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LAMARTINE PROSATEUR :
LES TEXTES SUR LA SERBIE ET LES SERBES

par

Jelena Novaković

 

 

 Lamartin Spisi o Srbima

Alphonse de Lamartine :
Les écris sur les Serbes

 

Le grand poète romantique français, Alphonse de Lamartine (1790-1869), a écrit aussi un grand nombre d’œuvres en prose (récits de voyage, romans, confidences, histoires), qu’il convient de connaître si on souhaite avoir une image complète de cet écrivain. Sa prose, qui est d’une grande envergure, mais d’une valeur inégale, a provoqué beaucoup moins d’intérêt que sa poésie. Cependant les critiques littéraires y ont trouvé également des pages qui pourraient être classées parmi les meilleurs pages écrites en français. Nous allons nous arrêter ici sur les œuvres où il parle de la Serbie et des Serbes. Ce sont : Le Voyage en Orient, dont le titre complet est Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient ou Notes d’un voyageur (1835), Le Nouveau voyage en Orient (1851-1853) et Histoire de la Turquie (1854-1855). Nous dirons aussi quelques mots sur Vues, discours et articles sur la question d’Orient (1840), où il ne parle pas beaucoup de manière explicite de la Serbie et des Serbes, mais les englobe surtout dans ses considérations sur le rapport de la France à l’empire ottoman.

Comme on l’a déjà constaté à plusieurs reprises[1], les passages du Voyage en Orient où il est question de la Serbie et des Serbes ont été, et pour cause, l’objet d’un grand intérêt dans le milieu culturel serbe. Ils sont entrés dans des manuels de langue française, un fragment est écrit, en majuscules, sur le panneau du Musée de l’insurrection serbe à Belgrade, un autre sur la plaque commémorative au-dessus de la Tour des crânes près de Nich. Ils ont été souvent traduits et cités, et ils ont attiré l’attention des romanistes, des comparatistes et de tous ceux qui se sont penchés sur les relations franco-serbes.

Lamartine citation

Inscription sur la plaque commémorative au-dessus de la Tour des crânes

Lamartine lui-même dit, au début de son Avertissement, que son Voyage en Orient n’est ni un livre, ni un récit de voyage, et qu’il n’a jamais pensé à écrire ni l’un ni l’autre. À la différence de Chateaubriand qui est allé à Jérusalem “en pèlerin et en chevalier, la Bible, l’Évangile et les Croisades à la main”, il y est passé seulement “en poète et en philosophe” et il en a rapporté “de profondes impressions” dans son cœur, et “de hauts et de terribles enseignements” dans son esprit[2]. En recommandant au lecteur de fermer ses notes avant même de les lire s’il compte y chercher “autre chose que les plus fugitives et les plus superficielles impressions d’un voyageur qui marche sans s’arrêter”, il souligne qu’elles ne servent à rien d’autre qu’à la conservation de ses souvenirs et ne sont destinées qu’à lui-même. “Presque exclusivement pittoresques”, elles sont de nature à n’intéresser, dans une certaine mesure, que les peintres : “C’est le regard écrit, c’est le coup d’œil d’un passager assis sur son chameau ou sur le pont de son navire, qui voit fuir des paysages devant lui, et qui, pour s’en souvenir le lendemain, jette quelques coups de crayon sans couleur sur les pages de son journal. Quelquefois le voyageur, oubliant la scène qui l’environne, se replie sur lui-même, se parle à lui-même, s’écoute lui-même penser jouir ou souffrir”[3].

