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Velimir Mladenović

Université de Poitiers - FoReLLIS (UR15076) 


 LES THÈMES SERBES DANS L’ŒUVRE DE SONJA DELZONGLE

 

 

Sonja Delzongle en 2022
Auteur : Tatakdh

 

Résumé : Sonja Delzongle, écrivaine française aux origines serbes, introduit et aborde dans ses romans des motifs de la culture balkanique, notamment serbe. Leur présence se discerne dans le choix des noms propres, des lieux où elle situe ses personnages et dans des détails qui reflètent les coutumes et traditions de cette partie de l’Europe. Nous analyserons dans son œuvre tous les niveaux littéraires et linguistiques où ces motifs apparaissent et montrerons comment ils affectent la spécificité de sa prose, l’intrigue, et comment la romancière est parvenue à les transformer en récits universels accessibles et compréhensibles par un grand nombre de lecteurs à travers le monde.

Mots-clés : Sonja Delzongle, thèmes serbes, roman polar.

 

Étoile noire du polar français

Imprégnée de contes plus ou moins fantastiques toute mon enfance, je privilégie l’imaginaire. Ce que l’on ne voit pas est l’un de ses principaux composants. Chez les êtres, c’est la même chose, je m’attache surtout à ce qui ne saute pas aux yeux. Leur essence.[1]

Il n’existe qu’un nombre très restreint d’auteurs d’origine serbe qui s’expriment en français ; par ailleurs, peu d’entre eux introduisent dans leurs œuvres des motifs, des thèmes ou des épisodes du pays de leurs parents. Sonia (Sonja) Delzongle, qui fait partie de ces rares écrivains, est une femme de lettres française d’origine serbe qualifiée par la critique française d’« étoile noire du polar français »[2], et de « l’un des auteurs français de polar les plus efficaces »[3]. Ces éloges amèneront certainement le lecteur de ces lignes à conclure que Delzongle écrit des romans à suspense, des thrillers et des romans policiers. Mais au-delà du genre littéraire, « l’écrivaine lyonnaise à succès » aborde dans ses romans une grande diversité de thèmes et de sujets. Son œuvre est marquée par un style assez vif et particulier, sa maîtrise de la langue française dans laquelle elle introduit parfois des vocables et des mots serbes est assez complexe. Elle place l’action de ses romans dans des lieux le plus souvent hors de France et présente des personnages aux caractères éclectiques. Cette femme écrivain, « parmi les plus reconnus », trouve son inspiration dans la littérature anglo-saxonne. Comme elle nous l’a confié à plusieurs reprises, elle apprécie Edgar Allan Poe, Henry James, John Irving, Douglas Kennedy. Toutefois, pendant son enfance elle lisait très peu de romans de ce genre, mais aimait regarder des « polars » ou des séries policières. Nous constaterons donc que son éducation et son goût particulier pour le septième art et la littérature constituent une source majeure de son inspiration. Mais, ce qui est moins connu de ses nombreux lecteurs et critiques en France est son origine et l’influence de ses racines familiales sur son œuvre. Née en 1967 à Troyes, dans le département de l’Aube[4], Sonja Delzongle possède par sa mère des origines étrangères qu’il faut chercher du côté de la capitale serbe[5] :

Pour être exacte, je suis née à Dijon, et j’ai grandi en France. Je passais deux mois par an en Serbie, dont l’influence la plus assumée reste… la langue. Forcément, car elle définit le passé. J’ai su parler serbe avant de savoir parler français.[6]

Cette affirmation de Delzongle nous amène à étudier son œuvre à travers le contexte de l’influence de la langue et de la culture serbes que l’on peut sentir dans ses textes. Notre article sera également fondé à étudier la présence de la culture serbe (au sens le plus large), qui se perçoit à plusieurs niveaux : dans le sens élémentaire du texte, dans le contexte de l’histoire, dans la syntaxe de sa langue poétique. Nous examinerons également la manière dont elle compose des histoires universelles avec des motifs d’une culture au sein de laquelle elle ne vit pas mais dont elle est fortement imprégnée.

