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LES NOCES DE MAXIME TZERNOIEVITCH

par

AUGUSTE DOZON

 


Maksim Crnojevic
© Dusan Pavlic


Les Tzèrnoïévitch, issus, par les femmes, des Némanias, les rois serbes, furent, pendant près d'un siècle, de 1423 à 1499, les seigneurs (gospodars, ou voïvodes) plus ou moins souverains de la Zeta, le pays qui, réduit successivement en étendue par les conquêtes des Vénitiens et des Turcs, est de nos jours connu au dehors sous le nom de Monténégro, traduction italienne de l’appellation indigène de Tzèrna Gora  , « la Montagne noire »[1].

Il y a eu en ligne directe trois princes du nom de Tzèrnoïévitch : Stefan ou Etienne, dit Tzènogoratz, le Monténégrin, surnom changé plus tard en celui à peu près équivalent de Tzèrnoïévitch ; son fils Ivan ou Jean, l’Ivan-bey de la tradition populaire, et l’un des principaux personnages de notre poème, et enfin le fils de cet Ivan, Georges.

Etienne, après diverses vicissitudes, avait été rappelé de Naples en 1423 et était devenu seigneur unique de la Zeta. Il était gendre ou beau-frère de George Castriote, le fameux Skender-bey. Un traité de 1451 semble constater une certaine dépendance d'Etienne à l'égard de Venise, dont le doge l'appelle « notre capitaine dans la Zeta supérieure », et lui confirme le droit de succession, sous certaines réserves et conditions et en lui assurant un subside.

Ivan (1471-1490) resta dans les mêmes rapports à l'égard des Vénitiens, car dans le diplôme de 1474, par lequel le doge Marcello lui confère la noblesse, il est qualifié de « Magnificus et potens dominus Ivanus Cernoevich, dominus in partibus Zentae superioris ac Vojvoda noster ». Après comme avant, d'ailleurs, il aida activement la République dans ses guerres contre les Turcs, notamment à la défense de Scutari lors du siège que soutint cette place en 1474 ; ce qui ne l'empêcha pas d'être abandonné par elle, lorsqu'elle fit sa paix avec le Sultan.

Ivan avait rétabli et fortifié le château de Jabliak[2], qu'on dit avoir été d'abord construit au Xe siècle par Tougomir, roi de Dalmatie. Il en fut délogé par les Turcs en 1479, le reprit en 1481, mais dut le quitter de nouveau et définitivement, et se rendre en Italie, afin d'y solliciter, vainement d'ailleurs, le secours des princes. A son retour, il se fixa à Tzétigné ou Cettigne, restée depuis la capitale du Monténégro, mais c'est dans sa première résidence de Jabliak que le poème nous le montre.

Il mourut à Tzétigné en 1491, au moment où son fils aîné Georges y arrivait, ramenant la fille du patricien Antoine Erizzo, Elisabeth, qu'il venait d'épouser à Venise. Mais Georges, soit effrayé par les progrès et les attaques imminentes des Turcs, soit séduit par les douceurs de la vie italienne, ne tarda pas à quitter pour toujours ses âpres montagnes et à retourner dans la ville des Doges, au Livre d'or de laquelle il était inscrit. Son testament, daté de 1499 et dressé à Milan, a été conservé. La famille s'éteignit à Venise en 1660.

Il est constant, et on en a la preuve par ce testament que le frère puîné de Georges, Stefan, ou comme le peuple l'appelait, Stanicha, passa à l'islamisme, on ne sait trop en quelles circonstances. Selon la tradition, mais une tradition qu'il est impossible de vérifier, Stanicha, jaloux de son frère, se serait rendu à Constantinople avec quelques Monténégrins, et aurait sollicité du sultan Bajazet des troupes pour soumettre son pays natal, en demandant qu'il fût placé sous son autorité, avec Scutari pour capitale. A quoi Bajazet aurait consenti, à la condition, qui fut acceptée, que Stanicha et les siens embrasseraient l'islamisme. Mais le renégat, devenu Skender-bey, battu par Georges, fut contraint de se retirer au village de Bouchât, à peu de distance de Scutari, et c'est de lui, toujours selon la tradition suivie par le poème, que serait issue la puissante famille des Bouchatli, qui resta jusqu'en 1831 en possession du vizirat héréditaire de Scutari.[3]

