Françoise Genevray

LE ROMAN DE LONDRES : UNE "MIGRATION" SOLITAIRE

 

Crnjanski - Roman de Londres

 

En novembre 1920, la défaite de la dernière armée Blanche, commandée par le général Wrangel[1], conduit à évacuer par les ports de Crimée des flots de militaires et de civils qui embarquent vers la Turquie ou les Balkans avant de se disperser partout en Europe. Cette première vague d'émigration russe au XXe siècle constitue un véritable exode. Il s'agit d'un départ en masse (un million et demi de personnes environ)[2] et d'une population représentative : « ce ne sont pas des Russes qui ont quitté volontairement ou de force leur patrie, mais bien toute une partie de la Russie, une Russie en miniature, en modèle réduit, représentant tous les milieux, toutes les classes », écrit Nikita Struve[3]. Le personnage de l'exilé russe devient si fréquent dans la littérature des années 1920-1930 qu'on peut parler d'« un phénomène d'époque »[4], illustré tant par des émigrés publiant dans leur langue (Ivan Bounine, Nina Berberova, Nadejda Teffi, Ivan Chmelev) que par des écrivains de langue française (Francis Carco, Paul Morand, Pierre Mac Orlan), d'origine russe ou demi-russe pour certains (Joseph Kessel, Henri Troyat, Irène Nemirovsky, André Beucler).

Lorsque Miloš Crnjanski écrit Shoemakers en 1947, il se trouve lui-même exilé à Londres. La version serbe retravaillée du texte anglais paraît à Belgrade en 1971 sous le titre Roman o Londonu. Les deux protagonistes sont des Russes évacués de Crimée en 1920 et installés depuis 1940 dans la capitale britannique. Aussi Le Roman de Londres peut-il à première vue passer pour un prolongement tardif du « phénomène » mentionné plus haut, surtout quand le narrateur annonce une histoire englobant celle « de ces autres Russes arrivés à Londres bien des années avant eux » (16)[5] : cette formule vague convient à tous ceux dont Olga Kaznina retrace l'histoire dans un ouvrage essentiel[6]. L'analyse du roman de Crnjanski conduit pourtant à nuancer cette impression initiale, car l'auteur aborde la problématique du déracinement selon des coordonnées particulières. Le seul fait d'inclure ses héros parmi les displaced persons (16), syntagme usité à partir de 1945 seulement pour désigner une nouvelle vague de réfugiés russes, constitue un indice quant au réaménagement du cadre référentiel[7]. Ceci nous invite à chercher plus largement sur quels points l'écrivain serbe imprime au sujet sa marque propre.

Le Roman de Londres offre un texte touffu, parsemé de redites et d'énoncés contradictoires : des voix multiples s'y entrecroisent et l'interprétation des faits s'arrête rarement à une conclusion définitive. Dans cette œuvre « la plus complexe et la plus multidimensionnelle »[8] de l'auteur, nous tenterons surtout de dégager les lignes de force qui orientent la trajectoire de Repnine, principal personnage : si l'étude se concentre sur ce dernier, c'est que Crnjanski privilégie sa vie intérieure, mais on pourrait la compléter en examinant de plus près la figure de Nadia. À quelle logique obéit donc la destinée de cet émigré qui, ballotté par l'Histoire, déclare ne plus croire qu'au hasard ?

1. Une histoire dans l'Histoire

Lointain descendant d'un prince illustre et fils d'un diplomate anglophile, Nikolaï Rodionovitch Repnine a servi lors de la première guerre mondiale dans l'état-major d'Alexeï Broussilov et durant la guerre civile dans celui d'Anton Denikine (86). Quittant la Russie par le port de Kertch, c'est là qu'il a rencontré Nadia, fille d'un général, épousée ensuite à Athènes. Après Constantinople, le couple a séjourné en Grèce, à Alger, à Prague, à Milan, à Paris, au Portugal. Repnine a exercé toutes sortes d'emplois (62, 94, 387), tantôt modestes, tantôt mieux adaptés à ses compétences, tel celui de « traducteur avec rang d'officier » auprès d'une mission polonaise de la Croix Rouge à Paris (108). Le couple est arrivé en Angleterre en août 1940 avec un convoi polonais, des papiers polonais (102) et un permis de séjour en règle (112). Londres brûlait alors sous les bombes, mais Repnine et Nadia ont mis un point d'honneur à y rester aux pires moments du danger (93), s'affirmant ainsi solidaires du peuple anglais.