À la différence de Chateaubriand, qui voyageait comme un homme ordinaire, Lamartine a voyagé avec beaucoup de luxe[4]. Il a loué le navire Alceste avec un équipage armé, il a apporté avec lui toute une bibliothèque, il a emmené sa femme et sa fille maladive Julie, un médecin, deux amis et des serviteurs, il achetait très cher des armes, des tapis et des chevaux arabes, et il comblait ses hôtes orientaux de présents précieux. Son voyage a duré seize mois. Il s’embarque à Marseille, comme nous lisons dans ses notes, le 11 juillet 1832 matin[5], et, après un court séjour à Malte, il se rend en août en Grèce et à Beyrouth, puis il visite Jérusalem et une suite de lieux bibliques, avant de revenir à Beyrouth où sa fille Julie meurt en décembre. Envahi par la douleur et par le désespoir, Lamartine ne quitte cette ville que quatre mois plus tard, pour aller à Balbeck et à Damas, puis à Constantinople, d’où il part pour les Balkans en juillet 1833, mais son voyage dure beaucoup plus longtemps qu’il ne l’a prévu, car il tombe malade dans un petit village en Bulgarie et il passe trois semaines dans une misérable chaumière sans fenêtre, “entre la vie et la mort”. Une fois guéri, il reprend sa route et traverse la Serbie vers la fin d’août et au début de septembre, en s’arrêtant d’abord devant la Tour des crânes près de Nich, pour partir ensuite vers Belgrade et Zemun et enfin rentrer à Paris, où il publie peu de temps après ses notes de voyage et le poème La Chute d’un ange.

La Chute dun ange 1938

La Chute d’un ange, édition de 1938.

La raison qui a poussé Lamartine à se lancer dans un voyage en Orient[6] n’était pas seulement de suivre une mode touristique qui transformait les voyages en Orient en un genre littéraire, mais aussi un penchant naturel aux voyages, auquel se rattachait la rupture de son service diplomatique après la révolution de Juillet et la crise spirituelle qu’il a alors traversée. Cette crise fut provoquée par la mort de Madame Charles, mais aussi par une contradiction intérieure qui éveillait en lui des “perplexités religieuses” et des doutes, c’est-à-dire le conflit entre la foi, inculquée par la tradition et l’éducation, et la raison qui s’y opposait. Il cherchait des réponses aux questions philosophiques et politiques qui le hantaient et, en même temps, des “images” pour son épopée, où il voulait, comme le fera Victor Hugo dans La Légende des siècles, présenter l’histoire intérieure de l’humanité, mais dont il ne publiera que Jocelyn et La Chute d’un ange. Comme il le dit lui-même au début de son livre, son désir d’aller visiter les lieux où s’étaient déroulés les événements décrits dans la Bible, que sa mère lui lisait quand il était enfant, ne s’est jamais éteint en lui. “Je rêvais toujours, depuis, un voyage en Orient, comme un grand acte de ma vie intérieure : je construisais éternellement dans ma pensée un vaste et religieuse épopée dont ces beaux lieux seraient la scène principale ; il me semblait aussi que les doutes de l’esprit, que les perplexités religieuses, devaient trouver là leur solution et leur apaisement. enfin, je devais y puiser des couleurs pour mon poème ; car la vie pour mon esprit fut toujours un grand poème, comme pour mon cœur elle fut de l’amour”, dit-il dans l’Avis au lecteur de son Voyage en Orient[7].

La crise se résout par un affranchissement de toutes les idées préconçues et par une ascension au-dessus de toutes les religions : il aboutit au déisme, qui admet l’existence d’une divinité, sans pour autant accepter de religion révélée ni de dogme, et qui trouve ce dieu dans la nature[8], si bien que ce voyage marque en quelque sorte la rupture de Lamartine avec le catholicisme et constitue le prélude à son engagement dans la lutte pour le progrès et la liberté.

L’intérêt de Lamartine pour la Serbie et pour les chrétiens des Balkans était sans doute lié à son voyage en Orient, qui a éveillé sa curiosité pour les pays qu’il traversait, comme le montre aussi sa correspondance. Comme les autres romantiques, il se confrontait sans cesse à l’opposition entre le rêve et la réalité, qui s’est manifestée aussi au cours de son voyage en Orient, lors de sa visite en Grèce où, comme Du Bellay à Rome trois siècles plus tôt, il n’a pas trouvé ce qu’il avait espéré au départ. ”La Grèce est pour moi comme un livre dont les beautés sont ternies parce qu’on nous l’a fait lire avant de pouvoir le comprendre”, écrit-il le 6 août 1832, et il ajoute en atténuant un peu son jugement négatif :

“Cependant tout n’est pas désenchanté. Il y a encore à tous ces grands noms un reste d’écho dans mon cœur ; quelque chose de saint, de doux, de parfumé monte avec ces horizons dans mon âme. Je remercie Dieu d’avoir vu, en passant sur cette terre, ce pays des faiseurs de grandes choses, comme Épaminondas appelait sa patrie”.[9]

