SERBICA 
N 20 21  
 СЕРБИКА
                     Revue électronique             
ISSN 2268-3445 N° 20 - 21 / octobre 2017                

 N 20 21

Dossier spécial

DEUX GRANDES DAMES

DE LA LITTÉRATURE SERBE

Isidora Sekulić & S. Velmar-Janković

♦ SOMMAIRE ♦

*

I.

ISIDORA SEKULIĆ À SON ÉPOQUE ET AUJOURD’HUI
Réalisé en collaboration avec le traducteur Milan Djordjević
et les éditions "Plavi jahač"

1.

PORTRAIT

L’héritière de la tradition littéraire serbe de Voïvodine
par Jovan Deretić
traduit par Milan Đorđević

2.

TÉMOIGNAGES
traduit par Milan Djordjević 

Rencontres avec Isidora Sekulić
par Vladeta Jerotić

« J’avais tout préparé pour me pendre… »
Interview avec Isidora Sekulić

propos recueillis par Danilo R.

3.

DEUX ESSAIS DE RÉFÉRENCE

L'Orient dans les contes d'Ivo Andrić
traduit par Alain Cappon

À Njegoš, un livre de profonde dévotion – extrait
traduit par Vladimir André Čejović et Anne Renoue 

4.

NOTES D’UNE BALKANOPHILE
traduit par Milan Djordjević

Avant-propos :
« Les politiques de l’amitié »

par Nataša Marković

Balkans

Le problème d’un petit peuple

Concentrons-nous

5.

NOTES D’UNE FRANCOPHILE
traduit par Milan Djordjević 

Elle aimait Paris
par Nataša Marković  

Le génie français
par Isidora Sekulić

6.

ISIDORA SEKULIĆ AUJOURD’HUI

Isidora Sekulić, notre contemporain 
par Svetlana Velmar-Janković
traduit par Alain Cappon

*

II.

DE l’HÉRITAGE LITTÉRAIRE DE
SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ

Complément au numéro 4
textes traduits par Alain Cappon

1.

AVANT-PROPOS
par Alain Cappon

2.

SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ ET LA POÉSIE

De la poésie
par Svetlana Velmar-Janković

Hasard, révélation, ou résurrection ?
par Žarko Rošulj

Extraits de l’Eurydice cherche Orphée :
Monte Perdido et Rue Vasina

par Svetlana Velmar-Janković

3.

SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ « ÉCRIVAIN DE BELGRADE »

À la louange de Belgrade

Les deux rives d’Ada Ciganlija

Où était Nebojša ?

4.

SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ, « ÉCRIVAIN ENGAGÉ »

Rêve d’Europe

Le Kosovo

5.

MISCELLANÉES

Chilandar

Le Petit Poison d’or

Best-Seller

6.

SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ, CRITIQUE LITTÉRAIRE

Ivo Andrić

Meša Selimović

Zoran Mišić

Borislav Pekić

Slobodan Selenić

*

I. ISIDORA SEKULIĆ À SON ÉPOQUE ET AUJOURD’HUI
Réalisé en collaboration avec le traducteur Milan Djordjević
et les éditions "Plavi jahač"
1. PORTRAIT

L’héritière de la tradition littéraire serbe de Voïvodine
par Jovan Deretić
traduit par Milan Djordjević

A l’instar du poète et nouvelliste Veljko Petrović, Isidora Sekulić est l’héritière de la tradition littéraire serbe de Voïvodine. […] Enseignante de profession, elle a débuté sa carrière littéraire tardivement, à plus de trente ans, et publié deux livres de prose lyrico-méditative avant la Première Guerre mondiale : Compagnons de voyage (1913) et Lettres de Norvège (1914). […]

Par la suite elle s’est d’avantage consacrée à la nouvelle et à l’essai. Dans les nouvelles, elle abordait principalement les thèmes de la vie citadine. […] A l’image de Jakov Ignjatović et de Borislav Stanković, par exemple, elle s’attache surtout à la déchéance sociale, à la dégénérescence morale et physique. Le fatum du temps qui passe et de la mort marque particulièrement son meilleur recueil de nouvelles, Chronique d’un cimetière de province (I, 1940, II, 1958). […]

