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LES LIEUX DE MÉMOIRE FRANCO-SERBES

par

Catherine Horel

IRICE, Université de Paris I
Paris

 A la France

A la France
Le Monument de la reconnaissance à la France à Belgrade

 


Résumé : Dans ce travail, l’auteur examine, parallèlement, les lieux de mémoire en France et en Serbie, qui expriment la solidarité des deux pays, en dégageant les ressemblances et les différences dans la perception de ces lieux. Dans les deux cas on célèbre l’alliance diplomatique et la fraternité d’armes, mais il existe un décalage dans la hiérarchie des lieux de mémoire.

Mots clés : les lieux de mémoire, France, Serbie

La définition des lieux de mémoire élaborée par Pierre Nora concevait ceux-ci dans une optique nationale (la France). Depuis quelques années, les historiens se penchent sur les relations bilatérales, voire sur la mémoire commune des Européens. Dans le cas des pays d’Europe centrale et orientale, les lieux de mémoire ont généralement pour but de stigmatiser un ennemi – le Turc le plus souvent – ou de glorifier la défaite et le martyre. Rares sont les lieux qui expriment la solidarité ou l’alliance avec une autre nation (le monument de la Bataille des nations à Leipzig, le mémorial et l’église de Šipka en Bulgarie).

Peut-il y avoir des lieux de mémoire communs à deux pays (voire plus), dans lesquels chacun voit un souvenir partagé ? Quel est le message que l’on veut transmettre ? Qui sont les initiateurs de ces commémorations : les États, des groupes d’individus, des opposants aux régimes en place ? Dans le cas de la France et de la Serbie, ceci est évident pour la mémoire de la Première Guerre mondiale, mais les lieux qui l’évoquent sont différents : le cimetière et le mémorial à la France de Belgrade, et le monument aux rois Pierre et Alexandre à Paris. Dans les deux cas on célèbre l’alliance diplomatique et la fraternité d’armes. Ce sont des lieux institutionnalisés avec leurs dates et leurs rituels commémoratifs, plus ou moins valorisés selon l’alternance des régimes politiques. Le rythme des commémorations est ainsi devenu plus soutenu depuis quelque temps (commémoration en octobre 2009 de l’attentat de Marseille, dévoilement en mai 2009 de la plaque des combattants serbes dans la cour des Invalides).

Mais le déséquilibre est patent entre la représentativité de la France en Serbie et de la Serbie en France, cette dernière étant beaucoup plus discrète. Ce qui fait sens chez l’un ne le fait pas nécessairement chez l’autre. La France s’exalte en fait elle-même à travers ses alliés et a développé depuis longtemps une « diplomatie mémorielle », l’exemple le plus connu étant celui de l’aide apportée par Lafayette à la cause de l’indépendance américaine. La mémoire napoléonienne demeure un objet très complexe puisque la fascination pour l’épopée se mêle au traumatisme européen qu’elle a généré, d’une part, et d’autre part au souvenir positif laissé dans certaines mémoires nationales (Pologne, Provinces Illyriennes). La mémoire de la Première Guerre mondiale ne s’est longtemps conçue en France que par le rappel de la victoire. Honorer les alliés signifie certes que l’on a combattu ensemble, mais pour la victoire. Le problème de la commémoration se pose donc à double titre: la distance temporelle qui éloigne les contemporains des événements par la disparition quasi-totale des témoins, et, dans le cas qui nous occupe ici, l’évolution des régimes politiques qui n’a permis que très partiellement une continuité dans l’entretien de la tradition mémorielle née au lendemain de 1918.

Les individus ne s’identifient pas nécessairement dans ces cérémonies, leurs lieux de mémoire ne sont pas toujours ceux mis en avant par le discours officiel. Il y a une forme de mémoire dissidente qui célèbre ce que les gouvernements préfèrent ignorer. Si l’on compare les lieux institutionnels (les deux ambassades) avec les lieux de la diaspora serbe en France, on obtient un parcours différent (la rue du Simplon à Paris, le monastère de Godoncourt). Dans ces derniers, la mémoire est active et vivante car elle est contemporaine de son objet. La mémoire française à Belgrade en revanche est un reflet du passé, réactivé uniquement dans le cadre commémoratif. Les deux mémoires cohabitent donc, mais pas forcément au même endroit : les commémorations sont un moment d’émotion organisé et dont l’importance est de l’ordre du symbole et de l’acte politique (renouveau récent des relations franco-serbes) ; la mémoire vécue peut combiner les deux ou bien se développer parallèlement.