Les motifs des Balkans dans les romans de Sonja Delzongle

Nous méritions tous de vivre.[7]

Son aventure littéraire, ainsi que son exploration et son exploitation des morceaux de la tradition serbe en littérature, commence avec son premier récit publié sous le titre La Journée d’un sniper chez un petit éditeur lyonnais, Jacques André, en 2007[8]. Dans cette nouvelle à forte charge émotionnelle, l’autrice décrit les conflits sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. Bien qu’elle ne mentionne pas le lieu où se déroule l’action (en raison de la complexité des ethnies qui y sont mentionnées), on peut deviner qu’il sagit d’un lieu situé en Bosnie-Herzégovine. Elle décrit le massacre dans « Sniper Street », les explosions dans les marchés, les cadavres dans les rues, les gens quittant en masse leurs foyers, la peur et l’angoisse de ceux qui n’osent s’enfuir. En présentant ceux qui vivent dans une même région mais sont en guerre les uns avec les autres, l’histoire prend un caractère local et introduit le lecteur dans le monde effroyable des conflits interethniques et des guerres civiles. C’est pourquoi Sonja Delzongle veut expliquer le passé des habitants de ces régions à l’aide d’une langue choisie et en peu de mots : « Autrefois nous vivions tous en bonne intelligence. Serbes et Croates se fréquentaient, se mariaient sans réticence. Un de mes oncles avait d’ailleurs épousé une Croate. »[9] Pour décrire et présenter la nationalité serbe, elle recourra à quelques motifs ethniques et folkloriques typiquement serbes. Les personnages portent des noms serbes, Saša, Ivan, Zoran, l’odeur des poivrons grillés se répand dans les maisons et les rues, on boit de l’eau-de-vie de prune dite « sljivovitz », on prépare de l’ajvar. Même les victimes des guerres évoquées dans le roman se distinguent par des symboles sur les vêtements :

Ma victime avait tout au plus seize ans et portait un uniforme serbe dont le symbole était l’aigle royal. Subterfuge ou erreur fatale ? C’était le double visage de cette guerre. Tuer ne signifiait plus rien. Si tant est que cela eût un sens. Et il était pourtant là, moi-même acteur de ce non-sens, un sniper. Le tireur de l’ombre dont la tâche était de nettoyer la ville de ses derniers fantômes.[10]

Entre ce court récit et le roman Le Dernier chant, Sonja Delzongle publie d’autres « polars » dans lesquels ne se trouve aucune trace de motifs serbes. Le Dernier chant, paru en 2021, est un roman que nous qualifions de thriller scientifique. Il offre un texte de haute qualité et montre une fois de plus l’érudition, les bonnes connaissances et la documentation de la romancière[11] concernant le sujet qu’elle aborde. Ce roman noir traite des animaux sauvages, des hommes, des micro-organismes et de la science. Aux quatre coins du monde, les animaux meurent d’une étrange maladie. Personne ne sait si la cause en est un virus, des bactéries ou les effets de la pollution, mais il semble certain qu’il s’agit de quelque chose d’irrésistible, d’impalpable. Ce texte représente aussi une réflexion sur l’homme et sur ce qu’il est disposé à accomplir pour apprivoiser la planète et le climat. Dans Le Dernier chant directement inspiré par la dernière pandémie et rédigé pendant la période de convalescence de son autrice, la narration est très dense et très complexe, tant au niveau du lexique que du sens. La romancière examine plusieurs sujets scientifiques comme la basse fréquence, l’apparition des maladies et les recherches scientifiques effectuées au sein de laboratoires. Elle a été en outre inspirée par Nikola Tesla[12] et bien sûr par son origine, ce qui est important dans le cadre de notre texte. Dans les entretiens qu’elle a donné sur le roman, elle met l’accent sur les origines de ce savant mondialement connu[13], lui dédie ce roman, et en exergue nous pouvons lire : « À Nikola Tesla, dont le génie visionnaire a inspiré le cœur de ce roman. » Dans Le Dernier chant, l’action est parfois ralentie par l’introduction de paragraphes sur la vie et l’œuvre de Tesla :