L’essai est la forme principale de l’œuvre d’Isidora Sekulić, une forme vers laquelle tendent d’autres genres qu’elle a pratiqués : l’écrit lyrico-méditatif, le récit de voyage, la nouvelle. […] De tous les écrivains dont elle parle dans son opus d’essais, Njegoš occupe la place centrale : elle lui a consacré un livre entier au titre révélateur : A Njegoš, un livre de profonde dévotion (1951) dans lequel elle parle avec ferveur de l’auteur des Lauriers de la montagne> Texte intégral <

2. TÉMOIGNAGES
traduit par Milan Djordjević

Rencontres avec Isidora Sekulić
par Vladeta Jerotić

J’avais déjà entendu parler des connaissances extraordinaires d’Isidora Sekulić. Toutefois, sa présence constante et toujours active dans les différentes actualités quotidiennes a dépassé mes espérances. Elle connaissait le prix exact des petits pois au marché, où et par qui avait été publiée la dernière étude philosophique sur Spinoza, tout comme des derniers succès de Yehudi Menuhin ou de Jean-Louis Barrault […] Je n’avais jamais vu, de toute ma vie, une clairvoyance et une vivacité d’esprit comme celles dont faisait preuve Isidora à l’âge de 78 ans quand j’ai fait sa connaissance.

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La religion était un sujet récurent lors de nos échanges. […] Elle m’a dit à plusieurs reprises qu’elle aimait les rituels, d’où son approbation du côté extériorisant de toutes les liturgies religieuses. Et si elle avait déjà vécu la quiétude et la paix intérieure recherchées par tant de théistes ou d’athées, ces sujets d’écriture récurrents des extatiques religieux, cela se produisit seulement deux ou trois fois, et dans une église pendant une cérémonie. La première, dans un monastère parisien, bénédictin, avait-elle dit me semble-t-il, et la seconde dans l’église de Topčider. C’était là l’un de ces moments bienheureux dans une vie quand on a tout et qu’on ne peut avoir de désir qui ne se soit pas alors déjà réalisé. Isidora m’avait affirmé qu’elle n’échangerait ces moments pour rien au monde.

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L’essence de ces pensées s’est le mieux exprimée dans l’une de ses phrases qui retentit encore très fort dans mon esprit : « D’abord la métamorphose intérieure et la purification, puis la manifestation extérieure. Tout ce que je sais n’est rien, je me suis fixé un autre objectif : que chaque jour soit un pas de plus dans l’élévation morale ». > Texte intégral <

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« J’avais tout préparé pour me pendre… »
Interview avec Isidora Sekulić
propos recueillis par Danilo R.

Je ne lis rien de ce qui est écrit à mon sujet, dès que je vois mon nom, je tourne la page… Je continue à vivre en solitaire : j’ai été invitée aujourd’hui encore à des réceptions à la cour, je n’y suis pas allée car il fallait que je porte un chapeau, et comment porterais-je, moi, un chapeau ? Je suis satisfaite quand je lis et que je pèse un atome de plus le soir…

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J’avais écrit un deuxième livre sur Njegoš, mais après l’attaque de Djilas je l’ai jeté au feu. […] J’ai eu peur que l’on vienne m’arrêter. J’étais persuadée qu’il voulait m’arrêter. Ce fut une attaque directe de la police contre moi. J’avais tout préparé pour me pendre s’ils venaient m’arrêter.

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Comme disait Shelley : « Le Noir a fait son travail et peut s’en aller ». J’ai fait mon devoir et maintenant je peux me diriger vers le cimetière.