1. La mémoire commune franco-serbe et ses lieux de mémoire

Malgré la présence en France depuis la fin du XIXe siècle de Serbes venus étudier – principalement à Paris, mais aussi dans quelques universités de province – c’est véritablement la Première Guerre mondiale qui va « produire » la mémoire historique des deux pays. Le passage en France des souverains des deux dynasties et d’hommes politiques serbes est éclipsé par l’expérience des années 1915–1918. L’alliance franco-serbe permet aux soldats serbes blessés d’être évacués en Algérie et Tunisie, d’où certains reviennent sur le front de Salonique. Les Serbes présents sur le territoire français (la situation est différente pour ceux qui sont citoyens de l’Autriche-Hongrie) sont embauchés dans les usines qui manquent de main d’œuvre masculine, en métropole et en Algérie, et d’autres s’enrôlent dans les rangs de l’Armée française[1]. Le premier événement significatif et qui devait sensibiliser l’opinion publique française aux combats menés en commun a été la première journée serbe du 26 mars 1915, annoncée à grand renfort d’affiches et renouvelée le 25 juin 1916[2]. L’opération, sous l’égide du ministère de l’Instruction publique[3], visait notamment les enfants scolarisés.

Journée serbe

Pierre Mourgue, Journée serbe, 25 juin 1916.

Les combats de l’Armée d’Orient font ensuite l’objet d’une propagande soutenue, même si le public s’intéresse moins à ces événements lointains et concentre son attention sur la confrontation franco-allemande. Le front de Salonique, puis la pénétration des troupes du général Franchet d’Esperey[4] à l’intérieur des Balkans génère une mémoire spécifique aux « Poilus d’Orient ».

Au lendemain de la guerre, la solidarité d’armes se mue en hommage payé aux morts des deux nations : soldats français de l’Armée d’Orient, soldats serbes de l’Armée française. Le monument de la libération à Negotin, inauguré le 12 octobre 1930, met à l’honneur l’action du général Gambet qui, avec une brigade de cavalerie et une unité de spahis marocains, entre dans la ville le 21 octobre 1918. Parmi les nombreux cimetières militaires français qui suivent le parcours de l’Armée d’Orient, celui de Belgrade est de taille modeste. Il est situé en bordure du « nouveau cimetière » (Novo groblje) dans un enclot isolé, le portail et le mur d’enceinte sont l’œuvre de Rajko (Milutinov) Tatić. Il est à noter la présence de plusieurs tombes musulmanes. Fermé au public, le cimetière est occasionnellement le lieu de commémorations, notamment sous l’égide de l’Association pour la préservation des traditions des guerres de libération de la Serbie jusqu’en 1918 (Društvo za negovanje tradicija oslobodilačkih ratova Srbije do 1918. godine).[5]

Le Cimetière militaire français de Belgrade

Le Cimetière militaire français de Belgrade

Les Serbes tombés en France sont inhumés dans un carré militaire du grand cimetière de Thiais, à l’Est de la région parisienne. Dans les deux cas, les initiateurs des monuments sont les associations d’anciens combattants et leurs continuateurs : les commémorations officielles se déroulent en revanche dans des endroits plus symboliques et moins morbides : la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe à Paris, le monument à la France du parc du Kalemegdan à Belgrade. Il est ainsi significatif que la plaque commémorative de la solidarité d’armes franco-serbe reliant les deux guerres mondiales a été apposée dans la cour de l’Hôtel des Invalides, haut-lieu mémoriel de la mémoire militaire française, nous y reviendrons.