S'ils habitent la capitale britannique depuis 1940, Crnjanski concentre pourtant l'attention sur l'hiver 1946-1947, donné pour début de la diégèse (24-26). Il s'agit là d'une période décisive au plan historique, aussi faut-il préciser ce qui reste allusif dans la narration. C'est l'année, lit-on, du « choc de deux mondes » (15), entendons : le début de la guerre froide. Une partie de l'Europe orientale est passée sous contrôle soviétique avant même la fin de la seconde guerre mondiale. En mars 1946, un discours de Churchill lance la formule du « rideau de fer ». Les conférences de la paix tenues à Paris (juillet-octobre 1946), Moscou (mars 1947) et Paris (juillet 1947) finissent par entériner la coupure de l'Europe et du monde en deux camps. Malgré l'existence de pays non-alignés, cette bipolarisation diplomatique, militaire, économique et idéologique prévaudra jusqu'à l'éclatement du bloc soviétique. Ce « choc de deux mondes » est crucial dans Le Roman de Londres où l'impact de la guerre froide sur le devenir des émigrés russes forme le premier volet du programme narratif annoncé. S'y ajoute, second volet, « le choc d'un homme avec une ville immense » (15) et à travers elle avec une nation qui lui paraît de plus en plus étrangère. 

Le chronotope choisi par Crnjanski offre une première singularité dans la représentation fictionnelle des émigrés russes. Hormis quelques cas illustres au XIXe siècle, tels Alexandre Herzen et Piotr Kropotkine, et malgré les sympathies anglophiles d'une partie de l'intelligentsia libérale, les Russes sont relativement peu nombreux à s'établir en Grande-Bretagne. La France, l'Allemagne ou même la Suisse les attirent davantage par tradition[9]. Certes des noms brillants représentent leur nation outre-Manche entre les deux guerres : l'historien et homme politique Pavel Miljukov, le spécialiste de littérature Dmitri Svjatopolk-Mirsky (parti en 1932 pour l'URSS), l'écrivain Vladimir Nabokov qui y séjourne pendant trois ans, pour l'essentiel à Cambridge[10]. Mais les chiffres sont éloquents. Après 1917 et surtout après 1920, les réfugiés affluent dans les pays limitrophes de l'ex-empire tsariste (Pologne, Finlande, régions baltes), dans les Balkans et en Europe de l'ouest, mais peu se dirigent vers la Grande-Bretagne qui du reste n'incline guère, pour des raisons de politique extérieure, à les accueillir[11].

Le cadrage temporel de la fiction n'est pas moins singulier. En 1946, Repnine est un homme d'âge mûr, rodé à l'exil après vingt-six ans de pérégrinations. Il a cinquante-trois ans, Nadia dix ans de moins, et le couple reste sans enfants. Les fils et filles d'émigrés présentent en général l'image d'une intégration au pays hôte meilleure que celle des aînés, et parfois brillamment réussie. « Les fils de ces Russes-là ont conquis la célébrité dans les armées de l'air française et anglaise » (111) : le personnage de Sorokine, aviateur dans la Royal Air Force, peut illustrer la remarque[12]. Bien que ce point ne soit pas évoqué de façon explicite, on peut penser que l'absence de relève familiale accentue sur le tard l'effet du déracinement dont souffrent Nadia et Repnine.

Car l'exil n'a rien d'une donnée brute, immuable. C'est une condition évolutive, qui en l'occurrence se détériore : « nous tombons de plus en plus bas » (42), « nous sombrons. Je ne sais plus quoi entreprendre » (44). Le déclassement social n'importe plus guère à ce stade, le couple l'ayant jusqu'ici affronté vaillamment. Nadia et Repnine ne sont plus des privilégiés déchus, mais « n'importe qui » (8) au sein de l'humanité ordinaire : « La vie a toujours été comme ça, mais nous ne le savions pas » (30-31). S'ils assument l'existence besogneuse des gagne-petit, encore faut-il pouvoir « gagner au moins suffisamment pour ne pas avoir à quémander » (45). Repnine accepterait n'importe quelle tâche, mais que devenir quand le travail vient à manquer ? « Je voudrais travailler. Je ne comprends pas pourquoi on ne me le permet pas » (55). Le voici sans emploi depuis un an. Plus le temps passe, plus il souffre à l'idée que Nadia n'a d'autre avenir à Londres que la misère.