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J’aime le silence, voilà pourquoi tout ce vacarme autour de moi m’a beaucoup bouleversée. Si j’ai quelque valeur, qu’ils le disent après ma mort… Je n’étais pas heureuse. Je me suis fait une raison. Il existe un bonheur cosmique qui marque les gens. Si vous n’êtes pas aimé, inutile de chercher à ce que l’on vous aime. > Texte intégral <


3. DEUX ESSAIS DE RÉFEÉRENCE

 

L’Orient dans les contes d’Ivo Andrić
traduit par Alain Cappon

L’Orient est très présent dans les contes d’Andrić, et sous toutes ses formes : effroyable, ténébreux, poétique, badin, sage. […] On a parfois peine à croire que le conteur Ivo Andrić et l’écrivain délicat, sentimental, chrétien, typiquement occidental, auteur d’Ex Ponto et d’Inquiétudes, ne font qu’un. La Bosnie aux mille tourments, incapable, tel un malade, de trouver le sommeil et empêchait un autre de s’endormir, cette Bosnie-là a laissé en héritage une grande partie de ses insomnies à l’un de ses meilleurs poètes. […]

Quoique le conte d’Ivo Andrić soit sans nul doute réaliste et, en tout point, artistique à l’occidentale – rigueur du plan, ton personnel, contemporanéité de la composition et du style –, il est entièrement l’Orient, l’Orient à la fois comme document et comme poésie. […]

L’un des rayonnements intérieurs les plus puissants de l’Orient d’Andrić est le pouvoir de la suggestion, une suggestivité qui, dans ses contes, remplace l’analyse occidentale. […] Andrić est un vrai magicien quand il parvient à ses fins. Il vous arrache et vous emporte là où vous êtes comme entouré d’une multitude de miroirs où chaque détail, de chacune de ses faces, se reflète une centaine de fois, si bien que vous vous sentez formellement grisé par l’immédiateté et la couleur, que vous vous mettez à chantonner et à cligner des yeux, que vous seriez prêt à vous battre si la lanterne orientale bariolée s’éteignait et que le mejdandžija [le combattant] ou que la foule des hommes et des femmes tombait dans l’obscurité… […] > Texte intégral <

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À Njegoš, un livre de profonde dévotion – extrait

traduit par Vladimir André Čejović et Anne Renoue

[…] Dans une conversation qu'il eut avec les Monténégrins, Vuk Karadžić raconte qu'il s'était mis à vanter les réformes du prince-évêque Petar II [Njegoš]. Les Monténégrins l'écoutèrent en silence, sans le contredire, mais ils finirent par lui répondre : "Tout cela est bien, vous avez raison, mais nous sommes des êtres méchants et malheureux, nous préférons le mal au bien". Vive le dialogue monténégrin ! Difficile de trouver autoportrait si honnêtement et courageusement condensé. Cela nous rappelle le monologue de Richard III dans le drame de Shakespeare. Richard était boiteux et quelque peu voûté, par conséquent malheureux et méchant. Voici comment il se dépeint : "Les chiens aboient après moi ; et quand je suis au soleil, je ne fais que suivre mon ombre...", et à la fin de ce monologue : "Ô mal, sois mon bien !" Non, les Monténégrins n'ont pas aimé ni respecté sereinement leurs souverains. Ils ont reconnu le métropolite Petar Ier uniquement après qu'il eut reçu l'onction pour toutes les peines endurées en se "vouant à eux", alors qu'il avait déjà un pied dans la tombe. Njegoš, le prince-évêque Rade, n'était pas populaire : bon nombre d'anecdotes malveillantes courent encore à son sujet dans le peuple. Et peut-être que dans ce courageux autoportrait (la réponse à Vuk Karadžić) il y avait de l'ironie, une ironie empoisonnée contre ce prince-évêque qui, sans état d'âme, s'était efforcé de "réformer" ses compatriotes. […] > Texte intégral <

4. NOTES D’UNE BALKANOPHILE
traduit par Milan Djordjević

Avant-propos :
« Les politiques de l’amitié »

par Nataša Marković

Ces essais d’Isidora Sekulić nous parlent d’une vague qui avait oublié qu’elle était la mer. Ils parlent de nous, qui rêvons que les Balkans soient un jour une contrée agréable en Europe. […]