L’image qu’il se faisait de la Grèce et des Grecs, auxquels Lamartine fait aussi allusion dans les passages où il est question de la Serbie, image forgée d’après ce qu’il savait de son passé glorieux et d’après ses lectures, est entrée en contradiction avec la réalité d’un pays qui souffrait sous la domination turque et qui luttait pour la liberté, en endurant toutes les infortunes que la guerre apporte, d’un peuple qui n’était à ce moment-là, comme il l’écrit le 13 août 1832, que “le linceul d’un peuple”, semblable à “un vieux sépulcre dépouillé de ses ossements” et dont les pierres mêmes étaient “dispersées et brunies par les siècles”, si bien qu’il lui semblait, comme nous lisons dans l’Histoire de la Turquie, que ses hommes politiques avaient perdu les vertus de leurs ancêtres. Mais, par ailleurs, il admire l’héroïsme de ce peuple et surtout son “enthousiasme poétique”, qui a, “malgré les hommes d’Etat”[10], affranchi la Grèce du pouvoir ottoman.

Le rapport de Lamartine à la Grèce pourrait être expliqué aussi par son esthétique romantique, qui rejette l’idéal classique de la mesure, hérité de l’antiquité, au profit de la démesure. Dans ses yeux, l’exubérance du Cantique des Cantiques éclipse “la pureté” de Platon et l’immense Balbek le Parthénon “trop petit”. Aux paysages secs et déserts de la Grèce (“rochers nus, terre rougeâtre ou noire, arbustes rampants et poudreux, plaines marécageuses où le vent glacé du nord, même au mois d’août, siffle sur des moissons de roseaux”, comme il le note, en voyageant à travers l’Orient, le 15 août 1832), Lamartine oppose la nature de Beyrouth qui est, comme nous lisons dans sa lettre à Cazalès du 6 septembre 1832, “plus grandiose et plus féconde, plus colossale et plus gracieuse que tout ce que nous avons vu jusqu’ici”[11].

Quand il s’agit des autres pays et des autres peuples balkaniques dont l’image n’était pas déformée dans son esprit par de grandes espérances, de sorte que la confrontation avec la réalité ne pouvait pas le décevoir, Lamartine éprouve surtout de l’admiration. Ainsi est-il ravi par le désir d’indépendance inscrit sur les visages des Serbes et trouve-t-il en Serbie “un des éléments de cette fédération d’États libres”, mais aussi, toujours en accord avec l’esthétique romantique, par la nature vierge de la Serbie :

“La Serbie, où nous allions entrer, est maintenant libre, et c’est un chant de liberté et de gloire que le vent des montagnes faisait rendre à la tour des Serviens morts pour leur pays. Bientôt ils posséderont Nissa même. [...] Après Nissa, on entre dans les belles montagnes et dans l’océan des forêts de la Servie. Ces forêts vierges s’étendent partout autant que l’horizon, laissant serpenter seulement une large route, récemment tracée par le prince Milosch, chef indépendant de la Servie. Pendant six jours nous nous enfonçons dans ces magnifiques et perpétuels ombrages, n’ayant d’autre spectacle que les colonnades sans fin des troncs énormes et élevés des hêtres, les vagues des feuillages balancées par les vents, les avenues de collines et de montagnes uniformément vêtues de leurs chênes séculaires”[12]

Jouissant, au cours de sa maladie, de la chaleur et des soins des Bulgares, et, au cours de son voyage à travers la Serbie, de l’hospitalité et de la cordialité des Serbes, il fait un parallèle entre ces deux peuples, en louant leur amabilité spontanée et l’esprit de liberté, qu’il trouve surtout chez les Serbes. Leurs mœurs sont “pures comme celles des peuples pasteurs et religieux”, leur langue est “harmonieuse, musicale et cadencée”, entre eux il y a “peu d’inégalité de fortune, mais une aisance générale”, et leur “seul luxe est celui des armes”[13].