Il faut toutefois attendre les années 1930 pour voir Belgrade, puis Paris, se doter de monuments importants destinés à la fois à la mémoire de 1918–1919 et à la continuité de l’alliance franco-yougoslave, personnifiée par les rois Pierre et Alexandre d’une part, et par un hommage à la France éternelle, d’autre part. Ainsi la Légation de France, dont le terrain a été acheté en 1923, mais dont la construction n’a commencé qu’en 1929, n’est finalement inaugurée qu’en décembre 1935[6], à une date où les relations entre les deux pays n’ont déjà plus le caractère étroit qu’elles avaient dans les années 1920. Ce décalage semble refléter le paradoxe des relations franco-serbes.

L’initiative qui donne naissance au projet du monument qui se dresse dans le parc du Kalemegdan revient à un cercle de jeunes intellectuels serbes, anciens boursiers et étudiants ayant séjourné en France avant la guerre. La municipalité de Belgrade avait toutefois déjà envisagé de faire un geste mémoriel à l’égard de la France en 1921 et le conseil municipal avait affecté une somme de 80.000 dinars à cet objectif[7]. Mais c’est en 1924 que les deux entreprises se rejoignent, le moteur étant nettement du côté des anciens étudiants.

Le Monument de la reconnaissance à la France

Le Monument de la reconnaissance à la France

Les promoteurs du projet sont réunis en deux associations, celle des Amis de la France (Društvo prijatelja Francuske) et celle des Anciens étudiants des écoles françaises et l’Amicale du souvenir (Društvo nekadašnjih učenika francuskih škola i spomen prijateljstva). Cette prééminence du monde académique dans le processus de décision permet de comprendre la présence sur l’un des deux bas-reliefs d’une représentation de la Sorbonne comme mère nourricière de l’élite intellectuelle serbe. Un comité pour l’édification du monument (Odbor za podizanje spomenika) est mis sur pieds sous la direction du chirurgien Niko Miljanić, professeur à la faculté de médecine de l’université de Belgrade[8]. Afin d’accélérer les choses – rien ne bouge en effet du côté de la municipalité qui s’intéresse surtout au cimetière – les membres du comité qui sont tous des personnalités en vue du monde intellectuel s’adressent directement au roi Alexandre. Le nouvel ambassadeur de France, Émile Dard (1871–1947), qui arrive à Belgrade au début de l’année 1927, soutient également l’entreprise et en réfère à Paris. La qualité des intervenants leur permet de faire appel à Ivan Meštrović qui est sollicité pour réaliser le monument. Or il vient de réaliser la statue du « vainqueur » (Pobednik) qui se dresse à partir de 1928 à l’extrémité de la terrasse de la forteresse de Kalemegdan[9], ce qui risque de faire redondance en matière d’emplacement et de sujet. On décide donc d’appuyer le côté symbolique en privilégiant une figure allégorique – mais tout de même très martiale – de Marianne et en reléguant l’illustration militaire sur l’un des deux reliefs. Le rappel à la solidarité d’armes apparaît sur le socle avec les dates 1914–1918 et le texte qui en quatre lignes dit toute l’ambigüité de la relation franco-serbe : « Nous aimons la France comme elle nous a aimés » (« Volimo Francusku kao što je ona nas volela »). L’inauguration du monument le 11 novembre 1930 en présence de l’ambassadeur de France, qui qualifie l’endroit de « temple vert de la gloire » (« zeleni hram slave »)[10], des autorités militaires, des associations d’anciens combattants, des membres du comité et de nombreuses personnalités civiles et militaires est l’occasion de promouvoir l’amitié franco-yougoslave, bien que le monument délivre de toute évidence un message plutôt franco-serbe. Le Président de la république française, Gaston Doumergue, envoie un télégramme au roi Alexandre et les journaux belgradois se font l’écho des nombreuses démonstrations de fraternité entre les deux pays.[11]

