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Crnjanski - Tri poeme


    Miloš Crnjanski

 

        
 A lire :

  Traduction de ce poème

 

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Crnjanski lit Stražilovo

   

Miloš Crnjanski a toujours travaillé la mise en forme de ses œuvres. Il en va de même pour l’architecture de ses amples poèmesLirika Itake / La Lyrique d’Ithaque (1919) rassemble sa poésie lyrique ; Tri poeme / Trois poèmes rassemblera, plus tard (en 1965), trois œuvres lyriques au souffle long (Stražilovo, Serbia, Lament nad Beogradom / Lamento pour Belgrade), parus à des époques diverses, à la construction complexe où se reflètent, comme dans un jeu de miroir, les préoccupations existentielles et intellectuelles du poète, toujours en rapport étroit avec la conscience culturelle serbe. 

Si Stražilovo (1921) et Serbia (1926) sont deux œuvres de ses débuts littéraires, fortement marquées, chacune à sa manière, par son identité de natif de Voïvodine  dans ce qu’elle a de plus conséquent, de plus radicalement orientée vers l’idéal de l’unification à la Serbie (en ce sens Serbia, requiem pour les morts de la Grande guerre ensevelis à Corfou – à mettre en rapport avec « Le tombeau bleu » de Milutin Bojić – exprime un amour exalté, mélancolique et sublimé de la patrie particulier aux Serbes de Pannonie et tel que déjà présent chez un illustre écrivain du Banat: Dositej Obradović), Lamento pour Belgrade (1962) est une longue litanie d’un exilé craignant de ne jamais revoir son pays natal et qui, dans une extase hallucinante, érige sa capitale, Belgrade, en un symbole d’immortalité. 

Le premier de ses trois poèmes, Stražilovo, véritable manifeste littéraire en vers, constitue un dialogue avec la figure tutélaire du romantisme serbe, Branko Radičević, de même qu’il exprime un nouvel entendement de la langue et de la forme littéraires. De son voyage en Italie – d’où il rapportera le superbe Ljubav u Toskani / Amour en Toscane (1930) – Crnjanski, alors presque du même âge que Radičević au moment de sa mort prématurée, ressent, comme le poète romantique à Vienne, la nostalgie de sa Voïvodine natale, la douleur des séparations. Crnjanski applique, dans la mise en forme du poème et pour les besoins de sa méditation lyrique, les principes sumatraïstes de l’interdépendance universelle, de l’union des êtres et des choses, des pensées, des états d’âmes, des aspirations. Il lie son œuvre à celle de son illustre prédécesseur, s’inscrit dans une tradition littéraire et lui donne – par le titre même du poème – un nom que retiendra la critique et la postérité littéraires. Dans un même mouvement et sur un plan culturel, intellectuel plus vaste, il lie l’étranger à son pays, la vie matérielle et culturelle étrangère à la vie matérielle et culturelle de la patrie, il trouve et suggère des points d’attaches, des correspondances, des parallélismes. Il chante les regrets, l’amour de la vie et l’appréhension de la mort par un lexique et une versification éthérée dont les structures mêmes correspondent à l’idée d’union des contraires, des choses proches et lointaines. 

Car, à vrai dire, Stražilovo ne parle de rien. Il n’y a nul récit dans ce poème, nulle narration. A part quelques données géographiques : la Fruška gora, le Danube, la Toscane, l’Arno, sous forme d’allusion à deux cercles culturels, Stražilovo, poème de l’errance, ne conte pas un fait, une aventure, il ne dit pas ce que le sujet lyrique vit mais ce qu’il éprouve, ressent. Il s’agit d’un ample poème des aspirations et des inquiétudes, des impressions et expressions de l’âme au lexique quasiment abstrait. Le poème est construit sous la forme d’un parallélisme des motifs et thématiques qui se recoupent dans l’ensemble des six parties que le composent. Les mots à forte valeur sémantique les plus fréquents sont la passion, les fruits, la décrépitude, la mort. Passions et fruits sont le vin, les jeux et rires de Đački rastanak /  L’Adieu des écoliers de Radičević, décrépitude et maladie proviennent de son « Lorsque je me croyais mourir ». Une sourde mélancolie baigne cette acceptation lyrique des cycles de la vie. La Toscane est ici une impression passagère, uniquement un fait existentiel qui éveille, par contraste, des associations aux choses et aux êtres du pays natal qui demeurent les référents, les faits réel du sujet lyrique, de son monde intérieur. La langue de Crnjanski est riche en épithètes, métaphores, hyperboles. Elles sont rares, nouvelles et bienvenues. Les répétitions de mots, fragments de vers ou syntagmes provoquent, en tant qu’anaphores, un effet d’euphonie qui souligne la structure formelle du poème et sa profonde cohérence lexicale, sémantique, métrique. En cela Stražilovo représente un des jalons de la littérature d’avant-garde au même titre qu’un de ses plus beaux aboutissements.


♦ Etudes et articles en serbe : 
Svetlana Velmar-Janković, „Pesnik trenutka koji nestaje“ [Le poète de l’instant qui disparaît], in Miloš Crnjanski, Sabrane pesme [Poèmes, Collection complète], Belgrade, SKZ, 1978 ; Slavko Leovac, „Poetske vizije i melodije Miloša Crnjanskog“ [Les visions poétiques et mélodies de Miloš Crnjanski], Poezija i tradicija [Poésie et tradition], Belgrade, SKZ, 1995 ; Aleksandar Petrov, „Stražilovo“, in Poezija Crnjanskog i srpsko pesništvo [La Poésie de Crnjanski et la lyrique serbe], Belgrade, Signature, 1997.


*Il existe deux traductions de ce poème, in : Ithaque / Poèmes et commentaires, traduit du serbe par Vladimir André Čejović et Anne Renoue, Lausanne, L’Age d’Homme, 1999 ; Poèmes serbes, traductions en vers de Jean-Marc Bordier, PLATO, Belgrade, 2002.

Boris Lazić