Albahari_lhomme_de_neige

David Albahari

Études et articles

 

 

 


La décision de s’expatrier, d’émigrer, de quitter son monde à soi et de se séparer du milieu de sa langue, outil indispensable d’un écrivain, n’est pas, ne pourra jamais être un acte anodin. Même lorsqu’il s’agit d’un choix libre, réfléchi, guidé par le désir de trouver un ailleurs meilleur, la nouvelle vie d’un émigrant ne peut pas se faire sans un certain sentiment de perte, sans le deuil du passé, sans douleur ni solitude. C’est pourquoi elle est souvent vécue comme une sorte d’exil et de déracinement. David Albahari le sait mieux que quiconque, lui qui s’est expatrié pour tenter de préserver ses capacités créatrices qui risquaient de tarir dans le climat ulcéreux régnant en l’ex-Yougoslavie durant la guerre civile : pour preuve, son roman L’Homme de neige [
Snežni čovek], écrit en 1995, peu après son installation dans le « Nouveau Monde ».

En se référant donc à sa propre expérience, en partant « des sentiments que j’avais moi-même ressentis en quittant mon pays » – comme il l’a avoué plus tard – Albahari narre les désarrois d’un intellectuel originaire d’un pays en guerre et en pleine décomposition, d’un homme fragilisé et envahi par les doutes, débarqué comme « tombé du ciel » dans un campus universitaire du nord-américain. Eperdu et désorienté, confronté à l’incompréhension de ses nouveaux collègues du milieu universitaire canadien, « donneurs de leçons » politiquement corrects, le héros-narrateur de L’Homme de neige prend vite conscience qu’il se trouve dans la peau « d’un naufragé » qui n’arrivera jamais à trouver « une île », un havre de paix. Parti pour tenter de donner un sens à son existence, pour échapper au néant – « j’étais venu ici parce que j’avais cessé de durer (…) parce que les mots ne disaient plus rien » – le héros désabusé sera amené à reconnaître son échec, à faire ce constat sans appel : « J’ai fait un si long voyage (…) pour voir ma vie réduite justement à ce que j’ai voulu fuir ». Un voyage du néant au vide, pourrait-on conclure, car le Nulle part qu’il a quitté – ce pays du Vieux Monde qui n’existe plus sur les cartes – sera, à ses yeux, remplacé par un autre Nulle part : un pays du Nouveau Monde qui, comme le fait remarquer l’un des personnages du roman, « n’existe pas du tout, que nous avons tous ensemble inventé » ; bref, un pays où « nous vivons dans le vide » !

Ecrit sans la moindre complaisance, dans un style ciselé et sous la forme d’un monologue dense et serré, présenté graphiquement comme un unique paragraphe, L’Homme de neige – roman sur le déracinement, la solitude, l’aliénation mais aussi sur le sens des identités, des frontières et de l’Histoire – dépasse largement les limites d’une simple confession autobiographique. Avec ce livre bouleversant, Albahari a aussi définitivement quitté le monde clos et intimiste de ses récits antérieurs s’appuyant sur une stratégie d’écriture postmoderne qui avait tendance à substituer le Texte au Monde. Sa nouvelle expérience de l’expatrié ainsi que la guerre en ex-Yougoslavie lui ont sans doute fait prendre conscience que l’on ne peut pas fuir la réalité, ni surtout l’Histoire. Ses romans écrits postérieurement, et publiés en France chez le même éditeur, démontrent, d’ailleurs, que le romancier continue sa quête du sens en explorant courageusement le « tourbillon non apaisé de l’histoire » de son pays. Un pays qui, jusque dans son exil, ne cesse de le hanter.


*Traduit du serbe par Gojko Lukić et Gabriel Iaculli, Gallimard, 2004.

Milivoj Srebro