Le Monument de la reconnaissance à la France 2

Le Monument de la reconnaissance à la France

C’est dans une tout autre ambiance que fut inauguré en 1936 le monument commémoratif dédié aux rois Pierre et Alexandre. On peut d’ailleurs se demander si la légitimation du monument n’est pas une sorte de « rattrapage » de la France vis-à-vis de son allié et au regard du fait que le roi Alexandre a été assassiné sur son sol[12]. En effet si les monuments serbes sont inaugurés en 1930, ce n’est qu’après l’attentat de Marseille qu’il est décidé à Paris de rendre hommage à la Yougoslavie. Ce sont à la fois des nécessités politiques et une certaine gêne qui président à ce geste. En 1934 la Petite Entente est ébranlée et les attirances de la Yougoslavie et de la Roumanie pour des modèles autoritaires menacent l’alliance de revers de la France. Le langage du monument met donc l’accent sur le maintien de la Yougoslavie en tant que telle et dans son alliance avec la France. On choisit de graver sur le bas-relief de droite les dernières paroles du roi : „Conservez la Yougoslavie. Conservez l’amitié franco-yougoslave”. La situation s’est encore tendue en 1936 et le gouvernement de Front populaire n’a que peu d’affinités avec la régence du prince Paul. Ainsi le monument est-il placé – contrairement à la visibilité incontournable de celui du Kalemegdan – sur une place éloignée, au débouché du boulevard Henri-Martin, qui porte de surcroît le nom de « place de Colombie » en référence au buste d’un héros de l’indépendance. Seul l’espace vert autour du monument reçoit l’appellation de « square Alexandre Ier de Yougoslavie »

Le Monument au roi Alexandre Ier Karadjordjević

Le Monument au roi Alexandre Ier Karadjordjević

Le monument en bronze est l’œuvre du sculpteur Maxime Real del Sarte (1888 1954), dont la personnalité est politiquement controversée[13]. Ce lointain descendant d’Andrea Del Sarto est un diplômé de l’École des Beaux-Arts : il se fit connaître au moment de l’affaire Dreyfus en adoptant le point de vue des antidreyfusards, ce qui le mena tout droit à l’Action française et à la direction de sa branche militante, les Camelots du roi. Il fit même un séjour en prison au moment de l’affaire Amédée Thalamas, du nom de l’historien qui professait en Sorbonne un cours sur Jeanne d’Arc jugé insultant par l’Action française. Monarchiste et catholique fervent, il fut toute sa vie un admirateur de Jeanne d’Arc à qui il consacra de nombreux travaux. Blessé sur le front de Verdun en janvier 1916, Real del Sarte dut être amputé de l’avant-bras gauche. Il n’en reprit pas moins son métier de sculpteur. Dès lors sa notoriété alla grandissant, tant parmi ses amis que dans le monde officiel dont il reçut de nombreuses commandes. Dans les années 1930, il devint l’un des dirigeants des Camelots du roi et participa activement à la manifestation antiparlementaire du 6 février 1934.

Le Monument au roi Alexandre Ier Karadjordjević 2

Le Monument au roi Alexandre Ier Karadjordjević

Le choix d’un tel personnage pour honorer la Yougoslavie et ses souverains est donc sur le simple plan de la notoriété assez comparable à celui de Meštrović, mais toutefois pas en termes de postérité ni de signification mémorielle. Le monument représente le roi Alexandre à cheval, flanqué à sa droite de trois personnages : son père le roi Pierre, un officier supérieur, et une femme serbe anonyme tendant dans ses bras un enfant qu’elle porte à la hauteur du cavalier. À sa gauche, le maréchal Franchet d’Esperey est suivi par un soldat et un paysan. Les représentants du « peuple » sont figurés dans des vêtements plus ou moins folkloriques et l’on pense ici aux affiches de propagande diffusées pendant la guerre. Il n’est pas impossible d’imaginer que Real del Sarte se soit documenté pour styliser ces vêtements, mais on est bien entendu très loin du symbolisme ethnographique du mont Avala.

