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 LA CHUTE D'UN ANGE
ET LA POÉSIE POPULAIRE SERBE

par

Nikola Вanašević

 

 

 La Chute dun ange 1938

La Chute d'un ange
édition de 1938


Lamartine a inséré dans la première édition de son Voyage en Orient, parue en 1835, ses Notes sur la Servie contenant ses impressions et ses observations de route et un bref historique du pays qu'il venait de traverser au retour de sa visite aux Lieux Saints. A cette date, un ouvrage poétique serbe était déjà en vente à Paris, mais il est douteux qu'il en ait pu prendre connaissance lors de la rédaction de son livre. Les deux volumes des Chants populaires des Serviens que Mme Elise Voïart, ne connaissant pas le serbe, avait traduits de la version allemande de Thérèse Albertine von Jacob connue sous le nom de Talvy, portent la date de 1834. Ayant lu par la suite ce florilège, Lamartine a complété ses Notes sur la Servie, dans les éditions suivantes de son livre, par l'addition de huit poésies populaires serbes. Ce fait seul suffirait à prouver l'intérêt que le poète français portait à ces créations littéraires dont le caractère serait, d'après lui, « la grâce dans la force et la volupté dans la mort ».

Il est à remarquer pourtant que, dans le choix fait par le grand lyrique, ce sont les chants épiques qui prédominent. A la différence de Goethe, traducteur de la triste Ballade de l'épouse de Hasan-aga, qui appréciait particulièrement les chants lyriques serbes et qui trouvait barbares les sujets de certains chants épiques, l'auteur des Méditations poétiques montra une prédilection pour la poésie mâle des « guslars ». Des huit pièces choisies par lui, il n'y en a que trois de celles que Vuk avait classées parmi les « chants de femmes » ; elles se trouvent dans la première partie du recueil de Voïart, qui porte le titre de « Poésies légères »[1]. Quant aux cinq autres pièces, elles ne sont pas choisies parmi les chants historiques ou semi-historiques ayant pour base un événement réel, mais parmi ces poèmes romanesques où tout est inventé sauf quelquefois un nom ou deux[2]. On pourrait même s'étonner de trouver dans un choix restreint des sujets aussi cruels que celui du Couteau d’or, où une femme tue au berceau son propre enfant et accuse de ce meurtre odieux la sœur de son mari, alors que Lamartine négligeait certains poèmes d'une inspiration beaucoup plus élevée.

Ce goût de Lamartine pour une poésie un peu sauvage peut s'expliquer peut-être par ses préoccupations littéraires du moment. Au retour de son voyage en Orient, il avait pris pour tâche d'élaborer une vaste épopée qui aurait embrassé toute l'histoire morale de l'humanité. Jocelyn (1836) et La Chute ď un ange (1838) sont, comme on le sait, deux épisodes de cette œuvre immense restée inachevée. Le dernier poème, dont l'action se passe dans les temps antédiluviens, dérouta par ses étrangetés et fut un échec cuisant pour le poète. On avait trouvé trop de cruauté dans cette œuvre touffue et inégale, et son dénouement pessimiste fut jugé sévèrement par les catholiques. Certains chants serbes, celui que nous venons de mentionner ou d'autres que nous citerons par la suite, ont pu contribuer à alimenter la veine poétique d'où sortit cette peinture saisissante d'une société monstrueuse. On n'a publié encore aucune étude d'ensemble sur La Chute d'un ange, et on a négligé de suivre une indication de Lamartine lui-même sur ses lectures. Pourtant, on aurait pu trouver des traces palpables de la poésie populaire serbe dans la trame même du poème français.

Du côté serbe, on a déjà remarqué, mais sans apporter la preuve irréfutable d'un emprunt direct, que Lamartine avait utilisé le motif d'un chant populaire très connu, Зидањe Скадра (Vuk, II, p. 25), qui est traduit dans le recueil de Voïart (I, p. 206) sous le titre La Fondation de Scadar[3]. Dans la quatrième vision du poème français, la belle Daïdha est condamnée par sa tribu à mourir dans une

……………………………..tombe vivante

Que l'on formait de boue et de pierre mouvante

Et que ľon élevait comme une haute tour.

Sa faute : son amour pour le beau Cédar, ange déchu qui avait quitté les cieux pour vivre avec cette beauté terrestre. Pierre par pierre, la tribu élève ce monument horrible où une femme doit être ensevelie vivante. Daïdha est d'abord consternée et muette, mais quand elle voit que le mur monte, elle implore une grâce :

Laissez une fenêtre étroite à cette tour,

Non pour que dans la nuit il entre un peu de jour,

J'ai honte du soleil et je hais la lumière !

