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Université Bordeaux Montaigne

IVO ANDRIĆ DANS LES MIROIRS CROISÉS
DES OUVRAGES DE RÉFÉRENCE FRANÇAIS

 

 

Résumé : Malgré le nombre important d’écrivains serbes traduits en France, malgré l’accueil enthousiaste que la critique a réservé à certains d’entre eux, la littérature serbe est classée parmi celles dites « mineures ». Ecrites dans les langues dites « rares », peu parlées dans l’Hexagone, celles-ci sont mal connues aussi à cause de l’insuffisance de publications spécialisées en français qui pourraient leur être consacrées : revues littéraires, histoires de la littérature, manuels etc. C’est pourquoi un lecteur francophone désireux de trouver les renseignements de base sur un auteur appartenant à ces littératures se voit souvent contraint de recourir à divers ouvrages de référence, encyclopédies, dictionnaires et lexiques littéraires, éditions spécialisées fondées sur un principe de sélection anthologique, etc. C’est en partant de cette idée que nous avons décidé de tenter de décortiquer l’image de l’écrivain serbe le plus connu et le plus traduit en France, Ivo Andrić, image qui se reflète dans les miroirs croisés de différents textes. Ce faisant, nous serons en mesure de vérifier si cette représentation d’Andrić, sorte de portrait-puzzle brossé durant plusieurs décennies, correspond bien à la place que l’unique prix Nobel serbe et yougoslave occupe réellement sur la scène littéraire française.

Mots-clés : Ivo Andrić, littérature serbe, France, réception, ouvrages de référence, encyclopédies, dictionnaires et lexiques littéraires.

1. Un écrivain aux multiples facettes

Aujourd’hui, à l'ère numérique, pour se renseigner rapidement sur un écrivain ou un ouvrage, un lecteur recourt le plus souvent aux sources disponibles en ligne. Parmi elles il peut consulter également – surtout s’il cherche des informations plus sûres, plus crédibles – diverses encyclopédies, générales ou spécialisées, ou autres de même ordre, tels les dictionnaires ou lexiques des écrivains et de leurs œuvres. Les possibilités offertes aux lecteurs intéressés par les littératures étrangères se sont considérablement multipliées – le libre accès aux nombreuses sources et bases de données a quasiment révolutionné les méthodes de recherche d’informations et de consultation de documents originaux – mais exigent une bonne maîtrise des langues étrangères. D’où la nécessité de relativiser le constat qui vient d’être établi quand il s’agit de traiter de la réception en France d’un écrivain ou d’une œuvre appartenant à une littérature dite « mineure », écrite dans une langue considérée comme « rare » ou « non-universelle » et peu parlée dans ce pays. S’agissant de ces littératures mal connues et peu traduites dans l’Hexagone, les ouvrages de référence évoqués restent souvent, en l’absence de publications spécialisées (revues littéraires, histoires de la littérature, manuels etc.), les sources principales et parfois uniques où le lecteur francophone peut espérer trouver les renseignements de base sur ce qui l’intéresse. D’où l’intérêt que présente l’étude de ces sources susceptibles de nous renseigner, entre autres, sur le traitement en France d’un écrivain serbe appartenant donc lui aussi à une littérature dite « mineure ». Partant de cette idée, nous nous proposons de tenter de décortiquer l’image de l’écrivain serbe le plus connu et le plus traduit à l’étranger, Ivo Andrić, image que reflètent les miroirs croisés de différentes encyclopédies, dictionnaires et lexiques littéraires, éditions spécialisées fondées sur un principe de sélection anthologique, etc. Ce faisant, nous serons en mesure de vérifier si cette image, brossée durant plusieurs décennies, correspond bien à la place que l’unique prix Nobel de littérature de l’ex-Yougoslavie occupe réellement sur la scène littéraire française.

En feuilletant les versions papier de ces ouvrages, bien antérieures donc à l’apparition d’Internet, on constate à première vue que la représentation d’Andrić et de son œuvre est en fait fondée sur quelques éléments communs qui touchent à sa poétique. En premier lieu les auteurs des articles mettent en évidence son affection passionnée pour sa Bosnie natale et son histoire souvent tragique où il a puisé son inspiration. Puis ils s’attachent à ses autres caractéristiques littéraires : la particularité de son monde imaginaire – parfois cruel mais toujours profondément humain –, la richesse de son style extrêmement soigné, ses personnages qui, malgré leur couleur locale, affrontent des problèmes d’ordre universel. Cette image, quelque peu schématisée, est bien entendu variée et enrichie à travers les articles d’auteurs qui, tous, interprètent les qualités littéraires d’Ivo Andrić en fonction de leurs propres goûts et critères esthétiques.

L’Encyclopaedia universalis[1] lui consacre un petit essai qui se réfère à son œuvre vue dans sa totalité. C’est une œuvre – constate d’abord Agnès Rebattet, l’auteure de l’article – qu’il n’est pas aisé de situer : elle semble dégager le réalisme, mais ce n’est là qu’une illusion, Andrić échappant à tout courant littéraire. Ce qui est certain, c’est la fidélité passionnelle de l’écrivain pour une Bosnie, à la fois historique et légendaire, où « il puis[e] dans un fond historique d’une exceptionnelle richesse ». Ce penchant évident d’Andrić pour le passé de son pays natal ne signifie toutefois pas, ajoute-t-elle, que son œuvre relève du récit historique. Non, l’Histoire qui a marqué pour toujours le visage tragique de la Bosnie est ici une sorte de tremplin qui permet à l’écrivain de tendre vers l’universel. Et si la plupart de ses récits « sont élaborés à partir de données historiques rigoureusement exactes, ils n’en sont pas moins situés hors du temps, affranchis de toute limite par l’imagination de l’auteur ».

Tout en rendant hommage à ses grands romans, en particulier au Pont sur la Drina, « composé d’une façon originale et hardie » et fondé sur un « antagonisme de l’éphémère et de l’éternel », ce qui est « un élément important de la philosophie » de l’écrivain, Encyclopaedia universalis présente Andrić avant tout comme un grand maître de la nouvelle. C’est dans celles-ci, souligne Agnès Rebattet, que l’écrivain développe un vaste réseau de thèmes les plus divers et toute une panoplie de personnages variés, étranges qui appartiennent souvent à un passé lointain, à « un monde oriental » bigarré et exotique. Parmi ceux-ci elle distingue surtout l’original Alija Djerzelez, « sorte de Don Quichotte » qui, « esclave de son amour de la beauté et de l’impossible », est incapable de s’adapter à la réalité.