À Marseille, deux lieux de mémoire existent : une plaque a été dressée sur la Canebière à proximité de l’endroit où eut lieu l’attentat, un monument plus imposant a été érigé derrière la Préfecture, au coin de la rue de Rome : dédié à la paix, le monument thématise le roi Alexandre et Louis Barthou comme les « premières victimes » du fascisme en Europe, sur un socle, quatre figures féminines tiennent des médaillons représentant les deux hommes. Complètement négligés par les autorités officielles – mais néanmoins toujours entretenus – les deux monuments de Paris et de Marseille n’étaient visités que par certains Serbes de la diaspora et les associations d’anciens combattants. L’identification à la dynastie Karađorđević, à la monarchie et à la première Yougoslavie a empêché toute commémoration officielle sous le régime titiste. Le renouveau récent des relations franco-serbes a permis une réactivation de ces lieux de mémoire, qui ne sont plus nécessairement reliés à l’ancienne Yougoslavie mais à l’ancienne alliance entre la France et la Serbie d’avant 1914. Il s’opère de toute évidence un saut chronologique qui brise la continuité que l’on voulait démontrer dans les années 1930[14]

Une commémoration a ainsi été organisée le 9 octobre 2009 et une cérémonie a eu lieu à Marseille en présence des autorités françaises (le préfet Michel Sapin), et des autorités serbes en la personne du ministre des Affaires étrangères Vuk Jeremić, de l’ambassadeur de Serbie Dušan T. Bataković et du prince Aleksandar Karađorđević, arrière-petit-fils du roi assassiné. L’Association des anciens combattants franco-serbe était également présente. Une exposition, inaugurée le 13 octobre 2009 au Centre culturel serbe de Paris, est venue compléter ces manifestations.[15]

2. Belgrade à Paris : les lieux officiels
et les lieux de la diaspora

Les lieux de mémoire font vraiment sens lorsque leur symbolique est acceptée par la population et que les commémorations qui s’y déroulent sont partagées par l’opinion. Dès lors la mémoire est consensuelle et s’inscrit dans l’inconscient collectif sans qu’il soit nécessaire de fréquenter les lieux eux-mêmes. Les différents régimes politiques ont donc tendance à s’approprier certains lieux, ou bien à en créer de nouveaux: dans les deux cas on délivre un message que l’on espère faire adopter par la nation. L’arrivée du général de Gaulle à Paris en août 1944 en est un des exemples les plus marquants: la descente des Champs Elysées le 25 août est précédée par le recueillement sous l’Arc de Triomphe, devant la tombe du soldat inconnu de 1914–1918. Ce sont plusieurs niveaux de symboles qui interviennent: la victoire, le sacrifice, le renouveau républicain, la restauration de Paris comme capitale, la « plus belle avenue du monde » sur laquelle se déroule traditionnellement le défilé du 14 juillet, etc. L’endroit est incontestable. Son choix n’est pas le fruit du hasard et les partisans du général le mobilisent de nouveau en 1968. Dans la typologie élaborée par Pierre Nora, l’Arc de Triomphe relève des lieux de la République et en vient par là à symboliser la France éternelle ; il est donc logique d’y voir passer certains chefs d’États et la démarche s’inscrit dans les relations bilatérales quand il s’agit de souligner une certaine affinité et des liens historiques. Le 28 mai 2009, le Président Boris Tadić est allé effectuer le geste traditionnel de ranimer la flamme de la tombe du soldat inconnu et de déposer une couronne au nom de la Serbie.

Quelques instants plus tard, il dévoilait dans la cour des Invalides la plaque commémorant la solidarité d’armes franco-serbe. Les deux gestes relèvent d’une évidente volonté politique de rapprochement avec la France, du souci plus général de la Serbie de devenir un partenaire de l’Union européenne en mettant fin à un long isolement diplomatique. Dans le contexte des relations bilatérales, on choisit donc de valoriser les symboles de l’ancienne alliance avec la France. Les lieux de mémoire sont donc instrumentalisés dans ce but, ce qui n’est ni une nouveauté, ni une spécificité de la relation franco-serbe.

Le Monument à larmée serbe

Le Monument à l’armée serbe

Mais les lieux officiels ne font pas toujours l’objet d’un tel consensus ou bien deviennent sensibles lorsque les relations bilatérales s’inscrivent dans un cadre moins détendu. Les représentations diplomatiques – quand elles sont installées durablement dans les mêmes bâtiments – ne fonctionnent ainsi que partiellement en tant que lieux de mémoire et ne sont pas unanimement acceptées par les populations.

