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Le retour au pays natal est souvent, dans la littérature, la quête de l'enfance, du « paradis perdu ». Pour ces individus hypersensibles et réellement  nostalgiques que sont les héros de Branimir Šćepanović, ce retour mène non pas au paradis, mais bel et bien en enfer. Non seulement parce que l’écrivain considère qu'il faut avant tout « juger l'homme à son enfer », pour employer les termes de Marcel Arland, mais aussi parce que celui qui revient n’est plus celui qui était parti.


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Olivier Barrot, "Un livre, un jour", 20/01/1993. Ina.fr

Dans son roman La Bouche pleine de terre qui, en son temps (1974) fut saluer comme un chef-d’œuvre, Šćepanović aborde ce thème sous l'angle de la métaphysique, dans l'esprit d'une philosophie de l'absurde. L'Été de la honte place ce thème dans un contexte assez différent. Le pays natal est ici un village imaginaire au nom symbolique de Passiatcha (pays de chiens) : l'auteur a voulu présenter, dans l’esprit du réalisme critique, avec des éléments caricaturaux et grotesques, une vision sans indulgence de la mentalité primitive et une métaphore du monde sans Dieu, où même le « serviteur de Dieu », le prêtre du village, est un hérétique. Dans un tel cadre, le retour au pays ne pouvait mener qu'en enfer.

Le sujet est simple : le héros, jadis humilié et chassé de Passiatcha, revient après plusieurs années de pérégrinations. Partagé entre la haine que suscite en lui le souvenir des traumatismes de son enfance et la pitié envers les villageois qui est née d'une longue nostalgie, il opte pour la seconde : or il commet là une erreur irréparable. Dans un monde dénué de scrupules moraux où seul le pouvoir fait autorité, la pitié est bien « le sentiment que les hommes supportent le plus difficilement », comme  l’observait déjà Balzac, « surtout quand ils la méritent ». Le dénouement ne pouvait être que tragique : brutalisé et humilié, une fois de plus, le héros cherchera son salut dans une fuite sans retour.

Par sa critique acerbe et sarcastique de la conscience collective primitive, que la pression du communisme contraignit à abandonner ses authentiques racines patriarcales, ce roman, lorsqu'il parut, en 1965, pouvait sembler hérétique. En effet, tout comme les œuvres de quelques autres prosateurs serbes apparus sur la scène littéraire dans les années soixante - tels que Borislav Pekić, Danilo Kiš ou Mirko Kovač – ce livre de Branimir Šćepanović remettait en question, de façon provocante, les normes du réalisme doctrinaire prôné à l’époque par les acolytes du régime titiste. En outre, par les particularités de son univers où se côtoient le grotesque, le paradoxe et l'absurde, LÉté de la honte annonçait déjà les éminentes qualités de son auteur qui se révélèrent de façon éclatante quelques années plus tard dans le roman La Bouche pleine de terre.

*Traduit par Jean Descat. Paris : Hérodotos / Le Milieu du jour, 1992. – 203 p.


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