C’est dans une autre nouvelle – « Le pont sur la Jépa » – explique-t-elle, qu’Andrić exprime l’un des principes fondamentaux de son esthétique et de sa philosophie : « seul, l’acte de créer a de l’importance : c’est par lui que l’homme s’affirme devant la mort ». Sur ce même principe repose la symbolique du pont sur la Drina qui incarne « la beauté durable du rêve de l’homme qui défie ce que le destin emporte dans le secret du néant ». Enfin, c’est grâce à lui, entre autres, que la vision andrićienne du monde échappe à un pessimisme sans issue. Le lecteur, remarque Agnès Rebattet, reste certes et malgré tout fortement et durablement marqué par le ton pessimiste de certains récits où l’auteur développe le thème du destin tragique et du mal comme dans la nouvelle « Au temps d’Anika » ou dans « un des chefs-d’œuvre de la littérature serbe » – La Cour maudite, une œuvre « dantesque » et « puissamment composée ». Mais au final, il apparaît à l’évidence qu’Andrić « ne s’arrête pas à cette vision pessimiste » de l’homme et du monde, et que son œuvre se positionne du côté de l’espoir. La preuve en est aussi, conclut L’Encyclopaedia universalis, son discours prononcé lors de la remise de son prix Nobel dans lequel il a clairement défini « le rôle et la mission de l’écrivain » : « Le conteur et son œuvre ne servent à rien s’ils ne servent l’homme et l’humanité ».[2]

Qu’Ivo Andrić ait utilisé dans son discours le terme « conteur » ne relève sans doute pas du hasard. Car il est lui-même un « conteur par-dessus tout », comme le souligne Michel Aubin, ancien professeur à la Sorbonne et auteur de l’article dans le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse[3]. C’est un conteur qui, « avec un grand souci d’exactitude historique », peint un « monde clos intermédiaire entre l’Orient et l’Occident », où prédominent les figures de femmes, « modèles parfaits d’un univers de victimes ». Mais dans le même temps, précise Michel Aubin, son œuvre – dont « l’écriture très sobre contraste … avec les sujets souvent cruels qu’il aborde » – dépasse largement le cadre étroit de la littérature régionaliste et « atteint l’universel par une méditation sans cesse sous-jacente sur la condition humaine » (ce qui rappelle l’influence lointaine de Kierkegaard) et par une réflexion lucide « sur les fondements de la création artistique » qui est le plus explicitement exprimée dans Les conversations avec Goya.

2. Une œuvre-pont entre l’Orient et L’Occident

Le Dictionnaire des littératures[4] de Philippe Van Tieghem met lui aussi l’accent sur le talent de conteur d’Andrić mais ajoute que c’est un « artiste de renommée internationale dont le style, devenu classique, se distingue par sa grande richesse d’expression ». Ce qui frappe dans ses récits « nourris d’une documentation historique très sérieuse », c’est d’abord, dit-il, la diversité des caractères qui « constituent tout un monde pittoresque », un monde authentique qui se présente comme une galerie de portraits où s’entrecroisent haïdouks serbes et moines catholiques, beys et pachas turcs, riches marchands et pauvres serfs et paysans, « avec leurs passions, leur misère, leurs traditions, leur langage cru mais plein de sève ».

Le Dictionnaire des écrivains du monde[5] met également en relief cette unique panoplie de personnages et souligne lui aussi que les récits d’Andrić s’inspirent fortement « de l’atmosphère particulière » de la Bosnie – « symbole par sa bigarrure socioreligieuse […] d’une fraternité difficile à établir en raison de méfiances ancestrales ». Issus justement de ce milieu bosniaque, ou du folklore balkanique, ces personnages sont enrichis, transformés à travers « l’humour associé à la psychologie » en caractères « profondément humains », et c’est grâce à leur humanisme mis sans cesse à l’épreuve par la multiplicité des divergences religieuses, raciales et linguistiques qu’ils « s’apparentent aux grands archétypes de mangeurs d’absolu ».

« En effet, bien qu’il reste très proche de son terroir natal », Andrić sort de ce cadre initial étroit « pour mettre en valeur l’homme éternel », confirme de son côté dans Encyclopédie française[6] Henri Boissin, ancien professeur à l'École nationale des langues orientales vivantes de Paris. L’écrivain dépouille ses personnages de leurs « contingences » et de leurs « particularismes de caste, de race, de religion » afin d’accentuer leur dimension universelle. C’est la raison pour laquelle tout ce « monde mouvant et bigarré » – où se côtoient dignitaires ottomans, officiers autrichiens, petits artisans bosniaques, riches, débauchés et gueux, « avec leurs conflits de passions, d’intérêts, de coutumes, de parlers même » – nous paraît à la fois surprenant et convaincant. Et même quelque peu triste, ajoute Henri Boissin, en établissant un parallèle insolite avec le positionnement de l’écrivain face à la réalité qu’il explore. La démarche entreprise par Andrić, dit-il, ressemble en fait à celle d’un entomologiste « décrivant l’insecte qu’il voit se démener sous sa loupe, tout en sachant fort bien qu’il n’est pas en son pouvoir de changer quoi que ce soit à ce qu’il observe », ce qui colore son œuvre « d’une certaine tristesse ». Enfin, conclut Boissin, Andrić est également un styliste parfait, un « grand artisan du mot et de la phrase » qui « pèse soigneusement chaque expression », surtout dans ses nouvelles, le genre qui semble « le mieux adapté à son talent ».

Ivo Andrić est indéniablement un artiste du mot et « très certainement le meilleur styliste » parmi les écrivains yougoslaves, remarque pour sa part Thomas Butler dans son article du Dictionnaire des littératures étrangères contemporaines[7]. Selon lui, son œuvre dont l’écriture se distingue avant tout par l’emploi habile d’allusions et de symboles, illustre parfaitement le « principe selon lequel un écrivain réussit d’autant mieux qu’il décrit le milieu qui lui est le plus familier ». Surtout impressionné par la dimension symbolique du Pont sur la Drina, mais aussi par quelques nouvelles où l’écrivain compose l’une de ses images obsessionnelles, celle du pont, Butler conclut avec conviction : « Le symbole préféré d’Andrić est le pont, non seulement structure belle et utilitaire mais aussi représentation de la Bosnie elle-même comme lien entre les civilisations de l’Orient et de l’Occident. »

Dans la même perspective, on relève l’appréciation de Janine Matillon – traductrice et ancienne professeure aux Langues orientales à Paris – publiée dans Dictionnaire (Lafont-Bompiani)[8]. Elle précise que ce lien entre l’Orient et l’Occident ou, pour reprendre son expression, leur « rencontre » symbolisée par l’image du pont, constitue en effet « le thème favori » de l’œuvre d’Andrić qui, elle-même, pourrait être interprétée comme une sorte de pont littéraire par lequel l’Occident rejoint l’Orient et vice versa. Car, si le « souci de l’humain » apparente Andrić à Tchékhov ou à Gogol, « la faconde et la simplicité » de son écriture, alliées souvent à la « finesse d’analyse du psychologue occidental », le rapprochent du conteur des Mille et Une Nuits. Par ailleurs, tout en soulignant l’importance de ses « nombreuses nouvelles à thème historique où son talent de conteur se donne libre cours », Janine Matillon met l’accent cependant sur trois romans d’Andrić : ses deux grands romans-chroniques qui « s’attachent surtout, par-delà le séculaire et le quotidien, la légende et la réalité, à rapporter les espoirs et les douleurs des populations » de la Bosnie ; et sur La Demoiselle, « sorte de Bovary bosniaque dévorée par la passion non point des hommes mais de l’argent ».