L’ambassade de France à Belgrade a subi des variations en fonction des changements politiques. Construite en 1932 dans le contexte rappelé plus haut d’amitié franco-yougoslave, elle s’est considérablement fermée au début de la période avant de devenir plus accessible puis de se barricader de nouveau au début des années 1990. Œuvre de l’architecte français Roger-Henri Expert, le bâtiment est une coopération franco-yougoslave tout en rappelant par son extérieur le modèle des grands hôtels particuliers parisiens. Expert a été secondé par Najman, architecte yougoslave ayant étudié en France. Les reliefs sur la façade principale sont l’œuvre du sculpteur Carlo Sarrabezolles et proposent une synthèse de l’histoire française, on y voit Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Louis XIV et la Révolution. La demi-rotonde centrale, face à l’entrée occidentale du parc de Kalemegdan, est surmontée de trois statues de bronze du même artiste: Liberté, Égalité, Fraternité. Les médaillons surmontant les quatre portes vitrées du hall de réception figurent les quatre grands fleuves de France (Loire, Seine, Saône et Rhône). Si elle est bien connue des Belgradois, elle demeure un lieu-symbole auquel le public n’a pratiquement pas accès. En cela elle n’est pas différente de toutes les représentations diplomatiques qui servent de façade aux pays qui les occupent et de repère à leurs nationaux.

Il en va de même avec la résidence serbe de Paris, seule inscrite dans la continuité puisque l’ambassade a changé plusieurs fois de domicile. L’ancien hôtel de la Trémoïlle construit en 1912 a été acheté en 1936 par le Royaume de Yougoslavie pour y établir la résidence de son ambassadeur et n’a pas changé de destination depuis lors, ce qui en fait un véritable « conservatoire » des relations franco-serbes et un véritable lieu de mémoire grâce aux collections de souvenirs et d’objets d’art qui s’y trouvent, comme le buste de Nikola Pašić.

Église Saint Sava de Paris

Église Saint-Sava de Paris

Les lieux de mémoire sont le plus souvent considérés comme des endroits où l’on se réunit à dates fixes pour commémorer un personnage et/ou un événement et leur fréquentation relève d’un déplacement exceptionnel qui rappelle le pèlerinage. Qu’en est-il en revanche des lieux quotidiens de la diaspora serbe de Paris, peut-on leur affecter la même signification ? Tous les Serbes de Paris et a fortiori de France n’habitent pas la rue du Simplon ; la « petite Serbie » n’est pas un foyer communautaire au sens où peuvent l’être le quartier chinois du XIIIe arrondissement, la Goutte d’Or pour les Nord-Africains, ou plus anciennement le Marais pour les juifs d’Europe centrale. Elle possède toutefois les attributs indispensables à commencer par l’église serbe Saint-Sava qui est en outre le siège épiscopal du diocèse de France et d’Europe occidentale de l’Église orthodoxe serbe. La paroisse date de 1947 et sa création est due à l’initiative de Serbes domiciliés en France. La rue propose des lieux de convivialité : bars et restaurants ; ainsi que des boutiques de services, de comestibles, et une librairie.

La rue du Simplon serait donc à la fois lieu de mémoire occasionnelle : on peut imaginer que certains y viennent en pèlerinage de manière irrégulière ; régulier, pour ceux qui fréquentent l’église et les magasins ;  et permanent pour ceux qui y vivent. On est donc ici dans l’exercice d’une mémoire vivante, animée par des témoins actifs. Tandis que les lieux officiels sont plus ou moins bien tolérés selon les époques, la concentration de la diaspora – faible numériquement – crée une vie commune qui tend à s’uniformiser politiquement et, dans le cas serbe, à adopter une attitude plus nationaliste que si les mêmes individus étaient restés dans leur pays d’origine. Ceci est bien évidemment accentué par la présence d’une seule confession religieuse.