Isidora Sekulić avançait souvent que "la Serbie en tant que petit pays devait nécessairement rejoindre le monde et l’Europe, mais pas au prix de la perte de sa dignité et de son identité…" Un sujet tellement actuel aujourd'hui encore, en ces temps de transition sociétales et culturelles. […]

Bien que fascinée par l’Europe, elle a écrit à plusieurs reprises que l’Occident ne comprendra jamais l’Orient, ne comprendra jamais les Balkans. L’illustre femme de lettres aura parlé soixante ans durant de la nécessité des "politiques de l’amitié" dans les Balkans, bien avant le philosophe français Jacques Derrida, dont le livre du même titre a été publié en 1994. Texte intégral <

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Les Balkans

[…] Le monde extérieur et ses hommes politiques n'ont, d’ordinaire, aucune ou alors une très faible connaissance et expérience des Balkans. Et dans le cas contraire, ils présentent toujours les Balkans pour des raisons politiques précises, comme un navire accidenté qui se fait balloter par un ouragan d'antagonismes et d'intolérances, et doit être inévitablement soutenu par quelqu'un d'extérieur pour éviter qu'il ne coule. C'est la raison pour laquelle le monde extérieur insiste souvent sur le problème d'un pays balkanique isolé, et précisément au moment où ce dernier oublie sa péninsule. […] > Texte intégral <

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Le problème d’un petit peuple

Lors d’une exposition d'art pictural yougoslave à Londres, il y a quelques années, un ami anglais et moi la parcourions ensemble et observions. Que notre vision des choses et notre opinion divergeaient se lisait dans notre regard. Nous l'admettions de part et d'autre. Ce faisant, nos sourires étaient polis et cordiaux tels deux drapeaux de navires qui se croisent et s'éloignent. Et l'Anglais de dire : « Il est clair que ces artistes ont des traits européens, sont Européens, travaillent à l'européenne même s’il n’en n’est rien. Je n'arrive pas à saisir ce qu’ils sont et ce qu’ils paraissent ».

« Vous savez, avec nous autres, nos artistes, et notre européanisme, il en est comme avec ce génie des bois qui, ayant capturé une princesse et la ramenant chez lui, doit la garder comme la prunelle de ses yeux car, bien que la princesse apprécie son nouvel environnement et sa nouvelle vie, elle n’a de cesse que de vouloir s’échapper. Un jour où le génie s’est assoupi un peu plus qu’à l’ordinaire après son repas, la princesse s'enfuit. Peu de temps après le génie se réveille, sursaute en comprenant ce qui vient de se produire. De toutes ses forces, et à pas de géant, il s’élance à la poursuite de la fugitive. Cependant, sa force et son pas sont si démesurés que dès ses premières enjambées il laisse la princesse loin derrière lui. Longtemps il la cherchera sans réussir à récupérer son trésor. De retour chez lui, il versera des larmes amères pour n’avoir pas su garder une créature si tendre et tant aimée. »

Notre ami a-t-il compris cette parabole comme nous l’entendons, nous ne le savons pas. Il est ensuite parti déjeuner alors que nous, de la Tate Gallery sommes descendus jusqu’à la Tamise, et sur un banc avons écrit cette petite note sur un petit peuple. […] > Texte intégral <

*

Concentrons-nous

[…] L'outil de résistance et de maintien des grands ne nous regarde pas. Notre souci est le petit peuple. Nous sommes bien seuls. Et plus que d’organisation, nous avons besoin de concentration, d'absence de dissipation et d'oubli. Il nous faut être comme ces nombreux rayons qui convergent en un seul point. Il nous faut être une conscience intelligente… Nous n'avons ni or ni grandes industries de concurrence. Nous n'avons point de mysticisme, point d'illusion de grandeur. Il nous reste la concentration de l'esprit, de la clairvoyance et une discipline de la morale. Notre ancienne métaphysique du Kosovo. Nous allons nous concentrer dans notre être, dans notre langue, dans notre morale, dans notre foi. Car ce sont les choses qui nous restent après les guerres, les victoires et les défaites. […] > Texte intégral <