Un projet d’arme de destruction massive inventé par Nikola Tesla, un pur génie, disparu en 1943, à côté duquel Einstein fait pâle figure. Ce rayon était en fait un faisceau électrique généré par un accélérateur de particules et qui, projeté dans les airs, aurait pu détruire dix-mille avions à quatre cents kilomètres de distance. Pour Tesla, c’était une arme dissuasive qui, dans la mesure où chaque État aurait été en sa possession, aurait assuré la paix mondiale. Une sorte d’équilibre par la terreur. […] Nikola Tesla a imaginé une arme de destruction massive bien avant les camps de concentration et Hiroshima, une arme qui utiliserait l’énergie électrique. Ce fut un échec. Mais ces théories ont ouvert des voies. [14]

Nikola Tesla n’est pas le protagoniste de ce roman, le roman ne parle pas de sa vie. Le roman n’expose que ses inventions, ses idées, le savant est présenté tel un génie en avance sur son temps dont les inventions ont influencé la science, et il est décrit comme un homme à qui on doit presque tout ce que l’on sait sur la science :

Oui, ce génie serbe. Cet homme d’un autre monde. Par ailleurs, une idée géniale de Tesla, selon laquelle la cavité existante entre la surface du globe et l’ionosphère serait conductrice d’ondes et selon laquelle les orages amplifieraient le phénomène de résonance.[15]


Cataractes
 : roman français sur une tragédie serbe

Cataractes

La réalité dépasse souvent la fiction, mais là, on est en pleine farce ![16]

Classable par son style et son genre dans la catégorie thriller, Cataractes allie suspense et mystère, mais se veut aussi « écologique et cri d’alarme »[17]. Roman noir et à énigme qui aborde des thèmes sociaux et politiques, il est aussi une œuvre de pure fiction agrémentée de faits historiques bien réels. Cette œuvre, qui « rend hommage »[18] au pays de sa mère, traduit l’« amour personnel qu’elle porte à la Serbie »[19], nous dit Sonja Delzongle. Publié en 2019 sous le titre Cataractes, il a immédiatement attiré l’attention des lecteurs et des chercheurs. Dès le titre, ambigu parce qu’il fait aussi référence à une chute d’eau sur un fleuve, l’écrivaine suggère au public que nous vivons dans un monde où une multitude de choses tels les mensonges ou la propagande, nous aveuglent[20] ou nous conduisent à l’aveuglement volontaire[21]. Ce roman qui suit plusieurs histoires parallèles présente ainsi plusieurs niveaux d’interprétation : il peut être perçu par le lecteur comme un texte qui raconte une tragédie écologique du passé et celle, actuelle, en Serbie, ou comme un roman universel sur le destin d’un homme hanté par son passé, happé par les tourbillons politiques de notre époque moderne.

Le texte est formellement divisé en plusieurs chapitres avec un prologue et un épilogue. Dès l’incipit – impressionnant – le lecteur sent que le roman évoquera une grande tragédie humaine, une catastrophe naturelle, et dès le prologue lui est raconté explicitement qu’un glissement de terrain a détruit et submergé Zavoj[22], un village de la Serbie méridionale. Situant l’histoire dans un lieu précis[23], Sonja Delzongle suggère le caractère local de ce récit qui met en scène des habitants de cette région et narre leurs destins :

Du village, il ne reste que quelques débris flottants. Les derniers toits en écaille de tortue ont disparu sous l’eau. La famille de Kosta a toujours vécu à Zavoj, dans cette partie sauvage et montagneuse de Serbie du Sud-Est qui faisait partie de la chaîne du Grand Balkan.[24]

Avec beaucoup de réalisme sont décrites les conséquences de cette catastrophe et les cadavres partout dispersés : « Dans cet état, tous les morts se ressemblent. »[25] Cette tragédie qui a modifié l’existence de la population est présentée dans le roman comme une tragédie surnaturelle : « Le Grand Balkan n’avait jamais connu de phénomène d’une telle ampleur, tout juste quelques tremblements de terre mineurs qui avait secoué la montagne. »[26]