Les Serbes disposent en outre d’un monastère dans le village de Godoncourt, dans les Vosges. Cet ancien couvent, fondé en 1843, était habité par les sœurs du Saint-Cœur-de-Marie, mais il a été repris en mars 2002 par le Patriarcat orthodoxe de Serbie. On ne peut donc pas le considérer encore, en 2010, comme un lieu de mémoire car aucun personnage ni événement faisant sens pour les Serbes de la diaspora ou de Serbie n’y est associé.

L’absence de colonie française significative en Serbie ne permet pas qu’existe à Belgrade ou ailleurs dans le pays d’autres lieux que ceux définis par les autorités et liés soit à l’histoire, soit à la représentation étatique. Les représentations de la Serbie que se font les Français ne sont pas rattachées à des lieux-symboles, mais plutôt à des épisodes de l’histoire très récente. Il y a donc un décalage évident dans la hiérarchie des lieux de mémoire entre les deux pays, mais ceci n’est absolument pas spécifique de la Serbie, Paris fonctionnant comme lieu de mémoire ou référence symbolique pour de nombreux individus. Dans le cadre de la mémoire bilatérale, deux phénomènes se rejoignent à l’heure actuelle grâce à l’amélioration des relations officielles entre les deux pays : le discours mémoriel officiel redevient consensuel et vient se superposer sur la mémoire vive de la diaspora. La continuité de certains lieux vient renforcer ce processus, mais comme on l’a vu, la construction d’un discours anachronique peut se révéler éphémère, même si les relations diplomatiques et les nations qui les entretiennent ont besoin de références historiques.

 

SOURCES

Pierre Mourgue et Théophile-Alexandre Steinlen, Journée Serbe 25 juin 1916.

Dominique Charles Fouqueray, La Journée Serbe 25 juin 1916 Anniversaire de la bataille de Kossovo.

http://www.dzntors1918.org/index_srb.htm.

 

BIBLIOGRAPHIE

Ambassade de France à Belgrade, Editions internationales du Patrimoine, 2013.

Glandy, Anne, Maxime Real del Sarte, Paris, Plon, 1955.

L’oeuvre de Maxime Real del Sarte, Un album illustré, Paris, Plon, 1956.

Sretenović Stanislav, « Francusko-srpski odnosi u XIX i XX veku », in: MP vol. LXI/4, 2009 p. 536-558.

Timotijević, Miroslav, « À la France! – podizanje spomenika zahvalnosti Francuskoj na beogradskom Kalemegdanu », in: Михаило Павловић, Јелена Новаковић, (dir.), Српско–француски односи 1904–2004 / Relations franco–serbes 1904–2004, Београд, Архив СрбијеДруштво за културну сарадњу СрбијаФранцуска, 2005.

Трговчевић, Љубинка, „Срби у Француској током Првог светског рата”, in Михаило Павловић, Јелена Новаковић, (dir.), Српскофранцуски односи 1904–2004 / Relations franco–serbes 1904–2004, Београд, Архив Србије Друштво за културну сарадњу СрбијаФранцуска, 2005.

 

Катрин Орел
IRICE, Универзитет Париз I
Париз

ФРАНЦУСКО-СРПСКА МЕСТА СЕЋАЊА

(Резиме)

У раду се упоредно разматрају места сећања у Србији и Француској, везана за догађаје у којима је дошла до изражаја француско-српска сарадња. Ту се уочава подударност у погледу вредновања догађаја и поруке која се упућује, нарочито када је у питању Први светски рат, али су места која на њих подсећају различита: гробље и споменик Француској у Београду, споменици краљу Петру I и краљу Александру I Карађорђевићу у Паризу. У оба случаја слави се дипломатска сарадња и ратно савезништво.

У питању су институционализована места са сопственим датумима и комеморативним ритуалима, која су мање-више вреднована сходно смени политичких режима. У последње време убрзао се ритам комеморативних свечаности (у мају 2009. откриће спомен плоче посвећене српским борцима у дворишту Инвалида, у октобру исте године обележавање 75. Годишњице атентата на краља Александра I Карађорђевића у Марсеју).

