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Un extrait

  


 

Les Mémoires d’un janissaire (traduit du vieux-polonais par Charles Zaremba, présenté et annoté par Michel Balivet) sont parus en 2012 sous la rédaction de professeurs de l’Université de Provence, aux éditions Anacharsis. Il s’agit d’une première en langue française : en effet cette oeuvre, dont il n’existe, par ailleurs, aucune copie en langue serbe (« ruska litera ») – bien qu’elle fut composée dans la langue maternelle de l’auteur – est une source historique de premier ordre. Elle offre la peinture saisissante de la mort d’un monde et de la naissance, sur ses décombres, d’un autre : l’Empire ottoman hérite de l’Empire romain d’Orient, le Sultan supplante le Basileus, 1453 marque l’entrée du monde, sur les décombres de Byzance, dans l’ère moderne.

Constantin Mihailović ouvre sa Chronique turque sur un élément d’importance : il s’agit du Credo. Dans sa préface, l’auteur rappelle l’universalisme chrétien, le credo de Nicée, la profession de foi commune aux catholiques aussi bien qu’aux orthodoxes. De la sorte, il établit d’emblée un socle idéologique fort. Ce rappel des origines, suite à la chute de Constantinople, permet l’articulation d’un discours qui a pour but d’établir des bases stratégiques dans la lutte contre l’expansionnisme ottoman.

Car Constantin, enfin libre, est de baptême orthodoxe. Il exhorte des rois catholiques et s’adresse de manière très libre et critique aussi bien au pape qu’au bras séculier. Il s’agit d’un militaire qui n’a que faire de l’étiquette : il a vu mourir un monde mais ne se résigne pas à cette mort. La peinture qu’il fait des débats théologiques entre janissaires en rend compte avec évidence : spolié de son identité, marquée par l’acculturation dans sa chair (la circoncision), Constantin Mihailović désigne clairement les erreurs du passé, les errances du présent, et exhorte les européens à l’unité.

Dans l’espoir d’intéresser l’Occident à l’apocalypse orientale, militaires et prélats vont composer toute une suite de mémorandums, de mémoires, d’histoires. Du XVe au XVIIIe siècle (durant la période dite du Patriarcat de Peć), de Constantin Mihailović à Siméon Piščević, les Serbes se feront mercenaires et composeront, au seuil de leur mort, des mémoires. Si l’on y ajoute les oeuvres d’historiens où poètes ragusains et serbes (Mauro Orbini, Marin Držić, Dživo Gundulić, Đorđe Branković, Hristifor Žefarović, Pavle Julinac, Zaharija Orfelin, Jovan Rajić, Dositej Obradović), on découvre une profonde cohérence de propos où, sous diverses peintures de la réalité politique et sociale serbes, chacune de leurs oeuvres témoigne aussi de la persistance de l’idée nationale et de l’appel à son renouveau.

La traduction des Mémoires d’un janissaire est complétée par un excellent appareil critique (bibliographie indicative, chronologie sommaire, notes de bas de page) qui en facilite la lecture et invite à une étude plus exhaustive du sujet.

Boris  Lazić