L'émigré se prête à des métamorphoses curieuses, presque plaisantes tant qu'elles manifestent la plasticité du vivant : le général devient chauffeur de taxi, le duc portier d'hôtel, etc. Mais pour Repnine « ce qu'il subit à Londres n'est pas une métamorphose » productive (322), plutôt un rétrécissement pénible, une régression humiliante. Le contexte historico-politique importe ici au plus haut point pour dégrader sa condition d'étranger en terre d'exil. La fin du conflit armé, énoncée comme un leitmotiv (93, 107, 335, etc.), signifie que les Russes ne sont plus considérés comme des alliés. Pire, Moscou porte à présent le drapeau du camp adverse dans la guerre froide. Enfin, ayant consolidé face à Hitler sa légitimité internationale, c'est l'Union soviétique qui incarne maintenant la patrie russe aux yeux de l'étranger : « Nous et ceux de Moscou, nous avons échangé nos rôles » (100). Les cénacles d'expatriés auront beau s'agiter, la Russie hors frontières n'a plus voix au chapitre dans le concert des nations. L'Angleterre se désintéresse de la vieille Russie. Peu lui importe que ces gens aient souffert avec elle ou pour elle (85-86, 93), elle les abandonne à leur sort, pense Repnine qui éprouve le sentiment d'une ingratitude et d'une trahison[13]. Et puis Londres aussi a changé, « cet ancien monde du Londres de leur arrivée » (91). Ce n'est plus la cité héroïque et blessée dont le couple a voulu partager les sacrifices, mais une ville féminisée, hypersexuée, en quête de plaisirs : « au commencement était le sexe » (159), dit-on au Russe consterné par une ambiance de légèreté qui le fascine et le dégoûte (165).

2. Une crise dans l'exil

Le sort de Repnine à Londres n'est pas celui d'un émigré foncièrement incapable de s'adapter : la vie antérieure du couple, bien que le récit ne la détaille pas, attesterait le contraire. Ne pouvoir se fixer constitue bien sûr un facteur d'usure (41, 537), mais le roman rend compte avant tout d'une cassure qui altère plus gravement la condition d'exilé. Il s'agit là d'une crise, inscrite dans un contexte spécifique où dominent trois éléments : le chômage (contingence), le vieillissement (fatalité) et la conjoncture géo-politique qu'on vient d'évoquer (contingence qui pour les individus touchés devient une fatalité). Ces trois facteurs, étroitement imbriqués, font que le moment critique par lequel se définit une crise tourne à la « catastrophe » selon l'acception dramaturgique du terme - dernière péripétie avant le dénouement.

Si Repnine admet le déclassement social comme un fait accompli, la précarité s'avère plus dommageable. Ce qui le brise, c'est de ne pouvoir « vivre et travailler, comme les autres hommes » (41). La pauvreté se supporte, non la misère où le chômage l'enfonce et qui fait de lui un exclu. Londres l'a accueilli et maintenant le rejette. Loin de se familiariser toujours davantage avec elle, il éprouve un sentiment grandissant d'aliénation qui imprègne ses perceptions de la ville « immense et terrible » (58), animalisée par les métaphores du « monstre constricteur » (55), de la pieuvre (57), de la souricière (290). La métropole londonienne n'est pas dans le récit une simple toile de fond ; c'est une force agissante, une puissance hostile, un mécanisme qui broie, un flot qui entraîne le héros « comme après un naufrage la mer emporte les naufragés à la dérive » (290). Une fois embauché comme comptable chez un bottier (shoemaker) et soumis aux horaires des banlieusards, il appartient à ces foules que déverse le métro matin et soir. Dans cette « fourmilière » (104) affairée l'émigré se sent parfois intégré, mais d'autant plus captif : « maintenant, ils sont intégrés, ils sont une particule de Londres. Individus parmi des millions [...] Comme dans la cellule d'un pénitencier immense » (322). Le voilà objectivement solidaire et subjectivement isolé des citadins : « tous lui paraissent être, comme lui-même, seuls et étrangers à Londres » (377), rivés comme lui à une existence machinale et sans horizon, membres d'une communauté paradoxale puisqu'elle repose sur l'agrégation des solitudes.