”Le Bulgare est bon et simple, mais on sent que, prêt à s’affranchir, il porte encore un reste du joug ; il y a dans la pose de sa tête et dans l’accent de sa langue, et dans l’humble résignation de son regard, un souvenir et une appréhension sensible du Turc ; il rappelle le Savoyard, ce bon et excellent peuple des Alpes, à qui rien ne manque que la dignité de physionomie et de parole, qui ennoblit toutes les autres vertus. Le Servien, au contraire, rappelle le Suisse des petits cantons, où les mœurs pures et patriarcales sont en harmonie parfaite, sur la figure de pasteur, avec la liberté qui fait l’homme, et le courage calme qui fait le héros.”[14]

Lamartine est impressionné surtout par les chants populaires serbes qu’il a trouvés, au retour de son premier voyage en Orient, dans le livre d’Élise Voïart[15] et dont il a inséré huit exemples à la fin des “Notes sur la Serbie” dans la nouvelle édition de son livre, en les présentant dans une brève note élogieuse. Ce supplément ne figure pas dans toutes les éditions. Nous l’avons trouvé dans celle qui a paru à Francfort-sur-le Main en 1854. Les romanistes et les comparatistes serbes ont découvert des traces des chants populaires serbes dans le poème La Chute d’un ange, par exemple le motif du sacrifice de femmes que l'on enterrait vivantes derrière un mur, qui exprime la force irrésistible de l’amour maternel et qui renvoie au chant populaire serbe “La Fondation de Shkodar”, qui figure lui aussi dans le recueil d’Élise Voïart[16].

En 1850 Lamartine est parti pour un nouveau voyage en Orient. Ce voyage, beaucoup plus court, est décrit avec moins d’effusion lyrique et moins d’exubérance romantique que le premier. Après avoir passé quelques semaines en Turquie pour remercier le sultan Abdül-Medjid du don d’un grand domaine près de Smyrne, en Asie Mineure, dont celui-ci l’avait gratifié, et pour commencer à exploiter ses propriétés[17], il est revenu en France par la mer et il a publié en 1851 et 1853 Le Nouveau voyage en Orient. Cette fois Lamartine n’a pas traversé les Balkans, mais, en évoquant l’histoire de la Turquie, qui occupe une grande place dans ce livre et à laquelle il consacrera bientôt huit volumes, il parle aussi de certains événements et de certains personnages de l’histoire de la Serbie. C’est ainsi qu’il décrit la bataille de Kossovo, la bataille d’Angora, le Premier et le Second soulèvement serbe. Bien qu’il ait provoqué dans le milieu culturel serbe beaucoup moins d’intérêt que le premier voyage[18], le second Voyage, où l’auteur semble mieux renseigné sur la Serbie grâce au livre d’Élise Voïart, est aussi important que le premier car il nous rend possible d’avoir une image complète du rapport de Lamartine aux Serbes et à leurs chefs, où on remarque une certaine évolution. Tandis que dans les années trente il a parlé de Karageorges et de Miloch avec beaucoup de sympathie et d’admiration, l’opinion qu’il exprime dans les années cinquante est beaucoup plus critique. Alors qu’en 1833 et 1834, il était qualifié de “patriote antique” et de “Washington de ces forêts”[19], qui a donné à sa patrie “des lois simples comme ses mœurs, mais des lois imprégnées des lumières de l’Europe”, parce qu’il avait compris “que les peuples éclairés ont seuls la faculté de devenir des peuples libres” et qu’il était pressé “d’arriver à ce terme” [20], le prince Miloch apparaît maintenant comme un  homme “violent” et “égoïste”. Le jugement qu’il porte sur Karageorges est encore plus critique. Selon N. Banašević[21], on pourrait être tenté d’expliquer ce changement d’attitude par sa reconnaissance pour le riche présent que lui a fait le sultan turc, mais il est aussi et surtout lié aux luttes dynastiques en Serbie, qui ont pu rappeler à Lamartine les luttes semblables qui avaient lieu en France, lorsque Napoléon III a usurpé le pouvoir par un coup d’État en 1851, en éveillant sa rancune contre l’usurpateur. Banašević croit que c’est à Napoléon Ier que Lamartine a songé en écrivant sur le prince Miloch, au chapitre XLIII du Nouveau voyage en Orient, ces lignes qui n’ont rien perdu de leur actualité :

“Il eut dans le pouvoir cette personnalité violente et égoïste des hommes de guerre que la gloire fait monter du champ de bataille au gouvernement, et qui sacrifient les sociétés comme leurs soldats à leur fortune. Imprudence des peuples pour la gloire ! ils oublient trop qu’il lui faut l’isolement pour être grande, et qu’elle est fatalement l’ennemie à mort de la liberté.”[22]