Deux amis d’enfance Kosta et Vladimir dont les familles furent les témoins de cette catastrophe naturelle deviennent les protagonistes de ce roman dont l’action se déroule à notre époque contemporaine. Vladimir, ingénieur, tente de trouver son camarade Kosta et de le persuader de s’engager dans la lutte contre la construction d’une centrale hydraulique sur le lac près de l’ancien village de Zavoj. À première vue différencie les deux hommes la façon dont chacun a vécu les périodes de guerre sur le territoire de leur pays natal alors qu’ils étaient adolescents. Le premier est un peu lâche, déserteur, immigré, et le deuxième est un blessé de guerre, dont la tête « a blanchi en une nuit »[27]. Ce qui les unit est l’eau au sens littéral et métaphorique[28]. Ces personnages que Sonja Delzongle désigne parfois tout simplement comme « les Serbes » deviennent les symboles de la lutte contre une société corrompue et contre des individus sans honneur ni morale. Ils représentent également le reflet d’une intelligence serbe. À travers eux sont dépeints les différents choix de vie effectués par toute une génération au terme des guerres en ex-Yougoslavie et suite aux sanctions prises à l’encontre de la Serbie. Kosta déménage avec sa famille et quitte le pays, Vladimir reste y travailler pour un salaire mensuel de trois cents euros :

… [Kosta] partirait à l’approche de la quarantaine s’installer à Dubaï, à cause de son travail, mais aussi pour les liens qu’entretenait Belgrade avec cette mégapole. Le poste proposé par une compagnie pétrolière était une occasion à ne pas manquer. Qui changerait son train de vie, plutôt modeste en Serbie, en existence rêvée.[29]

Ce sont ces personnages qui découvrent que des choses étranges se passent dans ces endroits du sud de la Serbie, la fermeture du monastère de Temska et l’ouverture dans ses bâtiments d’un hôpital psychiatrique. Cette histoire, comme le reconnaît l’autrice, est le fruit de son imagination, mais cette histoire parenthèse est bien intégrée dans le contexte local. Le directeur du monastère, le docteur Colic, est un ancien participant aux guerres :

Colic dont la mère était croate et qui a grandi à Zagreb, est resté du coté croate. Il avait le grade de lieutenant. Il organisait des séances de torture sur des soldats serbes et a participé au massacre des moines du monastère de Dojna, au bord du lac du même nom, au Kosovo. Le charnier a été découvert par un bataillon serbe. Les moines avaient tous trois doigts coupés ainsi que la tête et les yeux crevés pour faire croire à un acte des musulmans bosniaques ou kosovars. En réalité, Colic était derrière tout ça.[30]

Les événements autour du monastère liés à la qualité de l’eau potable et les moines pris en otages constituent une métaphore pour exprimer l’exploitation des réserves naturelles par des corporations parfois peu scrupuleuses et ne respectant pas les normes de sécurité et de salubrité. Par ailleurs, l’introduction dans le roman du thème de la guerre sur le territoire de l’ex-Yougoslavie est un thème récurrent dans la prose de Sonja Delzongle qui constitue pour elle une sorte de lutte contre l’oubli[31] : 

La guerre faisait déjà partie du passé. Kosta et Vladimir avaient dix-huit ans lorsque l’ex-Yougoslavie s’était embrasée, et vingt-cinq au moment du conflit au Kosovo qui s’était soldé par les bombardements de l’OTAN sur Belgrade.[32]

Les nombreux phénomènes, situations et personnages rencontrés par Marija, Kosta et Vadimir leur rappellent des moments de leur passé, tantôt heureux et beaux, tantôt difficiles et dramatiques. Les enfants avec des cailloux sur les routes éveillent en eux des souvenirs directement liés à la guerre, tandis que les cassettes audios des chanteurs ou des groupes yougoslaves les renvoient vers les moments où ils étaient insouciants :