Exilé du présent, « ce présent auquel il n'appartient pas » (181), soumis à un collectivisme de l'anonymat qui défie son désir d'intégration, Repnine subit en outre cette érosion du temps intime qui se manifeste avec l'âge. Plus qu'un thème parmi d'autres, le vieillissement constitue un ressort majeur de la crise. Les changements lisibles sur les autoportraits successifs de Rembrandt condensent sous une forme visuelle le processus d'un déclin dont Repnine perçoit en lui les premiers signes : « Sur l'avant-dernier portrait, son sourire est celui de l'impuissance. Sur celui de Londres, les larmes sont absentes. Il ne reste plus qu'une tristesse d'homme, une tristesse infinie » (92). La fiction s'articule dès lors autour de deux dynamiques, la lutte et l'abandon : l'exilé se bat pour survivre, l'homme vieillissant incline au détachement. S'il renonce finalement à lutter, c'est qu'il connaît « le roman de la vie », « un roman écrit de la main noueuse de la mort » (92).    

3.  Quel devenir pour l'émigré russe ?

Représenter l'étranger à partir d'une autre culture que la sienne débouche parfois sur la formation de stéréotypes qui s'ancrent dans la mémoire collective. De tels stéréotypes produisent une vision commune, plus ou moins bien fondée, qui permet de cataloguer les individus en fonction de leur origine nationale ou ethnique. C'est ainsi que, du XIXe siècle au suivant, on peut observer la construction du Russe, puis du Russe blanc dans l'imaginaire français[14]. Si le corpus des clichés accolés aux Russes n'a cessé de grossir en France, il semble qu'il n'en aille pas de même outre-Manche. Les Anglais qu'il côtoie chaque jour peinent à identifier Repnine en tant que Russe, comme s'il restait à cet égard insaisissable : on écorche son nom, on le confond avec les Polonais. Seule la qualité de prince, dotée d'une aura romanesque, aide à le situer, non sans approximation puisque, s'il est issu d'une lignée princière, Repnine ne détient pas ce titre en personne.

Mais c'est surtout le point de vue de l'écrivain serbe sur son héros qui s'écarte des poncifs véhiculés sous d'autres cieux par la fiction. Repnine ignore l'inquiétude, ce nouveau « mal du siècle », un mal psychique et métaphysique où les critiques français de l'entre-deux guerres décelaient l'influence de Dostoïevski[15]. Ce Russe n'est pas un exalté, un être excessif enclin au désordre, un esprit irrationnel porté à l'anarchie ou au mysticisme. Ni un cœur habité par le « goût voluptueux des larmes » que d'aucuns prêtent à ses compatriotes[16]. Ni une figure de cette décadence (manque de vitalité, affaissement psychique) qui chez Morand va de pair, inéluctable, avec le déracinement[17] : l'idée affleure parfois, mais il suffit de considérer Nadia, énergique, sensuelle, aimant la vie, pour voir qu'elle offre un contre-exemple manifeste. Foin des mystères de l'âme slave. Repnine, plus prosaïquement, est un homme aux abois, las de lutter pour seulement survivre.