 

Nouveau voyage en Orient 1877

Nouveau voyage en Orient, édition de 1877

Aux idées de Lamartine, à travers lesquelles se dessinent à la fois le politicien et le poète, s’ajoute le contexte plus général des événements historiques et politiques du XIXe siècle, et notamment les rapports entre les grandes puissances et les fluctuations de leur politique, souvent ambiguë, face à l’empire ottoman. Les réflexions de Lamartine sur la Serbie se dessinent aussi à travers ses réflexions sur la question d’Orient, dont ce poète, grand partisan de la justice, du progrès et de l’humanité, commence à parler, après être élu député. En 1840 il publie Vues, discours et articles sur la question d’Orient, où figurent les discours qu’il a prononcés à la chambre des députés de 1834 à 1840. Dans le cadre de ces réflexions, il mentionne aussi, sans lui consacrer un fragment particulier, la Serbie, “qui à elle seule forme le tiers au moins de la Turquie d'Europe”, et qui, “plusieurs fois révoltée, et entièrement chrétienne, a définitivement consacré sa séparation et son indépendance sous le gouvernement du prince Miloch, habile et courageux patriote, digne d'affranchir et de civiliser un peuple”, comme il le dit dans son discours du 8 janvier 1834[23], où il examine la situation dans les provinces turques, pour constater plus loin que “l'empire ottoman n'est point un empire”, mais “une agglomération informe de races diverses sans cohésion entre elles, sans intérêt, sans langue, sans lois, sans religion, sans mœurs uniformes et sans unité ni fixité de pouvoir”[24], avant de se demander, quelques années plus tard, dans son discours du 1er juillet 1839 :

“Est-ce l'empire ottoman que la Servie qui a défait trois fois les armées turques et qui grandit aujourd'hui, pour la liberté, sous une constitution libérale et sous son illustre chef, le prince Miloch, le Washington de l'Orient ?"[25]

Au début plein de compréhension pour des peuples opprimés et plein de louanges pour la Serbie et le prince Miloch, Lamartine finit par être plus enclin à la conservation de l’empire ottoman et par s’opposer à son démembrement. En témoignent aussi certaines modifications qu’il introduit plus tard dans son Voyage en Orient. C’est ainsi que, dans la première édition de ce livre de 1835, à la fin du passage daté le 12 septembre 1833, il constate que la Serbie est “un des éléments de cette fédération d’états libres ou de protectorats européens, destinés à combler le vide que la disparition de l’empire ottoman va laisser en Europe comme en Asie” et que “la politique européenne n’a pas d’autre vœu à former”[26], tandis que, dans les éditions postérieures, comme dans celle qui a paru à Francfort en 1854, il modifie son constat : la Serbie n’est plus à ses yeux qu’”un des éléments de cette fédération d’états libres sous des protectorats européens”[27]

Ce changement d’attitude, on le note aussi dans l’Histoire de la Turquie. Beaucoup moins connue que l’Histoire des Girondins (1847), qui a eu un grand succès et qui a joué un rôle décisif dans la préparation idéologique de la révolution de 1848, l’Histoire de la Turquie exprime elle aussi sa conception de l’histoire, qui était considérée à cette époque comme un genre littéraire. L’argumentation par laquelle Lamartine introduit sa préface est plutôt philosophique et littéraire qu’historique :

“On n’écrivit jamais l’histoire d’un peuple dans des circonstances plus suprêmes pour le peuple lui-même. Quand l’iniquité et le malheur frappent une nation, c’est le moment d’être juste pour elle. La postérité est comme la justice, elle aime à défendre les faibles et à venger les opprimés. Les peuples trouvent quelquefois leur châtiment, quelquefois aussi leur vengeance, leur justification et leur gloire dans l’histoire”[28].