3. Poète, conteur et romancier

Parmi tous les ouvrages encyclopédiques, une place particulière revient sans conteste au Dictionnaire des Œuvres (Lafont-Bompiani)[9] qui consacre à Ivo Andrić, ou plus exactement à ses livres les plus importants, sept articles rédigés par Dejan Bogdanović, ancien enseignant aux Langues orientales. Ce véritable réseau de références, qui se croisent et se complètent, compose une sorte de portrait-puzzle dans lequel il est possible à la fois de suivre l’évolution littéraire de l’écrivain et de se renseigner sur ses œuvres principales : poésie, nouvelles, romans. Jeune écrivain « d’une sensibilité exacerbée », Andrić s’est d’abord fait connaître en tant que poète préoccupé, est-il précisé, par des questions d’ordre métaphysique et par « toutes les douleurs du monde ». Ces œuvres de jeunesse, ces « esquisses lyriques » – Ex Ponto et Inquiétudes, truffés de méditations sur « l’âme, l’espoir, la foi » – sont d’autant plus importantes qu’elles contiennent déjà, dixit ce dictionnaire, « le potentiel d’émotion et d’idées d’où jaillira plus tard la prose d’Andric ». 

Cette « prose » dans laquelle l’écrivain a exprimé justement tout le potentiel de son immense talent – et qui n’était qu’en germe dans ses poèmes – concentrera naturellement l’intérêt du Dictionnaire des Œuvres. À propos de l’œuvre narrative d’Andrić composée d’un nombre impressionnant de contes et de nouvelles, est d’abord soulignée sa diversité fondée sur la multitude des thèmes et des sources d’inspiration, une diversité qui échappe aux classifications rigoureuses. Certaines nouvelles sont inspirées par le petit monde « à la fois héroïque et cocasse » qui séduit par « la sève drue et les fraîches couleurs de la vie » (le cycle sur les franciscains). D’autres, à l’inverse, dégagent un souffle de poésie : ce sont des contes inspirés par les légendes et la tradition populaire. D’autres encore, toujours selon le même dictionnaire, expriment une vision tragique et pessimiste de l’existence humaine : elles sont souvent peuplées de personnages « condamnés à souffrir » dans un monde « impénétrable et ténébreux qu’étreint un mal indéfinissable ». À titre d’exemple est cité « Le chemin d’Alija Djerzelez », histoire d’un « chevalier errant, de type oriental » devenu la victime de sa terrible passion pour l’insaisissable beauté féminine. La Cour maudite est qualifiée de « très longue nouvelle » qui dépeint un monde « mystérieux » et « absurde », « une sorte de cauchemar » dont la narration se distingue par son « ton si original et si convaincant ».

Au sujet des romans d’Andrić, Dictionnaire des Œuvres en examine trois à la loupe et démontre que, chez lui, le talent du romancier va de pair avec celui du conteur. Ainsi, La Demoiselle, qualifiée d’œuvre « balzacienne », est présentée comme « réalisation psychologique du portrait d’une femme avare », comme l’incarnation d’une sorte d’ascète dont la passion immodérée pour l’argent témoigne d’une « profonde déformation de la personnalité ». La Chronique de Travnik et Le Pont sur la Drina, grandes sagas historiques, sont dits plus authentiques et plus émouvants. Le premier narre la chronique d’une petite bourgade bosniaque et sort largement de son cadre historique pour devenir « une image hallucinante de la fatalité », celle d’un microcosme « replié sur lui-même », « vivant dans la haine, la brutalité et l’incompréhension », et qui « par découragement » refuse « toute possibilité du bonheur ». Le Pont sur la Drina est aussi une sorte de chronique, mais différente quant à sa conception. S’appuyant « sur une tradition orale encore vivante » et donnant libre cours à son imagination qui crée « des portraits inoubliables » – tantôt tragiques, tantôt comiques, voire burlesques – Andrić nous offre, conclut Dictionnaire des Œuvres, une véritable fresque : une « fresque des joies et détresses quotidiennes, de la souffrance d’un peuple ».

4. Parmi les plus grandes plumes européennes

Outre les encyclopédies et les dictionnaires littéraires qui, il est vrai, furent souvent les seules sources fiables pour recueillir les renseignements de base sur Ivo Andrić et son œuvre, les critiques et lecteurs français ont pu trouver des informations supplémentaires dans des ouvrages et éditions spécialisées conçus sur un principe de sélection anthologique se référant exclusivement aux critères esthétiques. Parmi ceux-ci, destinés souvent à un large public, nous en évoquerons trois qui donnent une idée assez précise de la place d’Andrić sur la scène littéraire internationale et le rangent au nombre des plus grands écrivains européens du XXe siècle.

De son vivant, en 1965, le prix Nobel yougoslave fait déjà partie de l’élite littéraire présentée dans un ouvrage de référence de la littérature contemporaine intitulé Les écrivains célèbres[10]. Intriguée par sa personnalité authentique à l’allure mélancolique et plutôt secrète, par sa discrétion et sa modestie, Edith Thomas brosse d’abord un portrait de l’écrivain qui n’est sans doute pas très différent du vrai visage d’Andrić :

Grand, mince, les cheveux encore noirs, le regard scrutateur derrière ses lunettes, le sourire un peu mélancolique et comme retenu, quel feu secret se cache sous cette réserve, sous cette politesse ? Ivo Andritch n’a pas changé malgré son prix Nobel... Il est de ceux que la gloire ne modifie pas parce qu’il sait ce qu’en vaut l’aune et qu’elle ne suffit pas à définir un homme. Et chaque fois qu’il s’assied à sa table de travail, cet écrivain, aujourd’hui consacré par la plus haute récompense internationale, se pose la même interrogation anxieuse : ‘Voilà qu’on te prend pour un écrivain, il faudrait le prouver.’ Tant de modestie est assez rare pour qu’on y insiste.