Une idée répandue, et d'ailleurs fondée, veut que les émigrés d'après 1917, avec le temps et parce que l'Union soviétique s'est fermée depuis 1931 au monde extérieur, coupant leurs derniers contacts avec la patrie, se résignent à un éloignement définitif. La réalité est plus complexe, les sirènes du retour se font parfois entendre. Une occasion se présente lorsqu'en juin 1946 un décret émis par le Présidium du Soviet de l'URSS offre aux exilés de regagner leur pays, avec promesse d'amnistie. La question agite et divise profondément les milieux russes de France[18]. Le roman de Crnjanski n'en fait pas état : quand le docteur Krylov quitte Londres pour l'Union soviétique, il s'agit d'un coup de théâtre imprévu. Il est néanmoins symptomatique que l'année 1946 soit choisie comme début de la crise affectant le héros. Les faits attestent que certains émigrés, par lassitude et parce que les victoires des armées soviétiques ont ravivé leur fierté nationale, songent, voire cherchent à rentrer au pays. « Globalement, l'immédiat après-guerre est bien un âge de questionnement et de remise en cause qui, géographiquement, se traduit par des destinations différentes »[19]. Repnine serait-il donc à une nouvelle croisée des chemins ? « S'il le pouvait, il retournerait demain à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, quel que soit leur visage » (337) pour y « gagner honnêtement son pain quotidien » (210). Il envisage des scénarios de rapatriement (512), mais les écarte aussitôt comme irréalisables, sauf à endurer les suites prévisibles : Krylov a été arrêté dès son retour. Dépérir à Londres ou croupir dans un camp soviétique - dilemme insoluble auquel Repnine ne trouve d'autre issue qu'une disparition choisie. Cependant le départ de Nadia aux États-Unis dessine une option différente qui correspond, selon la plupart des historiens, à une phase nouvelle de l'émigration russe[20].

Le déracinement, on l'a vu, n'est pas cause de malheur par lui-même. Le couple s'applique à se fondre dans la multitude anglaise par le travail, les trajets, les habitudes. Plutôt qu'« une vie d'outre-tombe »[21] figée dans le dialogue avec un passé révolu et minée par le mal du pays, il est de ceux qui ont mené « deux vies » parallèles (455). Si la nostalgie s'aggrave aujourd'hui, c'est que le présent se dégrade : « ne pas pouvoir vivre dans le présent [...] Ils ne savent même pas comment ils vont payer le prochain terme » (43). L'angoisse du quotidien suscite le retour en force du passé, moins sous forme de regret explicite d'un paradis perdu que de songeries involontaires, de souvenirs partagés entre les époux, de rêves nocturnes (296, 357). Tandis que Repnine se sent devenir un anachronisme vivant, un fantôme, un automate, Nadia conjure l'anxiété et prépare l'avenir en se faisant soigner pour avoir un enfant : curieusement, elle n'informe pas son mari qui ne cherche pas à savoir.

4. La fin d'un soldat perdu

Notre dernière partie achèvera d'illustrer le titre choisi pour cette étude d'une migration solitaire. Repnine a beau évoluer dans un réseau de sociabilité fondé sur ses origines, c'est un émigré à part, toujours plus isolé de son entourage. Le couple a perdu ses relations au fil du temps (80) et les dissentiments politiques achèvent d'éloigner l'ancien officier de ses compatriotes. Ne croyant pas à une restauration impériale – pure chimère, « la Russie dont parle Belaïev est morte » (338) –, il a rompu avec le « prétendu Comité de libération formé par les émigrés russes tsaristes » (102) et repousse les aides matérielles distribuées à ses membres. Dès lors la suspicion empoisonne leurs rapports. Les monarchistes le traitent de bolchevik (458), insinuent qu'il est manipulé par Moscou, un agent secret, une taupe. A-t-il vraiment de la sympathie pour les Rouges ? Le chapitre « Un débat sur Moscou » voit le dissident préciser ses options, se déclarant pour un patriotisme apolitique, ni monarchiste ni communiste. Il est russe, c'est tout, ni rouge, ni blanc. Dit-il vrai ou réécrit-il son histoire quand il déclare : « je n'étais pas venu me battre pour Anton Ivanovitch [Denikine], mais pour la Russie » (339) ? En tout cas il ne veut plus faire partie d'un camp, compromettre sa fidélité à sa terre dans les conflits partisans. Pour ses contradicteurs, la guerre froide appelle à se mobiliser contre Moscou, mais lui refuse l'idée d'une autre guerre civile. L'héroïsme des Soviétiques durant le dernier conflit fait honneur au peuple russe, alors « pourquoi m'opposerais-je à mon peuple ? » (100)