5.  NOTES D’UNE FRANCOPHILE
traduit par Milan Djordjević

Elle aimait Paris
par Nataša Marković

[…] Isidora  Sekulić connaissait bien la littérature française et traduisait ses auteurs en serbe. Elle recevait régulièrement La Revue de Paris et différents périodiques, ainsi que des livres de « prose artistique de haut niveau ». En 1954, elle a écrit un long essai où elle défendait Françoise Sagan et son roman Bonjour tristesse qui fit un scandale mondial.

Isidora Sekulić a publié une centaine de textes sur les littératures étrangères dont plusieurs sont des sommets de critique littéraire. Beaucoup de ces  textes  sont  consacrés  aux  auteurs  français : François Villon, l’abbé Bremond, Paul Valéry, Stéphane Mallarmé, Stendhal, André Malraux, Henri Massis… […] > Texte intégral <

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Le génie français
par Isidora Sekulić

[…] Par l’intermédiaire de ses grands hommes, la France a été la conscience de l’humanité. La plupart des combats menés par les armes ou par la plume, pour la défense de la justice politique et sociale, sont nés en France. C’est de la France que le monde a appris les notions de justice et de droit. […]

De même, dans le domaine de la science pure et dans celui de la philosophie, les Français ont été les plus courageux à diffuser les lumières, à chasser les fantômes des traditions périmées, à conquérir de vastes régions pour la raison humaine. […] > Texte intégral <

6. ISIDORA SEKULIĆ AUJOURD’HUI

Isidora Sekulić, notre contemporain
par Svetlana Velmar-Janković
traduit par Alain Cappon

[…] À maintes reprises la personnalité d’Isidora Sekulić m’est apparue tissée d’une multitude de fils d’esprit, d’intelligence, d’intuition, de perspicacité : pendant l’une de mes approches, j’ai pressenti que dans l’une de ses personnalités vivait de même une plante qui, comme toute plante, avait selon son expression, quelque chose de sacré. Chez Isidora Sekulić cette plante avait pareillement la force de pousser paisiblement, de paraître ne rien faire, d’être libérée de toute réflexion sur l’utilité de ses actes, de s’adonner au perfectionnement de sa pensée et de sa perception de la moralité. Est-ce en cela qu’elle constituait une exception tant à son époque qu’à la nôtre ? Qu’y avait-elle en elle d’aussi exceptionnel ?

Était-ce le choix qu’elle faisait de la perte sans envisager aucunement un compte où aurait pu figurer la perspective d’un possible gain ? Ou cette forteresse d’épaisse solitude dans laquelle elle s’était depuis longtemps recluse ? Ou les amples provisions qu’elle avait faites lors de son abondante cueillette de fruits secs, lumineux, perlés, aux branches du savoir dont elle se nourrissait assidument ? Beaucoup de ces ingrédients spirituels se comptent chez Isidora Sekulić mais ils ne suffisent pas pour comprendre ce qui la rend exceptionnelle. […] > Texte intégral <

II. DE L’HÉRITAGE LITTÉRAIRE DE
SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ
Complément au numéro 4 ; textes traduits par Alain Cappon

1. AVANT-PROPOS
par Alain Cappon

« Les grands esprits suivent un parcours cyclique à travers le temps, ils nous quittent et nous reviennent éclairés de nouvelles lumières » disait Svetlana Velmar-Janković qui nous a quittés en 2014, nous laissant une œuvre immense, très éclectique. Depuis sa disparition, et sur l’initiative de Žarko Rošulj, son second mari, ont paru plusieurs livres posthumes dont un surprenant recueil de poésie Eurydice cherche Orphée et Écrits du sable danubien réunissant une vingtaine de textes sur Belgrade et une quinzaine de portraits que la romancière et nouvelliste a brossés de grands noms de la littérature serbe, tels Ivo Andrić, Meša Selimović, Zoran Mišić, Borislav Pekić, Slobodan Selenić…