Mais, comme le constate l’auteur à la fin de sa préface, “ce n’est pas l’historien qui est poétique, c’est le sujet”[29]. Dans ce cadre, il parle aussi de la Serbie, en introduisant dans ses considérations historiques une description presque poétique de ses paysages, qui ne cessent d’impressionner ce romantique :

“Pendant de longues journées de route, le voyageur ne marche qu’à l’ombre d’immenses abris de chênes dont les bêtes fauves connaissent seules les profondeurs. On croit parcourir, sous un ciel seulement plus azuré et plus tiède, les forêts vierges du nouveau monde. Les arbres enroulés de lianes et de lierre n’y tombent jamais que sous le poids des siècles ; les rameaux morts préférés des oiseaux de proie et des corneilles se mêlent, au sommet des chênes, aux tiges vertes des nouvelles génération du sol.”[30]

Dans son Histoire de la Turquie, la Serbie n’est pas présente en tant que telle, mais comme une des provinces de l’empire ottoman, province rebelle qui lutte pour son indépendance. Les événements de son histoire sont surtout rattachés à celle de la Turquie : ainsi, dans le livre V, Lamartine décrit la bataille de Kosovo du point de vue de l’histoire turque, mais il ne manque pas de mettre en relief le courage des combattants serbes, en écrivant par exemple, comme le montre sa constatation célèbre, à propos de l’action héroïque de Miloch Obilitch, sur le “cœur rebelle” des Serbes, qu’“on pouvait fendre, mais non plier comme le cœur des chênes de ses forêts”[31], constatation qui sera citée en Serbie à maintes reprises. Ensuite, dans le livre VII, dans le cadre de l’histoire du grand conquérant mongol Timour, nous trouvons une seconde description de la bataille d’Angora en 1402 et de la capture du sultan Bajazet, dont la femme était une princesse serbe. Lamartine y souligne le courage des troupes de vassaux serbes, des chevaliers sous le commandement du grand despote Stefan Lazarevitch, qui composaient l’aile gauche de l’armée turque et le cri qu’ils ont arraché à Timour : “Ces misérables paysans sont des lions !”[32]. Dans le livre XXXVII, il parle, pour la troisième fois, de la Première et la Seconde insurrection serbe (chap. II et V), en donnant une courte biographie de ses chefs, qui montre qu’il a fini par accepter la théorie de l’origine française de Karageorges.

Histoire de la Turquie 1854

Histoire de la Turquie, édition de 1854

Comme on l’a déjà remarqué, l’affirmation de Lamartine, dans Le Voyage en Orient, selon laquelle les Serbes qui venaient le voir au lazaret de Zemun lui auraient raconté, sous un tilleul, les événements qu’il y a décrits, avant de compléter plus tard ses notes par celles d’Adolphe Caraman, n’est qu’une liberté romantique : en réalité, Lamartine avait trouvé les données historiques dans un livre de l’historien allemand Leopold Ranke, La Révolution serbe, ou plutôt dans les extraits de ce livre traduits en français et publiés dans la Revue germanique[33]. Pourtant, il renvoie aussi à ses prétendues sources orales dans la préface à l’Histoire de la Turquie, quand il mentionne, parmi les ressources historiques qu’il a utilisées, “toutes les notions sur les lieux, les mœurs, la religion, l’histoire, que de longs séjours en Orient et les entretiens avec les personnages principaux de toutes les races et de toutes les conditions dans l’empire, depuis les Bédouins des déserts de Palmyre jusqu’aux Bulgares ou Serbiens du Danube, peuvent prêter à un observateur étranger et impartial”[34]. Son voyage en Orient l’a sans doute incité à réfléchir sur des problèmes historiques, philosophiques, politiques et à faire des descriptions poétiques des pays qu’il avait traversés surtout “en poète et en philosophe”. Ses descriptions ne sont pas toujours fidèles ni complètes et elles n’ont pas une grande valeur documentaire, mais cela n’est pas d’une importance décisive si on les considère d’un point de vue littéraire. Aux données historiques se rattache le travail de l’imagination, comme le montrent l’image romantique du poète endormi, la tête appuyée sur les murailles de la Tour des crânes, ou les deux strophes d’une chanson populaire serbe que l’interprète lui aurait traduite et que Lamartine a probablement inventée. On a découvert aussi, dans ses notes, des imprécisions dans la chronologie, des incorrections dans la transcription des noms propres et des toponymes, qui seront corrigées par Jean Vast Delaroïère[35], et plus tard par Nikola Banašević,[36] aussi bien que certaines interprétations invraisemblables et contradictoires. Ainsi, dans Le Voyage en Orient, Lamartine écrit que le prince Miloch l’a invité à passer quelques jours chez lui, mais qu’il a refusé, avec regret, cette invitation à cause de la maladie d’un de ses compagnons de voyage, tandis que, dans son Histoire de la Turquie, il semble avoir oublié ce refus, puisqu’il prétend avoir reçu l’hospitalité “dans la famille princière, mais toujours patriarcale de ces bergers devenus rois des forêts de la Servie”[37]. De même, dans Le Voyage en Orient, il qualifie l’histoire de l’origine française de Karageorges de peu vraisemblable, mais, dans Le Nouveau voyage en Orient et l’Histoire de la Turquie, il la présente comme un fait historique, en lui ajoutant l’histoire de la participation de ce chef serbe dans les luttes révolutionnaires en France en 1792.