Edith Thomas met ensuite l’accent sur quelques traits principaux de la poétique de l’écrivain. Selon elle, Andrić est avant tout un romancier passionné par le passé, un explorateur méticuleux qui « puise aux sources, comme le ferait un historien », sans s’autoriser, à l’instar de Tolstoï dans Guerre et Paix, « aucune liberté avec l’Histoire ». Mais tout en sachant que celle-ci « s’incarne dans des destins individuels », Andrić donne, en revanche, libre cours à son imagination dans la création de personnages « pittoresques », « singuliers », brossés « avec précision, avec méticulosité, avec humour aussi – ce qui n’exclut pas », ajoute-t-elle, « le sens du tragique ». La dimension tragique de ses héros, qui reflètent en réalité « toutes les contradictions et tous les déchirements » d’un monde à la lisière de l’Orient et de l’Occident, est parfois tellement accentuée qu’Andrić « pourrait passer pour pessimiste ». Pourtant, même en l’absence de toute « illusion sur la condition humaine », conclut Edith Thomas, cet écrivain généreux pour qui la vie humaine représente une « valeur absolue » est aux antipodes d’un grand nombre de romanciers contemporains : tandis que ceux-ci « s’acharnent à déchirer, à détruire l’homme », Ivo Andrić, lui, « le sauve » par son humanisme sans borne, « par son immense pitié ».

Vingt ans après la publication des Ecrivains célèbres, un autre ouvrage destiné au grand public – La Bibliothèque idéale de Bernard Pivot – confirme que le prix Nobel yougoslave appartient définitivement à l’élite des plumes de la littérature européenne et mondiale. Son roman La Chronique de Travnik y est sélectionné parmi les dix livres majeurs des « littératures d’Europe centrale » et côtoie Le brave soldat Chvéïk de Jaroslav Hasek, Ferdydurke de Witold Gombrowicz, Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz, ou encore Migrations de Miloš Crnjanski. Une note explicative accompagne la liste des œuvres sélectionnées et on peut y lire :

Ce roman historique ne vise pas seulement à reconstituer (…) le microcosme d’une petite ville bosniaque à l’époque de Napoléon : à travers la peinture d’une société en déliquescence, le grand écrivain yougoslave parvient à l’universel en donnant une image inoubliable des forces et des lois qui pèsent sur la condition humaine.[11]

Jetons enfin un regard rapide sur Le livre des livres du XXe siècle qui avait pour ambition d’offrir à un large lectorat « les plus grands textes contemporains qu’il faut avoir lus ».[12] Dans ce gros volume qui se présente comme une sorte d’anthologie de la littérature contemporaine mondiale et où dominent largement des auteurs appartenant aux « grandes langues », Ivo Andrić est représenté par un extrait du Pont sur la Drina, un épisode particulièrement dramatique narré dans un style sobre mais très expressif qui évoque « l’impôt de sang » prélevé par les Turcs qui arrachaient de jeunes garçons chrétiens à leurs familles et les destinaient « à former les régiments de janissaires ». Cet extrait est d’autant plus significatif qu’il révèle au lecteur les origines de l’idée de la construction du pont : c’est l’un de ces enfants serbes enlevés, devenu Mehmed Pacha Sokolović et grand dignitaire de la Sublime Porte, qui décide – afin d’exorciser ses traumatismes d’enfance causés par la loi brutale et inhumaine de « l’impôt de sang » – de faire construire le pont sur la Drina afin de relier, comme le remarque un critique, « les deux rives de son paysage natal comme les deux pôles de son identité ».

5. Un noble prix Nobel

Avant de boucler ce tour d’horizon des ouvrages de référence il nous semble utile d’évoquer plus en détail l’article consacré à Ivo Andrić dans Les prix Nobel de littérature[13], article qui mérite une attention toute particulière. D’abord parce que cette monographie est une sorte d’anthologie de la littérature mondiale du XXe siècle, un véritable panthéon littéraire dont la crédibilité est assurée par l’autorité de la plus haute récompense littéraire du monde. Et aussi parce que rédigé sous la forme d’un essai synthétique, l’article retrace en grandes lignes l’évolution intellectuelle et littéraire d’Andrić tout en offrant de lui et de son œuvre un portrait lapidaire mais nuancé et complet.

Laurand Kovac, l’auteur du texte et bon connaisseur de l’écrivain, fait remarquer que les pages qui ouvrent cette œuvre « considérable » frappent d’abord par leur « pessimisme morbide », leur « vertige funèbre ». Ces pages bouleversantes sont celles d’Ex Ponto, sorte de journal intime d’un prisonnier « éperdu de solitude » et « transi de désespoir », dans lequel l’auteur « se voit, un peu comme Lamartine […] au seuil de la tombe, exclu par un destin aveugle du monde tourmenté qui lui fait peur et le fascine ». Mais ce ton pessimiste des premiers écrits d’Andrić, ainsi que « son mal de vivre » et « sa perception déchirée de l’existence » – conditionnés en grande partie par le chaos de la Première Guerre mondiale – ne persisteront pas : à l’aube de la maturité spirituelle, l’écrivain trouve sa véritable voie et se tourne résolument vers l’exploration du « monde diapré, lointain » de la Bosnie dont il « fait son pôle magnétique ». Ce revirement, fait remarquer Kovacs, est perceptible tant sur le plan des idées que sur celui formel et stylistique. La philosophie d’Andrić exprimée dans « une langue simple, précise, accessible à tous » – « ce qui contribue à le faire reconnaître comme le meilleur styliste de son temps » – devient « éminemment pragmatique » sans être « jamais réductrice ».

Sans négliger les écrits de jeunesse de l’écrivain, Kovacs se consacre aux nouvelles et romans, aux formes littéraires qui, dit-il, convenaient parfaitement à sa sensibilité, à son talent, ainsi qu’à sa nature d’« homme de réflexion ». Parmi ses nombreux récits occupe une place à part la nouvelle « Au temps d’Anika ». Pourquoi ? Parce que c’est « une œuvre exemplaire de la facture d’Ivo Andric ». Parce que « jamais sans doute », il « n’a affirmé avec plus de puissance la détresse magnifique de l’homme à la merci de sa force primaire, en divorce avec sa projection psychologique, éthique et affective ». Enfin, parce que c’est « aussi une fable métaphysique » qui « appelle à réfléchir sur l’être de l’homme dans toute sa complexité spirituelle et charnelle ». Ce choix de Kovacs, cette place de prédilection réservée à la nouvelle « Au temps d’Anika », n’est en rien surprenant : impressionné par la force intérieure de ce récit et par le destin tragique de son héroïne marquée à jamais par sa « scandaleuse beauté », Laurand Kovacs a consacré deux articles à cette nouvelle d’Andrić en essayant d’élucider les mystères de sa puissance frappante et séductrice[14].