Ce jeu dangereux lui rappelle les sombres années où les voitures des Serbes qui se rendaient dans les villages un peu isolés au Kosovo étaient la cible de jets de pierre depuis les hauteurs bordant la route. Mais ils ne sont pas au Kosovo et la région n’a jamais été le théâtre de conflits interethniques.[33]

L’auteure insiste pour montrer le bon niveau éducatif et scolaire de ses personnages. Tous ont terminé leurs parcours scolaires dans des écoles et des facultés en Serbie, à vrai dire dans un pays « qui n’existe plus, qui n’apparaît plus sur aucune carte et qui s’appelait Yougoslavie. »[34] Pour ces trois personnages, leur vie passée reste très attachée à ce « pays fantôme, éclaté, dissout par la guerre, désormais inséparable du préfixe « ex ».[35] Ce temps d’avant est aussi évoqué à travers la comparaison des conditions sociales et des régimes politiques entre les temps anciens et l’époque où l’action du roman se déroule. Le personnage qui a marqué cette période d’antan – le maréchal Tito – est évoqué dans le roman comme un personnage dont le « portrait accroché dans chaque pièce des locaux »,[36] n’a pas laissé assez de place à une police indépendante afin de résoudre les crimes ou la corruption. Dans l’optique des personnages du roman, et plus généralement dans la prose de Sonja Delzongle, cette région de l’Europe reste très fragile, une zone « où la moindre étincelle provoque l’incendie qui va embrasser le monde. »[37] 

Même la description physique des personnages dans le roman est donnée en fonction de leur origine. Ainsi, la narratrice présente le personnage de la journaliste Marija comme « une Serbe matinée de type oriental dû à de lointaines origines bosniaques, alternant entre désarmante douceur et dureté imprévisible. »[38] Kosta, Vladimir et Marija, lors de ces réunions discutent du temps présent, évoquent des événements dont ils sont les témoins, la « politique énergétique du pays »[39] ou la situation politique et économique de la Serbie d’aujourd’hui, les institutions renfermées sur elles-mêmes et sans aucune transparence, « ses dirigeants nationalistes et corrompus, la menace d’une nouvelle guerre au Kosovo, le coming-out médiatisé de la première ministre qui s’est jointe à la dernière Gay Pride. »[40].

Cataractes comporte de nombreux motifs linguistiques et évoque de multiples coutumes de ces régions. L’auteur explique au lecteur français la signification des noms de lieux serbes. D’où la juxtaposition des toponymes serbes et leur traduction en français, comme : « Babin Zub (la Dent de la Vieille) ». Pour mieux en présenter l’origine de ce nom elle introduit les légendes :

Surmontée d’un rocher semblable à une molaire dans une bouche édentée, la Dent ne ressemble à aucune autre montagne. En réalité, elle doit son nom de Babin Zub ou Dent de la Veille à un évènement macabre survenu sous l’occupation turque. Les Ottomans s’en étaient pris aux vieilles des villages alentour, leur arrachant les dents et les ongles. L’une d’entre elles, une pauvre femme de quatre-vingts ans, avait été affreusement torturée et mutilée après avoir été violée. Dans sa bouche, une seule dent avait résisté. Et cette dent est devenue le rocher de Babin Zub. Mais ça, c’est la légende.[41]