Mais pour que, si ma mort ne vient pas la première,

Je puisse voir encore et du sein allaiter

Mes fruits qui sur vos mains me viendront visiter,

Afin que de leur mort mon lait retarde l'heure,

Et qu'ils vivent du moins jusqu'à ce que je meure !

Ce motif se trouve dans La Fondation de Scadar où on élève le mur de la ville autour de la femme de Gojko, pour d'autres motifs il est vrai. Le point de départ du chant serbe est l'antique croyance, répandue dans tant de pays, que chaque construction importante demande une victime. Dans La Fondation de Scadar, cette victime aurait dû être désignée au hasard, mais les femmes de Vukašin et d'Uglješa, frères de Gojko, sont sauvées par la félonie de leurs maris. Toutes les prières de celle qui est sacrifiée étant restées inutiles, elle adresse au constructeur Rade ces paroles que nous donnons dans la traduction de Voïart :

О toi, mon frère en Dieu, cher maître !

Laisse une petite fenêtre à la hauteur de mon sein ;

Laisse-moi sortir ma gorge blanche,

Afin que, lorsque mon nourrisson viendra,

Mon doux Johann [sir], je lui donne sa nourriture !

Après avoir obtenu cette grâce, elle demande, de la même manière, qu'on lui laisse une ouverture pour les yeux afin de voir ses enfants.

Outre l'analogie entre les deux situations (et elle se prolonge, les prières touchantes des deux victimes étant exaucées dans les deux poèmes), l'emploi du même mot fenêtre pour désigner l'ouverture par laquelle les deux femmes allaitent leurs enfants serait suffisant pour confirmer cette source serbe du poème français. Mais on est en mesure d'alléguer aujourd'hui un témoignage des plus autorisés qui était ignoré au moment de la publication de l'article de R. Knežević. Ce témoignage nous renseigne de première main sur les rapports plus étendus encore entre La Chute d’un ange et la poésie populaire serbe. Et ce qui est très précieux, c'est le poète lui-même qui nous l'apporte.

Dans son étude Lamartine et sa « Chute d'un ange »[4] M. Henri Guillemin a publié pour la première fois le plan primitif du poème, écrit de la main de l'auteur à la date du 20 juin 1836 et conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale. Lamartine s'est écarté considérablement dans la rédaction définitive de son œuvre de cette première esquisse, changeant même le nom de l'héroïne, mais la punition de Daïdha et sa prière touchante n'ont pas été altérées. Voici d'ailleurs dans le plan le passage qui nous intéresse : «... Daila prisonnière, et esclave de ses frères qui l'accusent d'avoir eu commerce avec des tribus ennemies. (Relire ici dans les Poésies serviennes, p. 235, 1er vol., l'aventure de Stojan Jankovitch.) Ils élèvent autour d'elle, en expiation, une tour en blocs de pierre amassés, pour qu'elle y meure. Elle demande qu'on lui laisse une petite fenêtre à la hauteur de son sein, pour passer son sein blanc, et allaiter son enfant jusqu'à ce qu'elle meure. On lui laisse la petite fente ».

L'indication de Lamartine, écrite en marge de son plan et reproduite entre parenthèses dans le texte publié, tout en restant révélatrice, n'est pas complète, et n'a pas éveillé une grande curiosité[5]. L'auteur de La Chute ď un ange renvoie à un seul poème du recueil d'Elise Voïart, qui est intitulé Stojan Jankovitsch (il s'agit de Женидба Стојана Јанковића, Vuk, III, n° 2 1), et qui se trouve en effet à la place indiquée. Et ce qui paraît un peu étrange, ce renvoi est placé à côté des lignes se rapportant à la punition de Daïdha. Or, nous avons vu que le motif de cette mort dans une tour a été emprunté à un autre poème serbe qu'on trouve dans le même recueil. Comment expliquer cette inadvertance du poète ? Aurait-il tout simplement confondu les titres des deux poèmes et mis « l'aventure de Stojan Jankovitch » au lieu d'écrire « la fondation de Scadar »? Certainement non, puisque la page indiquée, très précise, y contredirait et que l'aventure de Stojan Janković a été, elle aussi, utilisée dans le poème de Lamartine. Cette note marginale se trouvait donc être un mémento destiné à rappeler à Lamartine l'aventure de Stojan Janković au moment de la rédaction de son livre.