Opérer un choix dans le recueil Eurydice cherche Orphée ou dans Les Écrits n’a pas été chose aisée mais nous espérons que les textes présentés ici permettront au lecteur français de découvrir une autre facette de l’œuvre littéraire de Svetlana Velmar-Janković. […] > Texte intégral <

2. SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ ET LA POÉSIE

De la poésie
par Svetlana Velmar-Janković

Igor Stravinski a un jour affirmé que les hommes aiment, non pas connaître la musique, mais reconnaître dans la musique. Sur le sujet de la poésie, il est possible, en paraphrasant Stravinski, de déclarer pareillement : les hommes aiment, non pas connaître la poésie, mais reconnaître dans la poésie. Reconnaître, en l’occurrence, signifie entendre de nouveau, en soi, les échos non pas d’un simple souvenir, mais de ce qui est plus étoffé qu’un souvenir. Plus on lit, plus on répète un vers, un poème, plus on le perçoit intimement. À chaque nouvelle récitation, ce vers, ce poème paraît révéler une nouvelle signification, un nouveau contenu, une nouvelle lumière. C’est peut-être dans cette découverte progressive que réside l’une des plus grandes énigmes magiques de la poésie. […] > Texte intégral <

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Hasard, révélation, ou résurrection ?
par Žarko Rošulj

[…] Au début du mois de mai 2016, en compagnie de Đorđe Protić, le fils de Svetlana né de son premier mariage (…), je me suis rendu dans l’appartement de Zvezdara que, par testament, Svetlana avait légué à son fils. Nous espérions y trouver les manuscrits perdus des drames radiophoniques Tunel [Le Tunnel] et Vetar [Le Vent]. Notre recherche fut infructueuse mais, à la place, nous avons découvert le fascicule des poèmes non publiés de Svetlana, fascicule sur lequel elle avait écrit au feutre bleu Euridika traži Orfeja [Eurydice cherche Orphée] (1974-1976).

Ce fascicule s’était donc langui dans le noir d’une armoire de solide chêne quarante ans durant ! Afin, vraiment, et c’est la vérité vraie, de ressusciter miraculeusement le 1er mai 2016… le dimanche de Pâques orthodoxe ! […] > Texte intégral <  

 A lire des extraits de l’Eurydice cherche Orphée

Monte Perdido

Dans les Pyrénées centrales espagnoles, il est un sommet qui se nomme Monte Perdido, la Montagne perdue. Toujours dans les nuages et les tempêtes, d’ordinaire on ne l’aperçoit pas. Un jour du mois de juillet 1974, je me trouvais à son pied. Nul nuage, ni tempête ni brouillard. La pierraille sous mes pieds, la neige glacée dans les noirs vaux. Et à haute altitude, dans l’éclat du ciel, la silhouette découpée d’un sommet inaccessible – le sommet de la Montagne perdue. Et même si personne ni rien ne s’y est jamais juché, la certitude me vint, que je conserve aujourd’hui encore, qu’Orphée s’y tenait accroupi.

La rue Vasina
> Texte intégral <  

3. SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ « ÉCRIVAIN DE BELGRADE »

À la louange de Belgrade

[…] Pourquoi est-il essentiel que nous conservions dans notre mémoire la connaissance de la lointaine Belgrade du despote Stefan Lazarević ? Parce que cette Belgrade-là, invisible dans le temps, a survécu dans la tradition orale telle une ville enchanteresse de richesse spirituelle et matérielle malgré sa construction aux pleins vents des fractures de l’Histoire et bâtie au-dessus de l’abîme du futur. […] Cette Belgrade doit demeurer et survivre dans notre mémoire, une ville qui protège et n’attaque pas, qui prend et donne mais n’arrache pas, une ville puissante tant pour se défendre que pour compatir. […] Il nous revient de rendre à notre ville la blancheur dans la durée, le sens de la résistance, la lumière dans l’existence. Et l’espoir sur lequel la poussière ne doit pas se déposer. […] > Texte intégral <