A lire la rapsodie des Noces, on verra qu'elle ne renferme guère d'autre élément historique que le personnage ou plutôt même le nom d'Ivan, connu encore du peuple sous l'appellation slavo-turque d'Ivan-bey, et un vague souvenir, fort altéré d'ailleurs, des relations qui avaient subsisté entre la Zeta et la ville des Doges. Marié lui-même, selon certains documents[4], à une patricienne de Venise, Ivan fit contracter à son fils et successeur, Georges (et non Maxime), une union semblable, mais non point avec la fille d'un doge.

La couleur générale du poème, la masse des mots turcs se rapportant aux usages, à l'habitation, aux costumes, au harnachement des chevaux, etc., et certains détails, comme l'extension de l'artillerie, indiquent une origine plus récente que le XVe siècle. Tout au moins, sous sa forme actuelle, produit de remaniements successifs par les chanteurs, en dehors probablement du Monténégro, il accuse une époque où la domination ottomane, depuis longtemps assise, avait implanté les usages turcs dans la vie privée des Slaves chrétiens qui, tout en craignant et détestant leurs maîtres, les prenaient pour modèles. D'autre part, la résidence d'Ivan fixée encore à Jabliak, la non-mention du Vladika devenu peu après lui le chef du pays, montrent que le noyau, la conception première ne doivent pas être éloignés du moment où vivait le seigneur de la Zeta, nom qui pourtant n'est nulle part prononcé.

Le rapsode ne connaît pas Venise[5] ; il se la représente comme toute autre ville, au bord de la mer, mais dans « une vaste plaine ». Il sait aussi qu'elle a pour chef ou souverain un doge (doujd), et c'est tout : les habitants, comme l'épousée elle-même, ne sont pour lui que des « Latins », c'est-à-dire des gens du rite occidental, presque d'une autre religion ; c'est un terme de dédain et, peu s'en faut, de haine.

Aussi le mariage entre un Serbe orthodoxe et une Italienne catholique est peut-être la circonstance qui, dans le poème comme dans l'histoire authentique, a le plus lieu d'étonner. Le rapsode ne fait aucune réflexion à ce sujet, et les documents se taisent absolument sur les conditions auxquelles Ivan (si tant est qu'il l'ait fait) et son fils Georges certainement, ont pu contracter de pareilles unions[6].

Les Noces sont un thème favori de la poésie populaire serbe ; dans la collection de Vouk [Karadžić], il n'est pas moins de vingt-quatre pièces qui portent ce titre qu'il faudrait, au reste, rendre quelquefois par Mariage ; car ce n'est pas toujours la pompe nuptiale, mais le simple fait du mariage qui est l'objet du chant ; des personnes royales et princières figurent sur la liste, depuis Voukachine et Douchan (XIVe siècle) jusqu'à Danilo (1851). Cette prédilection s'explique facilement par la pompe déployée en ces occasions et par l'existence d'un cérémonial traditionnel, qui prête à l'amplification, et dont il est utile de rassembler ici les principaux traits :

