec Orwell, Huxley et Clifford Simak, l’auteur prend le rôle d’un « témoin de l’avenir » pour nous faire entrevoir les futurs cataclysmes vers lesquels se précipite notre civilisation : une civilisation exténuée, mécanique et déshumanisée, profondément atteinte par les maux de l’Histoire.

Curieusement, Pekić n’a pas écrit un grand nombre de nouvelles : elles sont toutes réunies dans le recueil La Nouvelle Jérusalem [Novi Jerusalim,1988]. Dans ce livre, composé de cinq récits, l’écrivain évoque les grands événements historiques qui ont façonné la civilisation européenne depuis le Moyen Age à nos jours tout en mettant à nu – à travers les aventures de petites gens, d’anonymes – l’envers de la Grande Histoire.

Parmi les autres livres de Pekić, il convient de citer en particulier Les années que dévorèrent les sauterelles [Godine koje su pojeli skakavci, 1987]. Publiée en trois volumes, cette œuvre à fort accent autobiographique, sorte de confession intellectuelle, a permis à son auteur de régler définitivement ses comptes avec l’époque de Tito. L’auteur revient longuement sur les années qu’il a passées dans les prisons titistes (1948-1954) après sa condamnation pour appartenance à une organisation politique clandestine.

Appréciée par la critique et le grand public en Serbie, l’œuvre de cet écrivain, aujourd’hui considéré comme l’un des romanciers serbes majeurs de la deuxième moitié du XXe siècle, a été récompensée par de nombreux prix littéraires. Traduite en plusieurs langues dont, partiellement, en français, cette œuvre d’une portée universelle attend toujours, cependant, d’être reconnue, en France, à sa juste valeur.

Borislav Pekić est mort à Londres, en 1992, où il vivait depuis 1970.


♦ Etudes et articles en serbe
:
Nikola Milošević, « Borislav Pekić i njegova ‘mitomahija’ » [Borislav Pekić et sa ‘mythomachie’], in Odabrana dela Borislava Pekića [Œuvres choisies de Borislav Pekić], livre 1, Belgrade, Partizanska knjiga, 1984, p. 3-63 ; Borislav Mihajlović Mihiz, « Borislav Pekić – Srbin u Londonu » [Borislav Pekić – un Serbe à Londres], in Portreti [Portraits], Belgrade, Nolit, 1988, p. 285-300 ; Petar Pijanović, Poetika romana Borislava Pekića [La poétique des romans de Borislav Pekić], Belgrade, 1991, 349 p ; Jasmina Lukić, Metaproza : čitanje žanra. Borislav Pekić i postmoderna poetika [Metaprose : lecture du genre. Borislav Pekić et la poétique postmoderne], Belgrade, Stubovi kulture, 2001, 267 p ; Lidija Mustadanagić, Groteskni brevijar Borislava Pekića [Le Bréviaire grotesque de Borislav Pekić] Novi Sad, Stylos, 2002, p. 240 ; P. Pijanović, A. Jerkov (éd.), Poetika Borislava Pekića. Preplitanje žanrova [Poétique de Borislav Pekić. Entrelacement des genres], Belgrade, Slušbeni glasnik - Institut za književnost i umetnost, 2009, 518 p.

Site internet référentiel : http://www.borislavpekic.com

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