La Chute d’un ange raconte longuement, à partir de la 12e vision, le sort de Cédar après son rapt et son emprisonnement dans les cachots de Nemphed, roi des dieux tyrans. La favorite de ce monstre féroce, la jeune et perfide Lakmi, est frappée d'amour à la seule vue du beau prisonnier :

Non : par un seul coup d'œil son cœur était changé :

Elle avait vu Cédar, le ciel était vengé.

Pressée de revoir « l'être inconnu » dont « l'enivrante image » l'obsède, Lakmi trouve le moyen, à la tombée de la nuit, d'approcher cet étranger mystérieux :

S'approchant doucement de son maître farouche,

Dont les bras nus pendaient en dehors de sa couche,

Elle arracha du doigt du tyran endormi

L'anneau, signe sacré que connaissait Lakmi,

Et que pour accomplir ses volontés sinistres

Elle faisait briller à l'œil de ses ministres.

Cet anneau aidant, une torche à la main, elle descend dans le cachot profond et engage de longs entretiens avec le « céleste étranger ». Elle le presse de lui découvrir ses secrets :

Dis-moi ton nom divin parmi les créatures,

Raconte à mon esprit tes tristes aventures,

De tes jours peu nombreux monte et descends le cours.

Apprenant « la merveilleuse histoire » du beau Cédar, Lakmi est déchirée encore davantage par sa passion brûlante. Dans son fol espoir de s'acquérir les bonnes grâces de son idole, elle reprend toutes les nuits le chemin du cachot sans arriver à son but. Alors elle recourt à des moyens monstrueux, et réussit à s'enfuir du cachot avec Cédar ; par une ruse effrontée, elle reste quelques instants dans les bras du fidèle amant de Daïdha. Le reste de l'histoire ne nous intéresse pas ici.

Le résumé qui précède a négligé des détails saillants de cette partie du poème ; il n'a été fait que pour mettre en relief quelques ressemblances dans la trame de l'action entre La Chute d'un ange et le chant serbe désigné par Lamartine lui-même. Dans Stojan Jankovitsch, le héros éponyme, de qui la mâle beauté et le riche habillement attirent tous les yeux, est capturé pendant son sommeil par Mustaj-beg de Lika et ses hommes. Il est conduit à Udbina, la ville de ses ennemis, où tout le monde l'admire. Sa beauté et son maintien frappent les yeux d'Hajkuna, la jeune sœur de Mustaj-beg, qui le regarde venir de sa « tour blanche ». Stojan Janković est jeté au « cachot » (le mot est dans la traduction de Voïart) pendant que Mustaj-beg trinque avec ses compagnons. Hajkuna brûle du désir de voir le héros capturé. Elle vient à la porte du cachot, donne au prisonnier du vin et lui demande son nom et son histoire. L'aventure qu'il avait entreprise était audacieuse, il voulait justement enlever la sœur de Mustaj-beg. Hajkuna l'invite à se faire mahométan, mais en vain. Elle lui promet alors de se convertir au christianisme s'il l'accepte pour femme légitime. Sur sa réponse favorable, elle rentre dans sa chambre, fait semblant d'être malade, met la main dans la poche de son frère, qui est venu la caresser, et en sort la clef de la prison. La nuit, pendant que son frère délibère au conseil des Turcs sur la mort de Stojan, elle pille le trésor de son frère, ouvre le cachot et s'enfuit avec le prisonnier.

La ressemblance entre les deux histoires est évidente, même dans quelques détails où Lamartine introduit un changement. Un seul exemple : l'anneau arraché par Lakmi — qui se fait caressante — du doigt de Nemphed, c'est la clef retirée par Hajkuna — qui joue la malade — de la poche de son frère. Sans parler des développements purement poétiques dus au génie de Lamartine, l'aventure de Stojan Janković est, bien entendu, adaptée dans le poème français aux exigences d'un autre sujet et à une psychologie toute différente. Il va sans dire que l'orgue polyphonique de Lamartine a d'autres sons que la guzla monocorde du chanteur serbe. L'auteur de La Chute d'un ange a pourtant pu emprunter un ou deux procédés artistiques à cette poésie originale qu'il avait tant appréciée. Essayons de le montrer. Citons d'abord quelques vers de la 12e vision du poème français :

... Oh! dis-moi ce que pleurent tes yeux ?

Est-ce la liberté ? la lumière des cieux ?

Les libres horizons où s'égarait ta course ?

Les rameaux des forêts, la fraîcheur de la source ?

Ces dômes murmurants où tes pas habitaient,

Où t'embaumaient les fleurs, où les oiseaux chantaient ?

……………………………………………………………….