Очигледан је, међутим, несклад између представљености Француске у Србији и Србијеу Француској. Француска се сама велича кроз своје савезнике и већ дуго развија „дипломатију сећања”. У тим церемонијама не идентификују се нужно појединци, њихова места сећања нису увек она која наводи званични дискурс.

Ако упоредимо званична места са местима српске дијаспоре у Француској, уочавамо другачији развој. Или је сећање живо јер је савремено у односу на свој предмет, или је одраз прошлости који се оживљава само у оквиру комеморације. Ова два сећања постоје дакле у исто време, али не нужно и на истом месту: комеморације су организовани тренутак емоције, значајан као симбол и политички чин; проживљено сећање може да споји оба или да се развија упоредо.

Између две земље постоји неподударност у хијерахији места сећања, али то није својствено само Србији. У оквиру билатералног сећања, захваљујући побољшавању односа између двеју земаља, у данашње време званични дискурс поново постаје подударан и преклапа се са живим сећањем дијаспоре.

Овај процес додатно је оснажен континуитетом неких места сећања.

NOTES :

[1] Ljubinka Trgovčević, „Srbi u Francuskoj tokom Prvog svetskog rata”, in Mihailo Pavlović, Jelena Novaković (dir.), Srpsko-francuski odnosi 1904-2004, Belgrade, Arhiv Srbije i Društvo za kulturnu saradnju Srbija – Francuska, 2005, p. 44.

[2] Des affichistes célèbres en ont été les illustrateurs : Pierre Mourgue et Théophile-Alexandre Steinlen (Journée Serbe 25 juin 1916), et Dominique Charles Fouqueray (La Journée Serbe 25 juin 1916 Anniversaire de la bataille de Kossovo).

[3] Lj. Trgovčević, „Srbi u Francuskoj tokom Prvog svetskog rata”, p. 49.

[4] Un monument a été érigé en 1921 à la mémoire du maréchal Franchet d’Esperay, commandant des armées alliées à Salonique et nommé « voïvode d’honneur » de l’armée serbe, situé à l’angle de la rue de Belgrade qui porte son nom.

[5] http://www.dzntors1918.org/index_srb.htm.

[6] Voir au sujet de la légation (plus tard ambassade) et résidence de France le bel ouvrage récent, Ambassade de France à Belgrade, Editions internationales du Patrimoine, 2013 avec entre autres l’article de Stanislav Sretenovic, « A la recherche d’une légation », pp. 19–34.

[7] Miroslav Timotijević, « À la France ! – podizanje spomenika zahvalnosti Francuskoj na beogradskom Kalemegdanu », in Pavlović, Novaković (dir.), Srpsko-francuski odnosi 1904–2004, p. 195.

[8] Ibid., p. 196.

[9] Ibid., p. 198.

[10] Ibid., p. 205.

[11] Ibid., p. 206.

[12] L’avenue qui se trouve derrière le monument a pris le nom de Louis Barthou. Le ministre des Affaires étrangères a été inhumé au cimetière du Père Lachaise.

[13] La seule biographie existante d’Anne Glandy, Maxime Real del Sarte, Paris, Plon, 1955, est une hagiographie. Un album illustré L’œuvre de Maxime Real del Sarte, Paris, Plon, 1956, complète le tableau. Aujourd’hui encore, l’Action française organise une université d’été qui porte le nom du sculpteur.

[14] Stanislav Sretenovic, « Francusko-srpski odnosi u XIX i XX veku », in MP vol. LXI/4, 2009, pp. 536–558.

[15] Je voudrais remercier ici S. Ex. Dušan T. Bataković pour m’avoir fourni renseignements et photographies concernant ces commémorations ainsi qu’au sujet de la visite du Président serbe Boris Tadić à Paris en mai 2009. J’ai également pu prendre des photographies de l’intérieur de la résidence serbe à Paris, ce dont je lui suis reconnaissante.


In Срби о Французима - Французи о Србима / Les Serbes à propos des Français - Les Français à propos des Serbes, Belgrade : Filološki fakutet, Društvo za kulturnu saradnju Srbija-Francuska, 2015, pp. 231-246

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