Aussi la valeur des notes de Lamartine sur la Serbie et les Serbes est-elle moins dans leur aspect documentaire que dans son rapport personnel à l’objet de son écriture. Lamartine exprime une profonde sympathie pour ce pays où il n’a reçu “que des marques de bienveillance et des saluts d’amitié”, où “aucune cabane ne lui a demandé le prix de son hospitalité”, où “il a été accueilli partout comme un frère, consulté comme un sage, interrogé comme un oracle”[38], et il admire le courage du peuple serbe et son espoir en un bel avenir. “Dans son voyage à travers l’Orient, il a rencontré nous autres les Serbes, il a admiré ce que nous avons fait en luttant pour la liberté, il s’est intéressé plus profondément à nous – et, par des paroles prophétiques, il a prévu notre destin”, dit Radoje L. Knežević[39]. Le voyage à travers la Serbie a inspiré Lamartine à formuler certaines idées qui ont une valeur humaine universelle et qui font de lui un écrivain tout à fait moderne, par exemple l’idée de multiculturalisme qu’il exprime dans Le Voyage en Orient, quand, quittant la Serbie, il constate que “ces hommes simples et droits”, qui l’ont “guidé, servi, gardé, soigné comme des frères feraient pour un frère”, lui ont prouvé, “pendant les innombrables vicissitudes de dix-huit mois de voyage dans la terre étrangère, que toutes les religions avaient leur divine morale, toutes les civilisations leur vertu, et tous les hommes le sentiment du juste, du bien et du beau, gravé en différents caractères dans leur cœur par la main de Dieu”[40]. Cette constatation, on suppose qu’il l’a ajoutée après coup à ses notes[41], mais elle pourrait être mise en exergue d’un livre du XXIe siècle.           

NOTES

[1] Cf.: Mihailo Pavlović, Od Esklavonije ka Jugoslaviji. Kritički pregled važnijih francuskih tekstova o jugoslovenskim krajevima i narodima do 1914, s posebnim osvrtom na knjževnost, Izdavačka knjižarnica Zorana Stojanovića, Sremski Karlovci – Novi Sad, 1994, pp. 77-81.

[2] Alphonse de Lamartine, Souvenirs, impressions et pensées pendant un Voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, I, Paris, Librairie de Charles Gosselin – Librairie de Furne, 1835, p. IV.

[3] Ibid., p. XII.

[4] C’est  Miodrag Ibrovac qui en parle dans son article “Lamartine” (Strani pregled, 1933/3-4, pp. 152-158).

[5] D’après les renseignements que nous donne Jean-Vast Delaroïère, qui semblent plus véridiques, il est parti le 10 juillet 1832. J.-V. Delaroïère est le médecin flamand que Lamartine a emmené en voyage à cause de la fragilité de la santé de Julie. Il a noté, avec moins de poésie et plus d’exactitude, ses propres impressions de ce voyage, qu’il a publiées tout de suite après celles de Lamartine (voir: Jean-Vast Delaroïère, Voyage en Orient, Paris, 1835). Delaroïère prête moins d’attention aux régions serbes que Lamartine, et, quand il les décrit, il se concentre surtout sur le paysage et les vêtements des paysans serbes, mais, pendant son séjour au lazaret de Zemun en 1833, il écrit aussi une poésie. Pour plus de détails voir : Radoje L. Knežević, “Jean-Vast Delaroïère. Lamartinov saputnik po Istoku”, Nova Evropa, XVII, n° 4, 26. 02. 1928, pp. 109-125. Il est à noter qu’on peut aussi suivre la chronologie du voyage de Lamartine en Orient grâce au journal de son valet de chambre Geoffroy dont A. Guillemin a publié les extraits (Cf. H. Guillemin, “Un témoin de voyage de Lamartine en Orient”, Revue des Deux Mondes, 1er juin 1937).