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Les deux rives d’Ada Ciganlija

Il semble que l’on savait de longue date ce qui ne se trouve écrit nulle part : Ada Ciganlija a deux rives différentes. […] Quantité de gens étaient convaincus que les deux rives, droite et gauche, possédaient deux sortes d’énergie, l’une positive, l’autre négative, qui se croisaient précisément au centre de cette forêt sauvage et s’orientaient vers la rive gauche et étaient incroyablement propices à la survenue de mystérieux événements. […] > Texte intégral <

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Ou était Nebojša ?

[…] Selon les témoignages se détachaient dans la Ville haute de grandes et robustes tours dont sont restées particulièrement célèbres celles dite Žitarica, la tour au blé, et une autre, solide, construite en pierres, au nom serbe de Ne boj se, la partie la plus fortifiée de la Ville haute. Après l’âpre siège que les Turcs mirent devant Belgrade en 1456 et qu’au prix d’une difficile résistance le « rempart de la chrétienté », comme on nommait la ville à la confluence de la Save et du Danube, eut été défendu avec succès, la puissante tour Nebojša restée dans les mémoires sous ce nom serbe né de l’injonction Ne boj se – N’aie pas peur – donnée aux défenseurs, était lourdement endommagée. […] > Texte intégral <

4. SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ, « ÉCRIVAIN ENGAGÉ »

 Rêve d’Europe

Dès qu’on aborde ce thème, il faut s’interroger : de quel rêve parle-t-on ? Du nôtre, serbe ? Oui, mais de quelle époque ? Car en Serbie, c’est un rêve de vieille date. Autre question évidente à poser : de quelle Europe rêve-t-on ? Car il y en a eu plusieurs, et bien différentes, en l’espace de seulement deux siècles. […] > Texte intégral <

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Le Kosovo

[…] Je crois à la force stimulante de la défaite qui appelle à la sagesse, à la capacité, alternativement, d’endurer et de résister, à l’indestructible opposition de Gandhi à la violence, et j’ai tendance à penser que cette défaite nous était indispensable pour nous confronter à nous-mêmes. À notre Être national qui a beaucoup à nous dire, à nous faire découvrir, à nous apprendre. Si cette confrontation a lieu, nous serons aptes à un nouveau retour au Kosovo. À un retour du Kosovo. […] > Texte intégral <

5 MISCELLANÉES

Chilandar

Chilandar : le mot – secret. Nous l’entendons depuis l’enfance et nous le recevons comme un mot magique. Par la suite seulement nous faisons nôtre l’idée que Chilandar est la première source de la spiritualité serbe authentique, le havre de la manière orthodoxe d’exister dans la recherche du Seigneur. […] > Texte intégral <

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Le petit poison d’or

Si je savais pêcher, vous savez ce que je ferais ? Je m’installerais au bord d’une petite rivière aux eaux pures comme le Gradac en Serbie et je me mettrais à pêcher. Jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que j’attrape le petit poisson d’or qui me priera de le remettre à l’eau. Je serais disposée à le relâcher sur-le-champ si, comme le veut ce genre de contes, il m’exauce un vœu. Un seul … […] > Texte intégral <

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Best-seller

[…] Nous savons que le best-seller est une réalité de notre temps, l’un de ses plus grands charmes aussi, mais pour l’écrivain, cette réalité constitue également un réel danger : dès l’instant où il substitue à la communication avec son public imaginaire, qui est une rêverie féconde, le rêve enchanteur d’un best-seller qui est un rêve de communication avec le public réel, mais qui n’est qu’un rêve, l’écrivain s’est certainement engagé sur une voie qui l’amènera à se trahir lui-même. […] >Texte intégral<

6. SVETLANA VELMAR-JANKOVIĆ, CRITIQUE LITTÉRAIRE

Ivo Andrić

Après son départ, il ne s’est pas éloigné dans le temps. Pas encore. Pas Andrić. Les grands esprits suivent un parcours cyclique à travers le temps, ils nous quittent et nous reviennent éclairés de nouvelles lumières. […]