La narratrice va plus loin en présentant ces toponymes serbes par leurs particularités : pour la ville de Niš, son texte donne des explications sur la Tour des crânes, pour la région de la Voïvodine elle parle des monastères de la Fruška gora qu’elle décrit comme une région « où les gens prennent leur temps, où cet art de vivre transpire jusque dans l’accent, plus étiré, objet de nombreuses moqueries. »[42] Le texte évoque aussi les spécialités culinaires serbes, comme « la sarma » : « Ils dînent dans la cuisine de l’ingénieur, avec un menu de la sarma, feuilles de chou farcies, de riz et de la viande fumée hachée à la sauce au paprika. »[43] Le texte présente d’autres délices locaux : le « slatko de cerises », la « slivovitza », et les « biscuits Plazma » ou le fromage décrit comme « une variété de Cașcaval qui avait même conquis la Maison Blanche »[44]. La fiction de Sonja Delzongle utilise le jargon local à travers des mots tels « majstore », « la police (milicija) », introduit à la fin le mot « magla (le brouillard) », qu’elle répète plusieurs fois, ce qui nous suggère la cataracte et l’aveuglement. Les noms propres sont également donnés dans les deux langues, comme : « Bjelo Dugme (Le Bouton Blanc) », « Pero (Plume) », « Zmaj (Dragon), « Mali (Le Petit) », « Zvezda (Etoile), « Sitna (Mince) », le nom d’un ancien reporter de guerre est littéralement traduit en français « Franjo Vuković, dit Vuk-Loup », ainsi que les jurons de la langue serbe : « Jebo te ! Va te faire mettre ! »[45] Les titres de la presse cités dans leur langue originale, indiquent eux aussi que l’action se déroule en Serbie. À travers ces exemples, on voit la spécificité du langage de Sonja Delzongle qui est parfois adapté au le lecteur français.

L’intrigue est ralentie parfois dans le roman en raison de petites digressions qui permettent d’expliquer les rapports que les personnages entretiennent avec les coutumes et usages locaux. Chaque phrase, chaque description ou presque montre que ses héros sont en Serbie, et en Serbie du sud : « La table en formica est recouverte d’une toile cirée aux motifs en kilim. »[46] Est présentée également en détail la culture de la consommation de café dans les régions balkaniques :

Boire le café turc est tout un art. Une fois le café bu, certaines femmes retournent la tasse sur une soucoupe et attendent quelques minutes, pour laisser l’avenir y prendre forme. Ces fines interprètes du marc de café se trompent rarement. On peut tout y voir. La vie comme la mort, les naissances comme les maladies ou les décès, les mariages et les ruptures, la réussite et l’échec.[47]

Ces motifs prélevés des régions et du folklore serbes dans l’opus de Sonja Delzongle montrent que son œuvre est marquée par son origine, sa langue, les contes populaires et la tradition. Bien que tous ces motifs ne soient donnés que sporadiquement, ils représentent un élément important de sa prose et lui confèrent une spécificité, une singularité dans le contexte du « polar » et de la littérature française, la France étant le pays où ses romans sont les plus lus et commentés. Nous espérons donc que le grand public, en particulier celui de Serbie, aura l’occasion de lire l’une de ses œuvres, aucune n’ayant à ce jour été traduite dans sa langue maternelle.

Bibliographie :

Delzongle, Sonja, Cataractes, Denoël, Paris, 2019.

Delzongle, Sonja, Le Dernier chant, Denoël, Paris, 2021.

Delzongle, Sonja, La journée d’un sniper, Jacques André, Lyon, 2007.

Mladenović, Velimir, « Voda je metafora za pukotine duše », interwiev avec Sonja Delzongl, Politika, 4 juillet 2020, p. 5.

Sonja Delzongle en Serbie, pays de ses origines, publié le : 09/08/2019 :  https://www.rfi.fr/fr/emission/20190810-sonja-delzongle-serbie-pays-origines-cataractes

« Thrillers : écoutez la douce petite musique de Sonja Delzongle, auteur lyonnaise à succès », publié le 15/09/2021 : https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/thrillers-ecoutez-la-douce-petite-musique-de-sonja-delzongle-auteur-lyonnaise-a-succes-2251507.html

Podcast avec Sonja Delzongle en intégral, URL: https://www.youtube.com/watch?v=j9fYFJv7AsQ&t=11s

« Sonja Delzongle : l’étoile noire du polar français », https://www.youtube.com/watch?v=KapzkV--C5A&ab_channel=LaGrandeLibrairie

Bandini, Aude. « L’aveuglement volontaire », Revue philosophique de la France et de l'étranger, vol. 143, n° 3, 2018, pp. 391-406.