[6] Pour plus de détail voir : Radoje L. Knežević, “Lamartin na Istoku”, Srpski književni glasnik, 1941, LXII, n° 4, pp. 294-306.

[7] Souvenirs, impressions et pensées pendant un Voyage en Orient, I, p. 3.

[8] “Il faudrait chercher le bien sous tous les noms et sous toutes les formes. Il faudrait s’élever au-dessus des partis pour dépendre de Dieu seul, et de l’idée de bien et du beau qu’il grave en chacun de nous”, écrit Lamartine à Edmond de Cazalès le 12 novembre 1832.

[9] Souvenirs, impressions et pensées pendant un Voyage en Orient, I, p. 109.

[10] Alphonse de Lamartine, Histoire de la Turquie, I, Paris, Librairie du Constitutionnel, 1854, p. 4.

[11] Cité dans : M.-F. Guyard, Lamartine, Paris, Éd. universitaires, 1956, p. 89.

[12] Souvenirs, impressions et pensées pendant un Voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, III, p. 382.

[13] Ibid., IV, pp. 6-7.

[14] Ibid., p. 6.

[15] Cf. Élise Voïart, Les Chants populaires des Serviens, 2 vol., Paris, J. Albert Mercklein, 1834, aussi bien que “Notes et commentaires“ à la fin de ce livre.

[16] C’est Radoje L. Knežević qui en a parlé le premier, et ensuite Nikola Banašević et Mihailo Pavlović.

[17] Comme l’écrit Henry Bordeaux, les revenus des fermes d’Asie Mineure n’ont pas suffi à payer ses dettes, ni même à calmer ses créanciers, si bien qu’il a renoncé à la concession turque et s’est remis à sa tâche littéraire (Henry Bordeaux, Voyageurs d’Orient. Lamartine. Michaud. Barrès, Paris, Plon, 1926, p. 131).

[18] N. Banašević est le seul à en parler dans son article “Les romantiques français et la Serbie” (1954), inséré lui aussi dans ses Études d’histoire littéraire et de littérature comparée, Beograd, ICS, 1975, pp. 59-72.  

[19] Alphonse de Lamartine, Vues, discours et article sur la question d’Orient, Paris, C. Gosselin, Furne et Cie, 1840, p. 4.

[20] Souvenirs, impressions et pensées pendant un Voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, IV, pp. 33-34.

[21] Cf. N. Banašević, “Les romantiques français et la Serbie, Op. cit., p. 69.

[22] Alphonse de Lamartine, Nouveau voyage en Orient, II, Paris, 1853, pp. 54-55.

[23] Vues, discours et article sur la question d’Orient, p. 27.

[24] Ibid., p. 30.

[25] Ibid., p. 38.

[26] Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, IV, p. 9.

[27] Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, II, Francfort s/M, H. Bechhold, 1854, p. 294.

[28] Histoire de la Turquie, p. 1.

[29] Ibid., p. 46.

[30] Histoire de la Turquie, II, p. 148.

[31] Ibid., p. 165.

[32] Ibid., p. 281.

[33] Voir l’article de R. L. Knežević, “Lamartin na Istoku” (p. 303).

[34] Histoire de la Turquie, I, p. 45.

[35] Voir l’article mentionné de R. L. Knežević.

[36] Voir deux articles de N. Banšević dans son livre déjà  mentionné (“Les romantiques français et la Serbie” et “Pour une édition critique des ‘Notes sur la Servie’ de Lamartine”).

[37] Histoire de la Turquie, VIII, p. 271.

[38] Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, IV, p. 37.

[39] “Lamartin na Istoku”, Op. cit., p. 306,

[40] Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient ou Notes d’un voyageur, III, pp. 387-388.

[41] Voir : N. Banašević, “Pour une édition critique des ‘Notes sur la Servie’ de Lamartine”.

In Алфонс де Ламартин, Списи о Србима / Alphonse de Lamartine, Les écrits sur les Serbes, choix, traduction et préface Jelena Janković, postface Dejan Ristić /, Belgrade, Utopija, 2006, pp. 143-157.  

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