En cet instant, alors qu’il n’est plus, Andrić accomplit un miracle : il est en nous. Ce ne sont pas là des mots creux. Il est vivant dans le sentiment aigu de son absence sans possibilité de recours. Cette absence est une présence, une présence qui se rapproche le plus de celle essentielle : savoir que son visage, ses yeux, ses mots ne sont plus brise d’un coup, a brisé l’indifférence et nous a ouverts à la souffrance qui soigne le mal : le mal sous diverses formes. […] > Texte intégral <

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Meša Selimović

Nous savons que tous les livres qui, de cette manière, subsistent dans le temps et demeurent intemporels sont peu nombreux. Le Derviche et la mort [de Meša Selimović] est de ce petit nombre-là. De ceux qui se rangent avec l’Ancien et le Nouveau Testament auxquels nous retournons à nos instants d’aspiration à la spiritualité, à nos moments de dépression morale. De ces livres tels La Montagne magique de Thomas Mann et Les Mémoires d’Adrien de Marguerite Yourcenar que nous relisons aux heures où nous sommes en mesure de surmonter le chagrin de l’existence au nom de la beauté de la vérité avec laquelle ces écrivains l’ont dite, de la formidable sagesse avec laquelle ils l’ont façonnée. […] > Texte intégral <

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Zoran Mišić

[…] Il était omniscient, prévoyait tout comme un vieux druide, et, dans le même temps, restait maître de sa propre pensée, de sa noble parole, et de sa noble manière d’être. C’est pourquoi les dernières années de sa vie, il eut toujours plus de difficulté à supporter la réalité qui l’entourait. Il souhaitait, je crois, un monde exempt de cette laideur qui afflige le nôtre, et il est mort, j’en suis quasiment convaincue, à cause de la laideur de ce monde. Il s’en est préservé en se réfugiant dans la maladie, et de la maladie il s’est retiré dans la mort. Zoran Mišić est le dernier chevalier que notre littérature ait compté. Peut-être bien aussi le premier.

Jamais avant ni après lui je n’ai rencontré quelqu’un d’une noblesse égale à la sienne. Une noblesse chevaleresque. > Texte intégral <

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Borislav Pekić

Isidora Sekulić considérait qu’une partie de notre littérature est tout entière faite de fragments, et je pense qu’elle avait raison. Mais Isidora Sekulić nous a quittés avant que Borisav Pekić soit parmi nous avec ses livres. Si elle avait pu découvrir son œuvre, je crois qu’elle aurait fait sienne la conviction que beaucoup partagent aujourd’hui : Pekić est un écrivain qui a créé toute une épopée sur le combat que se livrent le bien et le mal, mais avec l’expérience spécifique du chercheur littéraire du XXe siècle. Dans son œuvre se déposent et restent en mémoire, même sans être rappelées directement, les multiples formes nouvelles que le mal a expérimentées pour tourmenter l’homme au cours du siècle qui vient de s’écouler. […] > Texte intégral <

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Slobodan Selenić

[…] La femme de lettres d’origine libanaise Andrée Chedid a récemment exprimé cette opinion que Slobodan Selenić aurait sans conteste partagée : « Je crois que l’on ne saurait bien estimer la vie si on ne se base pas sur la mort. » Dans ses romans Selenić se base – et comment ! – sur la mort, et c’est pourquoi il exprime la vie avec autant de force. Sa voix s’entend, certes, encore insuffisamment parmi les voix de ceux qui, à la fin du XXe siècle, renouvellent les littératures épuisées des grands peuples européens. […]

Selenić introduit dans la littérature européenne son histoire personnelle de notre enfer, et sa voix, je crois, portera toujours plus dans les temps qui viennent. > Texte intégral <

Revue éditée avec le soutien de :

Université Bordeaux Montaigne
MSHA
EA 4593 CLARE
Ministère de la culture de la République de Serbie

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