Featured
                                                       
 

> Matija Bećkov <

 
 
 
 
 
 


II


LA POÉSIE CONTEMPORAINE    

 

 


Matija Bećković




TROIS POÈMES


 

Si je savais fièrement me dresser

[Кад бих знао да бих се поносно држао]

 

Si je savais fièrement me dresser

Au tribunal et au pénitencier :

Je flamboierais, brûlerais, tout endurerais,

De mes membres nus à tout je résisterais !

 

Si je savais repousser la table sous mes pieds,

Moi-même la corde au cou me passer,

De l’éternité mon âme se saisirait

Et mon bourreau après moi pleurerait !

 

Mais j’ai peur de me mettre à supplier

À pleurer, à m’agenouiller, et tout trahir

Pour ma simple vie épargner

À cracher sur tout, à tout consentir !

 

 

La Plaine de Kosovo

[Косово поље]

 

Ils me volent ma mémoire,

Sabrent mon passé,

M’arrachent les siècles,

De mes églises font des mosquées,

Saccagent mon alphabet,

Fracassent mes tombes,

Déterrent mes fondations,

Démembrent mon berceau.

 

Où errer avec les Visoki Dečani ?

Où ériger le Patriarcat de Peć[1]?

 

Ils me prennent

Ce qu’à personne je n’ai pris,

Mes laures et mes cités,

Je ne sais plus ce qui est mien,

Ni où sont mes frontières,

Mon peuple est en fermage et dispersé,

Ils brûlent mes titres de propriété

Et effacent ma dignité.

 

Dois-je à nouveau enterrer les Saints-Archanges[2] ?

À nouveau voir Ljeviška en minaret ?

 

Mon nerf optique ils l’ont altéré depuis longtemps,

Maintenant ils m’arrachent mon bâton blanc,

La plaine du sacrifice à l’herbe ensanglantée,

Je n’ose même dire qu’elle est mienne.

Ils m’empêchent d’entrer dans ma maison,

Ils disent que je l’ai vendue,

La terre que du ciel j’ai reçue

Quelqu’un la leur a promise.

 

Celui qui leur a promis

Celui-là leur a menti,

Pourquoi ne leur a-t-il promis

Ce qui est à lui ?

C’est pourquoi sur moi ils s’élancent en meute

Furieux que je vois à travers eux.                                                

                                                      (1987)

 


Le Poignard

[Бодеж]

 

Selon une célèbre légende

Dans le Nord lointain

Les chasseurs de loups

Font tremper dans du sang frais

Un poignard à double tranchant,

Enfoncent le manche dans la glace

Et le laissent ainsi dans le désert de neige.

 

Le loup affamé

De très loin flaire le sang

Surtout dans l’air vif et transparent

Sous les hautes étoiles glacées

Rapidement trouve l’appât sanglant.

 

Léchant la sanglante sanie

Il s’entaille la langue,

Et son propre sang chaud

Lape sur la froide lame.

 

Il ne sait s’arrêter

Jusqu’à s’écrouler

De son propre sang gavé.

 

Si tels sont les loups

Qui sont les plus durs à chasser

Comment sont alors les hommes

Et même les peuples entiers

Et le nôtre en particulier

Qui de son propre sang

Ne sait se rassasier

Et plutôt disparaîtra

Que de s’aviser

Que le sanglant poignard

Restera

L’unique

Monument

Avec la croix

Au-dessus de nous.

                                        (1989)



[1] Le monastère de Visoki Dečani et le Patriarcat de Peć sont des monuments médiévaux serbes qui sont inscrits sur la Liste du patrimoine mondial en danger. Sur cette liste établie par l’UNESCO figurent également deux autres sanctuaires serbes du Moyen Âge : le monastère de Gračanica et l’église de la Vierge de Ljeviša.

[2] Allusion à un évènement qui a eu lieu en 1615 quand le monastère serbe moyenâgeux des Saints-Archanges fut rasé au sol et son matériau réutilisé pour la construction de la mosquée de Sinan Pacha à Prizren.



 

Poèmes traduits par
Vladimir André Cejovic et Anne Renoue


A lire :
 
 Mentions légales
UMB logo Bx CLARE logo logoMSHA Logo MKS
Designed by JoomShaper