Au jour fixé, le fiancé (il porte souvent le nom turc de djouveglia) se rend avec les personnes qu'il a invitées, les svat, à la maison de l'épousée, souvent à plusieurs journées de marche ; les particuliers eux-mêmes s'efforcent, pour faire montre de richesse ou d'importance, de rendre ce cortège le plus considérable possible. Le fiancé est assisté d'un starisvat ou doyen des invités, qui sert de témoin ou parrain au mariage, d'un dévèr ou paranymphe (il peut être marié, voilà pourquoi je ne dis pas garçon de noce), et puis, tout à fait dans les grandes occasions, d'un voïvode ou porte-bannière, et d'un fourrier (tchaouch en turc) qui, muni d'un tambour en forme de cylindre allongé et tenu horizontalement sur le cou du cheval, est chargé de guider la troupe joyeuse. Le dévèr reçoit l'épousée des mains de ses parents et ne doit pas la quitter jusqu'à l'arrivée dans la maison du futur mari, ou plus exactement jusqu'après la célébration de la cérémonie nuptiale, le « couronnement » (ventchanié) qui n'a lieu qu'alors. Quanta la famille de la mariée, l'usage lui interdit d'assister aux noces[7], et d'ordinaire quand ils vivent dans une même localité, les parents ne revoient leur fille qu'au bout de huit jours, dans une visite d'étiquette. Cette prohibition va plus loin, elle s'étend jusqu'aux couches, dans lesquelles une mère ne peut assister sa fille.

Ce cérémonial paraît n'avoir pas varié durant le cours des siècles ; tel il est, entre autres, dans notre poème et dans un chant d'époque encore plus ancienne, celui où

Marko prend pour parrain le doge de Venise en personne, tel on le retrouve dans la pièce sur le mariage du prince Danilo, où le poète anonyme a trouvé d'ailleurs le moyen d'enchérir maladroitement sur ses prédécesseurs[8].

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NOTES

[1] La Zeta actuelle est un coin de terre compris entre le Monténégro, l'Herzégovine, l'Albanie et le lac de Scutari ; on y trouve, outre la bourgade de Podgoritza, les fortins de Spouje et de Jabliak.

[2] Ce nom signifie quelque chose comme « grenouillère », du jaba, grenouille.

[3] Il parait aussi que, lors de la défaite infligée à Stanicha, les autres renégats faits prisonniers furent imprudemment réinstallés dans leurs anciennes demeures en conservant leur nouvelle religion, et qu'avec le temps, celle-ci fit assez de progrès pour menacer l'indépendance du pays. Pour la sauver, il fallut un remède héroïque, des Vêpres monténégrines, et un massacre général des renégats eut lieu la veille de Noël de 1702 ou 1703, à l'instigation du Vladika Danilo, dont la vie avait été sérieusement menacée. L'historien monténégrin qui raconte ce fait, Milakovitch, s'appuie, entre autres, sur un chant populaire ; mais il ne le cite pas.

[4] D'après le Campidoglio Veneto, Ivan aurait épousé Catarina Orio, fille d'un patricien de Venise ; d'autres lui donnent pour femme Marie, fille du duc de l’Hertzégovine, Etienne.

[5] Le nom serbe de cette ville est Mletzi.

[6] Le fait est qu'aujourd’hui, en Italie, tout au moins à Venise, l'Eglise romaine interdit les mariages mixtes.

[7] Voilà pourquoi le chanteur s'étonne de trouver l'usage contraire chez les Vénitiens.

[8] Dans ce poème, de 1289 vers et qui n'est que du verbiage, six mille invites, convoqués par quantité de lettres du prince, attendent à Cettigné l’arrivée de la fiancée, que sept seulement d'entre eux, les gros bonnets, sont allés chercher, non plus à cheval cette fois, mais en vapeur, à Trieste. Parmi les dons faits par la future princesse Darinka à ces derniers, se trouve aussi une « chemise d'or ». Danilo écrit également une lettre à l'empereur d'Autriche ou de Vienne (od Betcha Kiesarou), pour le prier d'envoyer à ses noces le général Mamula, alors gouverneur de la Dalmatie, en qualité de parrain, et un évêque, pour célébrer le mariage.

« Notice » qui accompagne la traduction du poème « Les noces de Maxime Tzernoievitch », in : L'Epopée serbe / chants populaires héroïques, traduits sur les originaux avec une introduction et des notes, par Auguste Dozon. - Paris : Ernest Leroux Editeur, 1888, p. 3-9.