Crnjanski 2

 
 


II


   LE POÈME DU MOIS : DÉCEMBRE  2018



MILOŠ CRNJANSKI

(1893-1977)



À LA YOUGOSLAVIE

 

Nul verre que l'on vide,
nul
étendard qui flotte,
n’est
à nous.

Salut à toi, homme du Zagorje*,
so
mbre, ru, sinistre, têtu,
je t’aime.

Salut, vous, là où la lune est tiède,
ch
acun de mes frères posté en embuscade,
je
le pleurerai.

Salut, vous tous, aux sourcils épais,
à
l' œil trouble, aux chants nostalgiques,
m
es terribles frères.

Nous lançons les mêmes jurons,
cout
eaux et filles au village,
hont
e à la maison.

Salut, nos femmes indomptable!
C
'est des mêmes larmes, de la même passion
que
sont brodées nos chemises de noces.

Que nous importent les célébrations
l'on boit du vin, les fêtes, les églises ?
No
s yeux n'ont point encore séché leurs larmes,
l
es hérauts crient encore à la place des morts.

Salut, chez nous, les regards noirs,
la h
aine et la discorde.
S
alut, dans la honte, l'infamie, la misère,
nou
s sommes tous frères !

Zagreb, 1918


 * Zagorje : région située au nord de la Croatie

Traduit du serbe par Jean Descat

 

МИЛОШ ЦРЊАНСКИ

ЈУГОСЛАВИЈИ

 

Ниједна чаша што се пије,
ниједна тробојка што се вије,
наша није.

Здраво да си ми Загорче црни,
лукави, злослутни, тврдоглави,
ја те волим.

Здраво ви тамо где је месечина мека,
сваког ћу брата, што засео чека,
да преболим.

Здраво, сви, редом, густих обрва,
мутна ока, тужних песама,
страшна браћа.

Иста је наша псовка прва,
нож и девојка насред села
и стид домаћа.

Здраво наше обесне жене!
Истом су сузом, болом и страшћу
кошуље и свадбе нам извезене.

А сватковина што вино пије,
славе и цркве шта нас се тичу?

Суза са ока још канула није,
још телали место мртвих вичу.

Здраво на дому мрки погледи,
мржња и свађа.
Здраво, у сраму, покору, беди,
браћа смо, браћа!

 

In : Лирика Итаке [La Lyrique d’Ithaque, 1919]

 

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LAZA KOSTIĆ
(1841-1910)

PARMI LE REVE ET LE REVEIL

O mon cœur abandonné,

qui t’appela devant mon seuil ?

fileuse de rêves sans fin

toi qui files des fils tant fins

parmi le rêve et le réveil.

O mon cœur encor fou,

que fais-tu de fils pareils ?

telle la fileuse tranquille*,

ce que jour file, nuit effile,

parmi le rêve et le réveil.

O mon cœur courroucé,

évite-moi ce dur écueil !

car alors comment se fait-il

que je te perds dans tous ces fils

parmi le rêve et le réveil !

*    En original : Pletilja stara, Fileuse ancienne. Le poète fait allusion à Pénélope. [N.d.T.]

                                                            Traduit du serbe par Kolja Mićević

In Les Saluts slaves, Editions « Kolja Mićević », Paris-Belleville, 2002, p. 80.