Non, ce n'est pas le jour sur la colline,

Ni l'air pur des déserts qui manque à ma poitrine,

Ni l'espace sans murs, libre à mes pas errants,

Ni le bois, ni les fleurs, ni les eaux des torrents :

C'est elle ! Daïdha, que tes dieux m'ont ravie !

Cette suite de questions et de réponses négatives avec une réponse positive à la fin forme une figure poétique, l'antithèse dite slave, qu'on trouve souvent dans la poésie serbo-croate et qui fut employée avant Lamartine, avec plus de virtuosité encore, dans un poème de Victor Hugo[6]. Voici un seul exemple de cette figure, tiré du recueil de Voïart (I, p. 180 = Vuk, I, n° 368) :

Parle, fils Konda ! la terre te pèse-t-elle ?

Gémis-tu du poids de ton cercueil d'érable?

…………………………………………………

 « Ce n'est point la terre qui me presse, ô ma mère !

Ce ne sont point les ais de ma demeure d'érable :

Ce qui m'oppresse, c'est la douleur de ma bien-aimée. »

Passons à un autre procédé. Dans la 4e vision de La Chute d’un ange, Daïdha voit, de la tour où elle est enfermée, « une noire hirondelle » qui, après avoir tournoyé, se pose sur le mur. Elle lui demande des nouvelles de ses enfants et de son mari :

Ne les as-tu pas vus, dis-moi, couchés par terre,

……………………………………………………….

N'as-tu pas vu, dis-moi, du bord où tu t'abreuves

Le beau corps de Cédar roulé dans l'eau du fleuve ?

Lamartine n'est pas allé jusqu'à mettre dans le bec d'un oiseau des paroles humaines ; son hirondelle s'envole, effrayée du geste et de la voix de Daïdha. Mais, même sans cela, cette scène rappelle le début de certains chants serbo- croates, de La Bataille de Mischar, par exemple, qui commence par un colloque entre deux corbeaux et la femme de Kulin. Nous détachons ces vers de la traduction de Voïart (II, p. 210) :

…………………………………………………..
Avez-vous vu la puissante armée des Turcs

Entourer Schabatz, circonscrire la blanche forteresse ?

……………………………………………………………..

Vîtes-vous parmi eux mon noble époux,

Mon seigneur et maître le gouverneur Kulin ?

Il est arrivé plusieurs fois aux lettres françaises de chercher à l'étranger ce qu'on avait eu déjà en France. La poésie populaire serbo-croate a emprunté à la poésie épique française du Moyen Age plusieurs motifs, celui, entre autres, de l'évasion d'un héros chrétien des cachots ennemis avec l'aide d'une Sarrasine amoureuse. Lamartine retrouve ce vieux motif dans l'aventure de Stojan Janković, le réintègre dans son pays d'origine, et il s'inspire encore d'autres chants serbes, après avoir écrit chaleureusement sur le peuple qui les a produits.

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NOTES

[1] Ce sont : L'Anneau, vrai gage de foi (I, p. 131), Прстен je залог праве љубави (Вук, I, n° 584): L'Epreuve (I, p. 175), Цетињка и мали Радојица (Вук, І, n° 738), Le Rossignol captif (l, p. 149), Природна слобода (Вук, I, n° 655).

[2] Les voici : Le couteau d'or (I, p. 223), Боr ником дужаи не остаje (Вук, II, n°5), L'Enlèvement de la belle Ikonia (1, p. 226), Женидба Тодора од Сталаћа (Вук, II, n° 81, variante), Stojan Jankovitsch (I, p. 235), Женидба Стојана Jaнковића (Вук, III, n° 21); Marko, fils de roi, et la Wila (II, p. З2), Марко Краљевић и вила (Вук, II, п° З7), Marko, fils de roi, et le More (II, p. 70), Марко Краљевић и Арапин (Вук, II, п° 65).

[3] Radoje L. Knežević, « Зидање Скадра и Пад једног анђела », Страни преглед, t. I, fasc. 2, 1927, p. 158.

[4] Mercure de France, 1er avril 1936, CCLXVII, p. 68-84.

[5] M. Manus-François Guyard ne fait que la mentionner dans son étude « Les influences étrangères dans La Chute d'un ange », Revue de littérature comparée, avril-juin 1947, p. 268.

[6] Voir mon article « L'antithèse dite slave dans une poème de Victor Hugo », Revue de littérature comparée, avril-juillet І95З, p. 200.

Belgrade, février 1954. 


 

In : Revue des études slaves, tome 31, fascicule 1-4, 1954, pp. 33-38.

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