Cependant, pour démontrer la nature de la philosophie humaniste de l’écrivain et ses rapports singuliers avec l’Histoire et le Temps, « suprême lien entre les hommes, cordon ombilical et garrot de l’humanité », Kovacs se réfère surtout à l’œuvre romanesque d’Andrić écrite à l’époque de sa pleine maturité. Les idées principales du romancier serbe, l’essence même de son œuvre, sont contenues, remarque-t-il, dans l’image subliminale et symbolique du pont, en particulier dans celle développée dans Le Pont sur la Drina. Dans ce roman, le pont, « édifice gracieux et puissant », est « son anneau féerique, son lieu mythique, son lieu magique » à travers lequel il donne corps à son idée maîtresse, « la pérennité, la permanence de l’homme face à sa propre précarité ». Mais, poursuit Kovacs, il est tout aussi intéressant d’observer l’œuvre romanesque d’Andrić sur le plan formel qui, lui, exprime la singularité de la poétique de ce romancier. La Demoiselle et La Chronique de Travnik correspondent « le mieux à ce que l’on appelle d’ordinaire un roman ». Le premier prend même l’allure d’un « roman policier », mais « l’illusion est brève » car il apparaît rapidement que le narrateur « mène une fausse enquête ». Le second a plus de l’ampleur ; il possède « la structure ramassée, l’unité d’action, l’orchestration polyphonique ». Dans Le Pont sur la Drina, Andrić a choisi une autre stratégie narrative : « l’art de la rupture et de l’enchevêtrement » tout en réalisant l’unité du roman par le biais de la figure du pont. Kovacs évoque enfin La Cour maudite où Ivo Andrić pratique, « comme à son habitude », la technique de « la substitution des narrateurs ». Cette œuvre, dit-il, représente, en fait, « du point de vue esthétique », « une sorte de poétique du conte et de l’art du conteur ». Voici la brève description de cette « poétique » :

Degré par degré, conteur après conteur, la vie de l’humanité, que l’on confond souvent avec l’Histoire, peut se lire du plus proche au plus lointain, de l’oubli dans lequel puise le poète aveugle à l’actualité la plus brûlante.

En conclusion, Kovacs revient sur une question soulevée fréquemment par la critique française : Andrić est-il ou non un écrivain pessimiste ? « Tout compte fait, la lecture pessimiste de l’œuvre d’Ivo Andrić ne s’impose pas ; bien au contraire, il s’en dégage un dynamisme tranquille qui, sans phrase, refait le monde en le restituant. » Une réponse claire, placée comme une sorte de mot de fin, ne laisse aucun doute : « Le Jury Nobel ne s’y est pas trompé. »

6. Un bilan contrasté

Les deux derniers ouvrages évoqués – Les prix Nobel de littérature et Le Livre des livres du XXe siècle – ont paru au début des années 1990, plus exactement l’année qui voit l’éclatement de la guerre civile en Bosnie. Ce n’est évidemment qu’une coïncidence qui n’a pas pu avoir d’impact sur la représentation de l’écrivain qui y était faite. En revanche, dans les années qui suivront, l’écho médiatique de cette guerre fratricide changera le contexte de la réception d’Andrić à l’étranger et aura une certaine influence sur la perception et l’accueil de son œuvre. En France également Andrić attirera une attention accrue des éditeurs et des critiques mais aussi du public : on publiera ou on rééditera plusieurs de ses livres dont Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik qui seront accueillis avec un grand enthousiasme. Mais c’est aussi la période où se perçoivent des signes qui annoncent une possible évolution dans le traitement de l’écrivain dans les ouvrages français de référence.

Dans les deux lexiques qui sortent respectivement en 1994 et 1995, Andrić est toutefois présenté comme auparavant : avec le respect qu’inspirent l’importance de son œuvre et sa place parmi les écrivains majeurs des Balkans. Le Dictionnaire universelle des littératures[15], qui comporte trois volumes, a logiquement réservé plus d’espace à la présentation de l’écrivain. La rédaction de l’article a été confiée à l’universitaire croate Predrag Matvejević. Bon connaisseur de l’œuvre d’Ivo Andrić, celui-ci a brossé un « portrait » dans lequel sont retracées, d’une part, les périodes importantes de sa vie – notamment celles englobant ses études et sa carrière diplomatique – et d’autre part, les étapes déterminantes de son évolution littéraire. Y sont loués en particulier « son exceptionnel art de conteur » et « la simplicité incomparable de son style, sobre et lapidaire » qui évoque et « la tradition orale de la poésie épique » et « une certaine influence » provenant de l’Orient. Est ensuite abordée la complexité du rapport d’Andrić à l’Histoire : l’écrivain a réussi à éviter « les lieux communs du roman historique » grâce à sa vision d’un passé « à la fois historique et ahistorique, … séculaire et quotidien, légendaire et réel ». Selon Matvejević, « l’un des chefs-d’œuvre les plus accomplis » d’Andrić est La Cour maudite où se discerne « bien plus qu’une simple allusion à la terreur et à la dictature fascistes et staliniennes ».

Le Dictionnaire des auteurs européens[16] fait quant à lui ressortir les traits poétiques typiques chez Andrić : si son œuvre se focalise sur la Bosnie présentée comme un « pays-frontière entre deux monde, l’Est et l’Ouest, l’islam et le christianisme » – un pays « déchiré », marqué « par la souffrance » – ses personnages ou, plus exactement, leurs destins individuels tissés dans ses nouvelles et romans sont « révélateurs de l’histoire nationale, locale ou familiale ». Ce dictionnaire réserve une place à part au Pont sur la Drina, « une fresque pleine de vie » en soulignant la symbolique du pont qui, seul capable de surmonter « les forces destructrices du temps », incarne dans le roman « l’indestructibilité de l’œuvre humaine ».

Si nous nous arrêtions là, au terme de ce long parcours à travers les articles analysés, il nous serait possible de constater que l’image d’Ivo Andrić qui en ressort pourrait être tenue pour juste et crédible. Une image, certes à cent visages tantôt éclaircis tantôt déformés comme dans un jeu de miroirs, mais qui reflète toutes les facettes de son œuvre. En ce sens on pourrait même affirmer qu’elle incarne avec plus ou moins de fidélité celle de la critique serbe : en soulignant qu’Ivo Andrić est l’un des plus célèbres écrivains serbes et yougoslaves, elle met en exergue ses multiples talents de poète, nouvelliste, romancier, essayiste, le tout étant naturellement conditionné par les règles encyclopédiques qui imposent une présentation sommaire de l’écrivain rédigée dans un style concis et serré. Bien qu’elle traduise correctement les qualités littéraires et l’importance de l’œuvre de l’unique prix Nobel de littérature serbe, cette image pourrait paradoxalement s’avérer trompeuse parce que ne correspondant pas pleinement à la place réelle d’Ivo Andrić sur la scène littéraire française ainsi qu’auprès du grand public. Les exemples qui suivent jettent en effet une autre lumière sur la position et le traitement qui lui sont réservés dans l’Hexagone.