Dans ce refus des positions assignées par d'autres, que garde-t-il finalement de la Russie à jamais perdue ? Les souvenirs de sa famille, du mode de vie, des paysages. Et une identité de soldat qui semble en partie tributaire d'une reconstruction tardive : lui « qui avait connu la guerre par hasard à l'état-major de Broussilov ne se sent à présent que soldat » (392). Des distorsions apparaissent dans sa vision rétrospective des faits, que signale la voix narrative : « Chez Repnine c'était devenu une folie douce. Sazonov et son père avaient fait de lui un officier russe. Il en était devenu pour ainsi dire un homme à l'intelligence limitée. Pour lui, à présent, tous les hommes n'étaient plus que des soldats » (455)[22]. Le discours intérieur du héros confirme qu'il n'avait pas vraiment choisi autrefois cette dignité militaire endossée aujourd'hui comme une planche de salut spirituel : son père « l'avait traîné, à son retour de Paris, jusqu'à l'état-major de Broussilov, ensuite à celui de la prétendue armée de libération de Denikine », puis « selon la volonté paternelle, il était arrivé en automne 1918 à Ekaterinodar où se trouvait déjà Sazonov » (86). Quoi qu'il en soit des antécédents, Repnine s'en tient désormais – fidélité ou régression ? – à une autodéfinition étroite qui l'entrave autant qu'elle le soutient : « Il est un soldat, incapable de rien d'autre » (510). Mais soldat d'une Russie essentielle qui n'existe que dans son esprit, non sur les cartes, et porteur d'une identité qui se délite au contact du réel : « Oui, c'est ça, un officier qui se perd chaque jour davantage dans la vie civile qu'il observe quotidiennement en millions d'exemplaires à Londres » (344).

L'épisode estival en Cornouailles, relaté dans la partie centrale du livre, confirme la dissidence du protagoniste et prépare le dénouement. Repnine passe quelques semaines de villégiature à l'hôtel baptisé Crimée où il voisine avec des compatriotes (tel Belaïev, secrétaire du Comité d'officiers tsaristes), des demi-Russes et des simili-Russes. Il remarque là une paire étrange, Pokrovski et sa belle-mère la générale Béa Barsoutov, fille d'un général anglais et veuve d'un général russe, qui parle la langue « comme une Russe-née » (358). Et surtout plusieurs couples mixtes : Mme Fowey, propriétaire de l'hôtel, et son mari Sorokine, pilote de la RAF ; le docteur Krylov et sa femme anglaise ; le vieux et riche Sir Malcolm Park, époux écossais de la jeune ballerine Olga, fille du colonel Koznetsov devenu marchand de légumes à Paris ; Mme Peters, épouse d'un certain Petraïev, membre du Cercle des officiers alliés. Autant de couples mal assortis, infidèles, malheureux, enlisés dans l'hypocrisie de la vie bourgeoise ou mondaine. Tous intriguent peu ou prou contre Repnine sous prétexte de l'aider : on veut le piloter, le séduire (« toutes ces femelles de l'hôtel [...] s'offraient, même à lui », 266), lui maintenir une identité conventionnelle (« prince »). Le héros se trouve par eux ramené à celui qu'il n'est plus, considéré « comme si ces vingt-cinq années vécues à l'étranger n'avaient jamais existé » (275). Ce microcosme lui donne envie de fuir, tant les rapports humains qu'il entretient sont inauthentiques – situations bancales, identités falsifiées ou bricolées, règne des faux-semblants et de manœuvres douteuses. Repnine découvrira ensuite que Mme Panova, dite à Londres la « babouchka », n'est pas russe (437) : encore un patronyme trompeur qui aggrave son impression qu'on le manipule. Mais les Cornouailles lui offrent aussi l'occasion d'une découverte féconde, qui devient décisive au moment de sceller son destin. Grand est son bonheur à plonger dans la mer apaisante, aimée depuis l'enfance. Les pages relatant les jouissances de la baignade et la contemplation de l'océan forment la prémisse poétique de la mort qu'il se donnera sous forme de retour aux origines.

