Radmila Marinković

LA LITTÉRATURE SERBE DU MOYEN ÂGE

 

Arbre - Nemanjici 

 L'arbre généalogique des Nemanjić
resque, Monastère de Dečani, vers 1347

Jusqu’à ce qu’ils épousent le christianisme, les Serbes avaient une culture unique, forte, de longue tradition, qui tirait son origine dans l’identité et la ressemblance avec les nombreuses autres tribus slaves. Il existait une seule et même langue et un seul et même système poétique qui permettaient l’expression orale de toutes les nécessités de la vie tribale. Lors des migrations et de l’installation dans les Balkans va naître une conscience historique qui engendrera une épopée orale, tant en prose qu’en poésie.  

La rencontre de la culture chrétienne s’accompagne, pour les Serbes, de la découverte d’un système poétique foncièrement différent qui, des centaines d’années durant, va se développer sur des fondements hébraïque et hellénique et s’exprimer dans une langue considérée comme sacrée. Apparaîtra un modèle culturel à deux visages : le premier, de tradition ancienne, oral ; le second, nouveau, issu de la civilisation chrétienne, écrit. Entre ces deux systèmes vont s’établir diverses formes de contacts, de mélanges et d’osmose jusqu’à ce que s’opère une jonction culturelle reposant sur les deux formes de culture et sur leurs rapports de création. Et sans que surgissent de conflits, leurs fonctions respectives dans la société étant bien cloisonnées.  

La littérature serbe écrite au Moyen Age est un système littéraire particulier qui, du point de vue de la topologie, de la poétique, et des genres littéraires, prolonge et enrichit l’héritage vieux-slave crée pour les Slaves nouvellement christianisés sur les antiques modèles byzantins et dans la sainte langue des Slaves – le slavon, langue supranationale tout comme l’est la littérature qui leur est destinée, ce qui facilitera et accélérera sa diffusion parmi tous les peuples slaves. Sont traduits en premier lieu des textes bibliques et rituels, mais très vite également d’autres textes, indispensables au développement de la vie chrétienne, parmi desquels les grandes œuvres de la poésie chrétienne, de la rhétorique et de la dogmatique. Mais entrent aussi dans ce fond commun slave les connaissances scientifiques d’alors, historiques, géographiques, médicales, ainsi que les textes distrayants et savants des mondes méditerranéen et asiatique tels les illustres Roman de Barlaam et Joasaphat, Stefanit et Ihnilat, Physiologue, les légendes d’Aleksije, l’homme de Dieu, de saint Georges, l’histoire de l’homme qui avait vendu son âme au diable, l’histoire du très-sage Akir, le cycle de Salomon et autres contes, sans oublier les abondantes productions apocryphes ‒ des œuvres qui, dans le même temps, se sont propagées dans l’Europe entière et dans la langue commune à tous ses peuples, le latin. Par l’entremise de cette littérature, les Serbes auront pénétré – avec d’autres Slaves orthodoxes – dans le large cercle de la culture méditerranéenne et européenne, et ces lectures leur auront permis de se former à la piété chrétienne et d’acquérir les connaissances alors indispensables puisées dans d’autres domaines. La littérature aura accompli là, dans le plein sens du terme, sa tâche d’« intermédiaire » ainsi que l’a définie D. S. Likhatchev.   

Mais cette littérature, édifiante pour les Serbes comme pour les autres Slaves, qui leur a servi de livres de lecture, ne pèsera pas de tout son poids sur la création d’œuvres originales. Quand ils se mettront à traiter leurs propres thèmes, slaves, ils n’en utiliseront que la forme restreinte, les genres et la poétique qui célèbrent le culte des saints car les premiers héros chantés seront les créateurs de leur langue écrite et littéraire, Cyrille et Méthode, ainsi que leurs disciples que la jeune Église slave tenait pour des saints. Ces formes rituelles sont l’hagiographie, l’homilétique, l’hymnographie, ou, pour les citer ainsi qu’ils les nommaient : житије, похвала, служба. Ce sont, en réalité, la prose, la rhétorique, et la poésie. Le fait que les premières compositions slaves se conforment aux canons de la littérature religieuse, que leur langue est celle de la littérature religieuse, la sainte langue des Slaves, détermine le caractère de leurs futures créations. C’est une littérature spirituelle, grave, éthique, dont la problématique essentielle est l’existence de l’homme. Par ailleurs, en se référant à des événements authentiques, elle assume une responsabilité historique. La littérature vieille-slave devient ainsi la littérature slave classique au monde d’idées riche, à la poétique élaborée et à la langue poétique. Elle sera la référence pour toutes les littératures slaves du Moyen Age, et serbe en tout premier lieu. Toute création originale serbe écrite demeure confinée dans ce système : dans un cadre de formes rituelles ‒ un contenu étranger au rite, dans un système conçu pour satisfaire des besoins religieux ‒ de nouveaux contenus.  

Ce système de genres littéraires ne pouvait permettre l’expression de sentiments individuels et de thèmes profanes, et ce sont les poésie orales, épique et lyrique, les narrations et contes de la tradition orale, qui compléteront le système des genres écrits. Au Moyen Age, la littérature serbe écrite n’a donc pas produit de poésie galante en dépit des liens qui la rattachaient à la littérature ouest-européenne où ce genre était florissant