Voyons d’abord la version en langue française de Wikipédia, l’encyclopédie en ligne sans doute la plus consultée des sources électroniques du même genre. On est surpris de découvrir que l’image d’Andrić décrite précédemment contraste fortement avec ce qui lui est ici modestement consacré. Contrairement à la présentation détaillée et approfondie de l’écrivain serbe et de son œuvre donnée dans les éditions en d’autres grandes langues mondiales – anglais, espagnole, italien, russe…[17] – le court article publié en français se contente de mettre l’accent sur la bibliographie d’Andrić et sur les informations de base relevant de sa biographie en se limitant étrangement à… 1945[18] ! De manière tout aussi inappropriée, Andrić est traité de façon similaire dans un autre ouvrage encyclopédique : publié en 2012, le Dictionnaire mondial de la littérature[19] ne lui consacre qu’une modeste notice, réduite à quelques informations bio-bibliographiques. Ce traitement réservé à l’écrivain serbe est d’ailleurs visible dès le premier coup d’œil : l’article consacré à l’auteur suivant dans l’ordre alphabétique est trois fois plus long que celui dédié à Andrić ! Il s’agit de Jerzy Andrzejewski, un écrivain certes important pour la littérature polonaise mais qui fut – d’après le même dictionnaire – « l’un des défenseurs les plus virulents du réalisme socialiste » après la Deuxième Guerre mondiale avant de se ranger, dans les années 1970, « parmi les opposants » au régime communiste. Cette disproportion est encore plus incompréhensible si l’on se réfère au Dictionnaire universelle des littératures mentionné plus haut où l’article sur Andrić est trois fois plus fourni que celui sur le romancier polonais.

Tout aussi surprenante est la manière dont l’Histoire de la littérature européenne dirigée par Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine[20] rend compte d’Ivo Andrić. Dans cette publication qui comporte plus d'un millier de pages de grand format, qui a pour ambition de présenter les écrivains majeurs du Vieux continent et de donner un aperçu de tous les phénomènes littéraires importants en Europe, quatre lignes (!) suffisent pour « présenter » l’unique lauréat yougoslave du prix Nobel de littérature [21]. Ce fait saute aux yeux quand on voit qu’une page presque entière a été consacrée par exemple à Ismail Kadaré, ou que d’autres écrivains européens tels Witold Gombrowicz, Günter Gras ou Hugo Klaus ont eu droit, chacun, à quatre pages. Cette place plus que modeste réservée à l’auteur du Pont sur la Drina et de La Chronique de Travnik étonne plus encore si l’on prend en considération l’opinion de la critique française exprimée justement sur ces romans tenus tous deux pour des « chefs-d’œuvre de la littérature européenne »[22], pour de « grands romans européens du XXe siècle ».[23] Dans un premier temps on peut certes tenter de justifier ce traitement inadéquat d’Andrić en arguant que le succès en France de ses deux grands romans est survenu après la sortie de l'Histoire de la littérature européenne. Mais ce serait là, pour le moins, un argument fallacieux. Car dans la nouvelle édition (la troisième), retouchée et augmentée, publiée en 2021, soit trois décennies plus tard, les quatre lignes consacrées au « prix Nobel de littérature 1961 » ont été « enrichies » de quelques caractères seulement, le nombre nécessaire pour donner le nom de la prestigieuse récompense qui lui fut décernée[24].

Les éloges avec lesquels la critique a accompagné la parution dans les années 1990 de nouvelles traductions de ces deux chefs-d’œuvre[25] ne suffisaient pas non plus pour que l’un au moins entre dans « Les cent livres du siècle ». Cette liste établie en 1999 sur la base du vote de quelques 17 000 lecteurs[26]  exprime le goût du large public français mais ne cite aucun livre du prix Nobel serbe alors que s’y trouvent, par exemple, les romans d’Alberto Moravia, d’Heinrich Böll ou d’Ismail Kadaré. Il apparaît donc, et cette liste le prouve clairement, qu’Ivo Andrić ne fait pas partie, loin s’en faut, des écrivains préférés des Français. Un constat identique s’impose après consultation de quelques autres sélections des « meilleurs » livres parmi lesquelles nous citerons celle établie par le même prestigieux quotidien français, mais vingt ans après (2019) et sur d’autres critères. Les auteurs de cette sélection, présentée sous le titre « Les 100 romans qui ont le plus enthousiasmé ‘Le Monde’ depuis 1944 »[27], ont à leur tour oublié le grand sage des Balkans mais aussi occulté l’enthousiasme avec lequel leurs collègues et chroniqueuses du même journal, Nicole Zand et Marion Van Renterghem, ont lu ses romans. La première, enchantée, a ainsi déclaré que Le Pont sur la Drina est « l’un des plus grands romans de notre siècle »[28] ; la seconde, admirative de l’art de narration dans La Chronique de Travnik, a écrit que c’est « un roman éblouissant, incroyablement captivant sous ses faux airs de récit ethnographique »[29].

Ces derniers exemples prouvent que, malgré l’image positive que reflète la plupart des ouvrages de référence – image qui correspond à l’importance de son œuvre – la position d’Andrić aux yeux de la critique et du public français demeure instable voire fragile. Ce constat pourrait paraitre incongru si l’on prend en considération sa longue présence sur la scène littéraire française – sept décennies ![30] – mais les connaisseurs ne s’en étonneront pas. Comme nous l’avons montré dans d’autres articles[31], bien qu’il soit l’écrivain serbe le plus traduit en France — vingt de ses livres y ayant paru à ce jour —, bien que ses ouvrages les plus connus, également disponibles en édition de poche, soient plus ou moins présents dans les grandes librairies de l’Hexagone, et bien qu’il existe plusieurs études approfondies consacrées à son œuvre ainsi que de nombreux articles parus dans la presse et les périodiques littéraires, Ivo Andrić demeure, pour chaque nouvelle génération de critiques, un écrivain à découvrir — ou plutôt à redécouvrir, après de fréquentes et récurrentes périodes d’oubli et d’ignorance injustifiés.

Sources 

La Bibliothèque idéale, Nouvelle édition, Paris, Albin Michel, 1989, p. 88.