L'impression d'absurdité souvent exprimée par Repnine traduit le sentiment d'un hiatus entre l'Histoire et son devenir personnel. Réfléchissant au sort de ce compatriote devenu préposé aux toilettes municipales d'Exeter, il se demande : « La guerre, la révolution, la diaspora russe sur la planète ne devaient-elles survenir que pour faire de ce Russe un homme déchu, en Angleterre ? » (205). Et à son propre sujet : « L'Empire russe devait-il périr pour que précisément il vînt, lui, dans cette cave comptabiliser tout ce fatras ? » (305)[23] Est-ce le hasard ou la nécessité qui régit pareils destins ? Chercher des causes premières n'est pas vain : quoique embrouillées, elles se prêtent à une analyse rationnelle et l'on peut à leur sujet argumenter sans fin, comme font Repnine et le polonais Ordinski quand ils discutent de Napoléon. Par contre, s'interroger sur les causes finales oblige à constater que le cours du monde est irrationnel, erratique. La vie en général a-t-elle un sens ? Repnine ne lui trouve de sens que s'il cesse d'en chercher un dans la sienne propre, ce qu'il constate devant l'océan : il suffirait de « contempler les vagues sans chercher plus loin un sens à la vie, sinon continuer à vivre et à respirer, même après ce souterrain de Londres » (210). Mais trop de contingences absurdes, dans l'Histoire et dans le quotidien, le renvoient au règne du hasard capricieux – un motif qui n'aura cessé d'inspirer Crnjanski.

Invoquer le hasard contredit aussi bien l'idée d'une prédestination, par Dieu ou par quelque raison de l'Histoire, que la notion du libre-arbitre individuel. Repnine caresse un projet qui va le soustraire à ses jeux cruels : faire partir Nadia à New-York pour « sauver » celle qu'il aime, puis disparaître. Le dessein de « finir en beauté, selon ma vieille idée » (78) est déjà conçu au début du roman. Il sera mis en œuvre, magistralement orchestré, dans une absolue discrétion, loin de la ville tentaculaire et en communion avec l'élément marin. Naufragé des malheurs du siècle auxquels s'ajoutent des tristesses intimes, Repnine quitte une scène relativement apaisée, mais où il ne se reconnaît plus comme acteur de sa propre existence, sinon pour y mettre fin.

Conclusion

Reflet d'une situation historique concrète et sublimation littéraire d'un destin sans pitié, Le Roman de Londres porte la marque d'une forte implication personnelle de Crnjanski. A-t-il côtoyé des émigrés russes pendant son long séjour dans la capitale anglaise (1941-1965) ? Peut-être en avait-t-il connu, voire fréquenté dans son propre pays : la Serbie accueillit nombre de réfugiés, souvent d'anciens soldats ou officiers des armées blanches, attirés vers elle en vertu des affinités historiques et culturelles que l'on sait[24]. Toutefois l'écrivain puise surtout dans sa propre expérience de l'exil londonien, en ces années de dénuement où sa femme, comme Nadia, confectionnait des poupées de chiffon. Achevant à Londres le premier état du livre en 1947, il synchronise la fiction avec son vécu puisqu'il la situe dans l'immédiat après-guerre. Qu'il transpose ce vécu en prenant un Russe pour héros ne l'empêche évidemment pas de lui déléguer ses pensées et ses impressions. Mais le caractère autobiographique ouvre sur une dimension plus large, universelle. D'abord parce que Londres représente la grande ville moderne en ce qu'elle peut avoir partout d'étouffant. Ensuite parce que Crnjanski tend à gommer les particularismes nationaux des protagonistes. L'idée d'une psyché russe façonnée par le terroir et l'Histoire n'a aucune part à leur développement, et si fort qu'ils aiment leur patrie, celle-ci n'est pas évoquée avec ampleur pour ses spécificités géographiques, culturelles, religieuses. En somme, l'exil russe se dilate dans Le Roman de Londres jusqu'à devenir pleinement « une histoire européenne »[25]. Que Repnine dialogue en son for intérieur avec Napoléon ne semble plus dès lors si surprenant...


NOTES 

[1] Piotr N. Wrangel commandait les Forces Armées du Sud de la Russie, après Anton I. Denikine qui démissionna de ce poste en avril 1920.

[2] Il n'existe aucun décompte sûr et définitif, cf. Catherine Gousseff, L'Exil russe. La fabrique du réfugié apatride (1920-1939), Paris, CNRS Éditions, 2008, p. 53-56.    