« Sonia Delzongle / un entretien », https://leslecturesdelonclepaul.over-blog.com/2016/03/sonia-delzongle-un-entretien.html

 

Велимир Младеновић

СРПСКЕ ТЕМЕ У ДЕЛУ СОЊЕ ДЕЛЗОНГЛ

Сажетак. Француска ауторка српског порекла, Соња Делзонгл, чија дела до данас нису превођена на српски језик, велика је светска звезда крими и трилер романа. Њено дело карактеришу савршени заплети, мистерије, изузетна ерудиција и обавештеност о разним темама о којима је реч у њеним књигама (политичке прилике, религија, наука). Међутим, дело ове ауторке обележено је и разним мотивима везаним за српску традицију или културу. Тако већ од своje првe објављенe књиге, ауторка ће говорити о ратовима на простору бивше Југославије, у потоњим ће помињати Николу Теслу, да би присуство српских тема достигло врхунац у роману Катаракте, специфичном по томе што ауторка радњу смешта на југ Србије, а за полазну причу узима клизиште код села Завој из 1963. године. У овом роману, мешајући књижевну имагинацију и стварне догађаје из прошлости, Соња Делзонгл успева да кроз разне српске мотиве – који се огледају кроз фолклор, обичаје, храну и српску лексику – створи универзалну причу о људском страдању, корупцији, фантомима из прошлости и неукротивој природи.

Кључне речи: Соња Делзонгл, српске теме, крими роман              


NOTES

[2] Cette épithète est due à l’auteur de l’émission La Grande Libraire : « Sonja Delzongle: l’étoile noire du polar français ». URL https://www.youtube.com/watch?v=KapzkV--

[3] « Thrillers : Écoutez la douce petite musique de Sonja Delzongle, auteur lyonnaise à succès », publié le 15/09/2021 ; URL https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/thrillers-ecoutez-la-douce-petite-musique-de-sonja-delzongle-auteur-lyonnaise-a-succes-2251507.html

[4] Sonja Delzongle est née d’un père français et d’une mère serbe. Elle a grandi, riche de deux cultures. Diplômée de l’école des Beaux-Arts de Dijon, elle expose pendant une quinzaine d’années puis devient journaliste de presse écrite à Lyon, où elle vit toujours. Elle se consacre aujourd’hui exclusivement à l’écriture. Ses romans publiés : La Journée d’un sniper, 2007 ; À titre posthume, 2009, Le Hameau des Purs, 2011 ; Dust, 2015 ; Quand la neige danse, 2016 ; Syberia, 2017 (roman publié sous le pseudo Dana Skoll) ; Récidive, 2017 ; Boréal, 2018 ; Cataractes ; L’Homme de la plaine du Nord, 2020 ; Le Dernier Chant, 2022 ; Abîmes, 2022. Sonja Delzongle a publié également deux nouvelles : « Phobia », 2018, dans le recueil Phobia, 2018, et « Arthur », 2018, parue dans À peine entré dans la librairie…, 2018. Elle s’est vue récompensée par plusieurs prix littéraires : Prix Anguille sous roche 2015 pour Dust et Prix du jury des lecteurs du festival du polar de Villeneuve les Avignon en 2018 pour Boréal.

[5] Dans un entretien radiophonique Sonja déclare : « Je connais non seulement la Serbie, je connais l’ex-Yougoslavie. Toutes ces très belles régions, toutes différentes. » « Sonja Delzongle en Serbie, pays de ses origines », publié le : 09/08/2019 : https://www.rfi.fr/fr/emission/20190810-sonja-delzongle-serbie-pays-origines-cataractes

[6] « Thrillers : écoutez la douce petite musique de Sonja Delzongle, auteur lyonnaise à succès », op.cit.

[7] Sonja Delzongle, La Journée d’un sniper, Jacques André-éditeur, Lyon, 2007, p. 38.        

[8] Nous en profitons pour remercier Sonia et son éditeur de nous avoir envoyé un exemplaire rare de ce roman. Par ailleurs, l’auteur dédie cet article à Laurent P. (pour qu’il puisse faire connaissance avec l’œuvre de Sonja et l’auteur).

[9] Sonja Delzongle, La Journée d’un sniper, op.cit., p. 9.