Les Cent livres du siècle,
https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_cent_livres_du_si%C3%A8cle

Les 100 romans qui ont le plus enthousiasmé ‘Le Monde’ depuis 1944, in Le Monde, 21 juin 2019. https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/06/21/les-100-romans-qui-ont-le-plus-enthousiasme-le-monde-depuis-1944_5479594_3246.html

Dictionnaire bibliographique des Auteurs de tous les temps et de tous les pays, Paris, Lafont-Bompiani, 1980, t. I, p. 89-90.

Dictionnaire des auteurs européens, sous la direction d’Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine, Paris, Hachette, 1995, p. 17-19

Dictionnaire des écrivains du monde, sous la direction de Pierre Brunel et Robert Jonanny, Paris, Fernand Nathan, 1984, p. 21.

Dictionnaire des littératures de Philippe Van Tieghem, Paris, Quadrige / PUF, 1968, t. I, p. 161-162.

Dictionnaire des littératures étrangères contemporaines, encyclopédie universitaire, Paris, Éditions universitaires, 1974, p, 688-689.

Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Paris, Lafont-Bompiani, 1980. (« Chemin d’Alija Djerzelez », t. I, p. 710 ; « Chronique de Travnik », t. I, p. 761-762 ; « Contes d’Andric », t. II, p. 53-54 ; « La Demoiselle », t. II, p. 252 ; « Cour maudite », t. II, p. 132 ; « Il est un pont sur la Drina », t. III, p. 667-668 ; « Poésie de Andric », t. V, p. 350-351)

Dictionnaire mondial de la littérature, sous la direction de Pascal Mougin et Karen Haddad-Wotling, Paris, Larousse, 2012, p. 33.

Dictionnaire universelle des littératures, 3 volumes, sous la direction de Béatrice Didier, Paris, P.U.F., 1994, t. I, p. 151-152.

Écrivains célèbres (Les) / Écrivains contemporains, Paris, Édition d’art Lucien Mazenod, 1965, p. 442.

Encyclopaedia universalis, Paris 1976, t., p. 453 ; version numérique : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ivo-andric/ ; https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-chronique-de-travnik/

Encyclopédie de la littérature, Paris, LGF, 2003, p. 47.

Encyclopédie française, Paris, Libraire Larousse, 1972, 1986, p. 692.

Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (Aubin, Michel : « Andric /Ivo/ »), Paris, 1982, t.  I, p. 460. Le même texte est publié dans Dictionnaire des littératures française et étrangères, Paris, Larousse, 1992, p. 72.

Lettres Européennes / Histoire de la littérature européenne, sous la direction de Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine, Paris, Hachette Education, 1992. Troisième édition : sous la direction de Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine, Jan Jedrzejewski et Timour Muhidine, Paris, CNRS Éditions, 2021.

Le Livre des livres du XX e siècle, Collectif, Paris, Editions Prat / Europe, 1992.

Les Prix Nobel de littérature, Paris, L’Alhambra, 1992.

Wikipédia, édition en langue française :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivo_Andri%C4%87#cite_ref-4, consulté le 15 décembre 2023.

 

Миливој Сребро

ИВО АНДРИЋ у KАЛЕИДОСКОПУ
француских књижевних лексикона и енциклопедија

Сажетак. Иако су у Француској објављена дела многих српских писаца од којих су нека дочекана са одушевљењем, српска књижевност се у овој земљи сврстава у категорију такозваних „малих” књижевности које су слабо познате између осталог и због недостатка специјализованих публикација на француском језику које би им биле посвећене: књижевних часописа, историја књижевности, приручника... Због тога недостатка је и франкофони читалац често приморан да основне податаке о неком аутору из ових књижевности тражи у различитим референтним делима као што су енциклопедије, књижевни речници и лексикони, специјализована издања устројена по принципу антологијске селекције итд.

Полазећи од наведеног чињеничног стања, аутор најпре „ре-конструише“ а затим анализира слику најпознатијег и најпревођенијег српског писца у Француској – Иве Андрића, која се, као у калеидоскопу, рефлектује у бројним чланцима који су му посвећени у наведеним референтним делима. Закључци који происходе из анализе су амбивалентни: с једне стране, може се рећи без оклевања да је та слика релативно репрезентативна и да мање-више одговара очекивањима које претпоставља Андрићев значај и у националним књижевним оквирима и на ширем, међународном плану али, с друге стране, неки анализирани чланци позивају на опрез и указују на још увек нестабилну позицију коју једини југословенски и српски Нобеловац заузима у Француској, што потврђују и осцилације у еволуцији његове рецепције у овој земљи.

Кључне речи : Иво Андрић, српска књижевност, Француска, рецепција, референтна дела, екциклопедије, књижевни речници и лексикони.



NOTES

[1] Encyclopaedia universalis (Agnès Rebattet : « Ivo Andric /1892-1975/ »), Paris, 1976, t., p. 453. Version numérique : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ivo-andric/

[2] Plus tard, après le succès remarqué de la Chronique de Travnik publiée en 1996 dans une nouvelle traduction, Encyclopædia universalis inclura dans sa version numérique un article consacré à ce livre. En précisant qu’il s’agit d’un « texte qui est à la limite du genre romanesque », Francis Wybrands, l’auteur de l’article, loue entre autres l’« art de conteur » avec lequel Andrić dépeint – « à l'égal d'un Gogol, mélancolique et désabusé comme lui » – le monde cloisonné d'une Bosnie archaïque « enserrée dans ses traditions, ses peurs, ses haines ». Voir : https://www.universalis.fr/encyclopedie/la-chronique-de-travnik/ (consulté le 3 janvier 2024).

[3] Grand dictionnaire encyclopédique Larousse (Aubin, Michel : « Andric /Ivo/ »), Paris, 1982, t. I, p. 460. Ce texte est aussi publié dans Dictionnaire des littératures française et étrangères, Paris, Larousse, 1985 et 1992, p. 72.

[4] Philippe Van Tieghem, Dictionnaire des littératures, Quadrige / PUF, Paris, 1968, t. I, p. 161-162.

[5]Dictionnaire des écrivains du monde, sous la direction de Pierre Brunel et Robert Jonanny, Paris, Fernand Nathan, 1984, p. 21.

[6] Encyclopédie française, Paris, Libraire Larousse, 1972, 1986, p. 692.

[7] Dictionnaire des littératures étrangères contemporaines, encyclopédie universitaire, Paris, Éditions universitaires, 1974, p. 688-689.

[8] Dictionnaire bibliographique des Auteurs de tous les temps et de tous les pays, Paris, Lafont-Bompiani, 1980, t. I, p. 89-90.