[4] Catherine Douzou, Paul Morand nouvelliste, Paris, Honoaé Champion, 2003, p. 43.

[5] Les numéros entre parenthèses qui suivent nos citations renvoient aux pages de la version française sur laquelle se fonde notre étude : Milos Tsernianski, Le Roman de Londres, trad. du serbo-croate par Velimir Popovic, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1992.

[7] L'expression « personnes déplacéesne  (displaced persons, DP) désigne des Soviétiques ayant été faits prisonniers de guerre ou réquisitionnés par les Allemands comme travailleurs forcés et qui ne veulent pas être rapatriés en URSS. Il s'agit donc de « nouveaux venus » qui en France « formeront peu à peu avec l'é/span>La Russie fantôme. L'é/span>[8] Nina Živančević, Miloš Crnjanski : la Serbie, l'exil et le retour, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 199.

[9] Robert C. Williams, Culture in Exile. Russian Emigrés in Germany, 1881-1941, Ithaca-London, Cornell University Press, 1972. Mikhaïl Chichkine, La Suisse russe, trad. du ref=" par Marilyne Fellous, Paris, Fayard, 2007.

[11] C. Gousseff, op. cit., p. 57-59. En 1921 on dénombre outre-Manche 15 000 réfugiés russes, principalement regroupés à Londres. Il suffit de comparer ce chiffre à d'autres qui, malpaé des décomptes incertains, fournissent l'échelle : Allemagne 300 000 - 600 000, France 100 000 - 150 000, Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (future Yougoslavie) 35 000, Bulgarie 12 000 - 30 000.

[12] De même, des Russes blancs furent mobilisés dans l'armée française, certains participèrent à la Résistance et y perdirent la vie, comme Boris Vildé et Anatole Lewitzky, fusillés en 1942 pour leur action dans le réseau résistant du Musée de l'Homme.

[13] Inpan>

[14] Hélène Menegaldo, « L'eFigures de l'e, op. cit., pp. 55-78. 

[15] Françoise Genevray, « L'ombre de la Russie dans les fictions (1925-1930) d'André Beucler », Représentations des Russes et de la Russie dans le roman français des XXe et XXIe siècles, textes réunis par Murielle Lucile Clément, , Amsterdam, Éditions Universitaires Européennes, 2012, pp. 31-52, note 23.

[16] Paul Morand, « Flèche d'Orient », cité par Martina Stemberger, « Exils russes chez Paul Morandne , Figures de l'e, op. cit., p. 224. Irène NeDestinées et autres nouvelles, cité ibid., p. 224.

[17] Nicolas Di Méo, « Entre décadence et appel de la patrie. Les émigrés russes chez Paul Morandne , ibid., p. 237.

[18] Pierre Grouix, Russes de France. D'hier à aujourd'hui, Monaco, Editions du Rocher, 2007, pp. 173-183.

[19] Ibid., p. 177.

[20] Gervaise Tassis, « L'exode russene , Les Sites de la mémoire russe. Tome 1 : Géographie de la mémoire russe, dir. Georges Nivat, Fayard, 2007, p. 735.

[21] Nadejda Teffi, citée par M. Stemberger, Figures..., op.cit., p. 224.

[22] Nous soulignons par l'italique. L'idée du hasard, associé à la volonté paternelle, reparaît en pages 506-507.

[23] La cave désigne la fabrique de chaussures où le héros travaille un temps comme comptable.

[24] Wrangel s'installa à Belgrade où il fonda et dirigea jusqu'en 1925 l'Union générale des Combattants russes. Il finit ses jours à Bruxelles, mais sa dépouille repose dans l'église orthodoxe russe de la capitale serbe. De manière plus générale, « la Yougoslavie fut pour les réfugiés un pays d'accueil durable en même temps qu'un territoire de transit », C. Gousseff, op. cit., p. 71.    

[25]    C. Gousseff, op. cit., p. 7.

 

Françoise Genevray est maître de confèrences en littérature générale et comparée à l'Université Jean Moulin Lyon III         

Date de publication : janvier 2014

 

DOSSIER SPÉCIAL consacré à Miloš Crnjanski