[10] Ibid., p. 11.

[11] Sonja Delzongle préfère ce terme pour son travail. Voir : Podcast avec Sonja Delzongle en Intégral, URL : https://www.youtube.com/watch?v=j9fYFJv7AsQ&t=11s

[12] Comme elle l’avoue dans cet entretien, Tesla et son œuvre sont une grande inspiration pour ce roman. Elle le considère comme « un équivalent d’un artiste maudit, par exemple, c’est un scientifique maudit. » Ibid.

[13] « Il est serbe aussi, immigré en Amérique. J’ai visité le musée de Belgrade qui lui est consacré. Il y a l’urne avec les cendres de Tesla. Tout cela m’avait passionné. » Ibid.

[14] Sonja Delzongle, Le Dernier chant, Denoël, Paris, 2021, p. 274.

[15] Ibid, p. 427.

[16] Sonja Delzongle, Cataractes, Denoël, Paris, 2019, p. 47.

[17] « Sonja Delzongle en Serbie, pays de ses origines », op.cit.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] Le terme « aveuglement volontaire » désigne « le comportement d’un individu qui, pour s’épargner une vérité qu’il estime déplaisante ou tout simplement sans pertinence pour lui, choisit de l’ignorer ou de passer outre. » (Aude Bandini, « L’aveuglement volontaire », Revue philosophique de la France et de l’étranger, vol. 143, n° 3, 2018, p. 391.) Cette notion de l’aveuglement est très répandue dans le roman, elle se manifeste même dans le contexte religieux et mérite une étude particulière. Voir : Sonja Delzongle, Cataractes, op. cit, p. 85.

[22] Ce village se trouvait près de Pirot. Le 26 février 1963, en raison du glissement de terrain de la montagne et du blocage de la rivière Visočica, l’eau a rempli le bassin et submergé le village. Dans cette tragédie, 1 700 personnes furent sauvées, et 208 maisons, une école et une église inondées. La population a quitté cette zone et a bâti un nouveau village appelé Novi Zavoj.

[23] Comme l’accorde Sonja Delzongle, elle a voulu situer ce récit en Nouvelle Zélande. Elle a rédigé le premier chapitre du roman (le prologue) avant de se documenter sur le glissement de terrain à Zavoj. L’autrice a voulu rapprocher géographiquement ces personnages, en Serbie, qui est « riche en eau ». Voir : « Sonja Delzongle en Serbie, pays de ses origines », op.cit.

[24] Sonja Delzongle, Cataractes, op.cit., p.15.

[25] Ibid., p. 16.

[26] Ibid., p. 16.

[27] Ibid., p. 27.

[28] Cette eau symbolise dans le roman la naissance et la mort. Elle rafraîchit, peut faire suffoquer, est apte à évoquer aussi bien la vie que la mort, la destruction et le renouveau, la purification et la sanctification. Sonja Delzongle avoue que l’eau est une métaphore pour les fissures dans l’âme. Voir : Velimir Mladenović, « Voda je metafora za pukotine duše ». Intervju sa Sonjom Delzongl, Politika, 4 juillet 2020, p. 5.

[29] Ibid., p. 17.

[30] Ibid., p. 324.

[31] Voir : Sonja Delzongle en Serbie, pays de ses origines, op.cit.

[32] Sonja Delzongle, Cataractes, op.cit., p. 26.

[33] Ibid., p. 90.

[34] Ibid., p. 112.

[35] Ibid., p.112.

[36] Ibid., p. 191.

[37] Ibid., p. 195.

[38] Ibid., p. 57.

[39] Ibid., p. 30.

[40] Ibid., p.58.

[41] Ibid., p. 101.

[42] Ibid., p.195.

[43] Ibid., p. 53.

[44] Ibid., p. 33.

[45] Ibid., p. 89.

[46] Ibid., p. 57.

[47] Ibid., p. 53.

 

Date de publication : janvier 2026


DOSSIER SPÉCIAL : 
La littérature et la culture serbes dans le contexte francophone 

 

Date de publication : juillet 2014

 

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