[9] Dictionnaire des Œuvres de tous les temps et de tous les pays, Paris, Lafont-Bompiani, 1980. (« Chemin d’Alija Djerzelez », t. I, p. 710 ; « Chronique de Travnik », t. I, p. 761-762 ; « Contes d’Andric », t. II, p. 53-54 ; « La Demoiselle », t. II, p. 252 ; « Cour maudite », t. II, p. 132 ; « Il est un pont sur la Drina », t. III, p. 667-668 ; « Poésie de Andric », t. V, p. 350-351.)

[10] Les écrivains célèbres / Écrivains contemporains, Paris, Édition d’art Lucien Mazenod, 1965, p. 442.

[11] La Bibliothèque idéale, Nouvelle édition, Paris, Albin Michel, 1989, p. 88.

[12] Le Livre des livres du XXe siècle, Paris, Editions Prat / Europe, 1992.

[13] Paris, L’Alhambra, 1992.

[14] Laurand Kovacs : « Ivo Andrić – Au temps d’Anika », La Nouvelle Revue Française, n°321, octobre 1979, p. 147-149 ; « Le système temporel dans ‘Le temps d’Anika’ », in Reflet de l’histoire européenne dans l’œuvre d’Ivo Andrić, sous la dir. de Dragan Nedeljković, Nancy, Presse universitaire de Nancy, 1987 (ce texte est repris, sous le titre « Le temps hors du temps, à propos du ‘Temps d’Anika’ », dans Cahiers balkaniques, n° 14, Paris, 1988, p. 113-123).

[15] Dictionnaire universelle des littératures, 3 volumes, sous la direction de Béatrice Didier, Paris, P.U.F., 1994, t. I, p. 151-152.

[16] Dictionnaire des auteurs européens, sous la direction d’Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine, Paris, Hachette, 1995, p. 17-19.

[17] Par ailleurs Ivo Andrić est présenté sur le site de Wikipédia en quatre-vingt-neuf langues, ce qui est une preuve de plus de sa renommée internationale.

[18] L’article contient, en outre, plusieurs informations imprécises sinon erronées : par exemple, il est noté que le jeune Andrić appartenait « à l'organisation terroriste de la Main noire qui a préparé l'assassinat de l'archiduc » en 1914 ! Est surtout manifeste l’application avec laquelle on se garde de mentionner l’appartenance de l’écrivain à la littérature serbe. Ainsi Andrić est présenté uniquement comme « un écrivain yougoslave » et comme « l'auteur le plus connu… de la littérature serbo-croate » (sic). Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivo_Andri%C4%87#cite_ref-4, consulté le 28 octobre 2023.

[19] Sous la direction de Pascal Mougin et Karen Haddad-Wotling, Paris, Larousse, 2012, p. 33.

[20] Lettres Européennes / Histoire de la littérature européenne, sous la direction de Annick Benoit-Dusausoy et Guy Fontaine, Paris, Hachette Education, 1992.

[21] La description extrêmement succincte de l'œuvre littéraire d'Andrić n'offre en réalité aucune information pertinente, comme le montre le texte qui lui est dédié que nous citons dans son intégralité : « En 1945, le Yougoslave Ivo Andrić publie les romans Na Drina ćuprija (Il était un pont sur la Drina) et Travnička hronika (La Chronique de Travnik), différents du réalisme socialiste par leur thématique, l’histoire événementielle et non héroïque, et par leurs techniques narratives. » Ibid., p. 881. A titre de comparaison, on peut évoquer la place réservée dans cet ouvrage à Miloš Crnjanski et à Miroslav Krleža : présentés chacun en deux lignes, les cas de ces deux grands écrivains démontrent également que les auteurs de l’espace ex-yougoslave en général n’y étaient pas traités avec l’attention qu’ils méritaient. Ibid., p. 773.

[22] Béatrice Toulon, « Ivo Andric le passeur », La Croix événement, 17/18 avril 1994.

[23] Daniel Rondeau, « Bosnie 1789 », Le Nouvel observateur », 6 février 1997.

[24] Dans cette nouvelle édition la trop modeste présentation de Crnjanski et de Krleža n’a pas changé non plus d’un iota alors que Danilo Kiš – présenté dans la première édition sur une page presque entière parmi les écrivains phares de la période 1968-1989 – a perdu cette place de privilège au profit des écrivains tel que, par exemple, le Turc Yasar Kemal. Enfin, il est intéressant de noter que cette nouvelle édition comporte un chapitre composé de brefs portraits des auteurs contemporains, représentants de tous les pays européens : la Serbie est représentée par… Biljana Srbljanović. Un choix fondé à l’évidence plus sur les critères politiques qu’esthétiques.

[25] Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik, traduits tous les deux par Pascale Delpech, sont publiés respectivement en 1994 et en 1996 chez Belfond, Paris.

[26] Cette « consultation populaire » fut organisée par le journal Le Monde et les libraires de la Fnac qui ont soumis au vote des lecteurs un choix de deux cents titres. Voir : « Les cent livres du siècle », https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_cent_livres_du_si%C3%A8cle

[27] Choix des livres fait par Jean Birnbaum, Florent Georgesco, Raphaëlle Leyris, Le Monde, 22 juin 2019 ; https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/06/21/les-100-romans-qui-ont-le-plus-enthousiasme-le-monde-depuis-1944_5479594_3246.html

[28] Nicole Zand, « Le pont aux onze arches », Le Monde, 8 avril 1994.

[29] Marion Van Renterghem, « L’Europe s’arrête à Travnik », Le Monde, 3 janvier 1997. Faut-il s’étonner que dans cette liste ne figurent pas non plus Migrations, prix du meilleur livre étranger en France pour l’année 1986, ni Le Dictionnaire khazar dont la publication en 1988 a suscité un tel enthousiasme de la critique française que l’on peut parler d’un véritable coup médiatique provoqué par ce coup de maître de Pavić ?

[30] Les traductions de ses premiers livres en français – Le Pont sur la Drina et La Chronique de Travnik – furent publiées en 1956.

[31] Voir : « Entre l’Orient et l’Occident : problèmes de la réception d’Ivo Andrić en France », in M. Srebro (dir.), La Littérature serbe dans le contexte européen, actes du colloque international organisé par l’Université de Bordeaux 3 et MSHA, Pessac, MSHA, 2013, p. 215-236 ; « Sudbina velikog pisca iz ‘male književnosti’ : Ivo Andrić u ogledalu francuske kritike », I et II, in Letopis Matice srpske, Vol. 506 /5, p. 662-686 ; Vol. 506/6, p. 868-905 ; Ivo Andrić u francuskom ključu, SKZ, Belgrade, 2025. 


Date de publication : janvier 2026

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> Entre lOrient etlOccident :
problèmes de la réception d'
Ivo Andri
ć en France


DOSSIER SPÉCIAL : 
La littérature et la culture serbes dans le contexte francophone 

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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