Orfelin, Zaharija Stefanović (1726 - 1785)

Orfelin_-_portrait


 

Zaharija Orfelin représente indubitablement l’une des figures les plus authentiques des lettres serbes du XVIIIe siècle : outre la littérature, il s’est par ailleurs consacré aux beaux-arts, à la vulgarisation scientifique, à l’imprimerie, et, de temps à autre, exerçait aussi les activités de bibliothécaire et d’enseignant. L’origine véritable de son nom de plume – Orfelin – n’étant pas établie de manière indéniable, et « Stefanović » n’étant qu’un ajout posthume, retracer avec précision ses premières années d’éducation s’est avéré impossible. Atteste néanmoins leur bon niveau (pour l’époque, surtout !) le fait qu’entre 1749 et 1757, il enseigna à la prestigieuse école slave de Novi Sad où il signait « Zaharij magister ».

Le premier poeta doctus dans l’histoire de la poésie serbe

L’année 1757, justement, se révèle déterminante car elle marque le début de son activité artistique : l’installation de l’évêque Mojsej Putnik à Novi Sad lui offre l’occasion de composer l’œuvre sans doute la plus insolite, la plus complexe de la littérature serbe baroque et maniériste : Поздрав Мојсеју Путнику [Salutations à Mojsej Putnik]. D’ordinaire, cette œuvre est considérée comme un poème vu la prédominance de vers complexes du point de vue de la métrique et composés dans l’esprit très créatif du maniérisme post-baroque. Participent de cet esprit des jeux sur les néologismes, des acrostiches dissimulés ou explicites, et, en particulier, une visualisation de la poésie (par exemple, la note poétique finale qui apparaît tel un labyrinthe). À dire vrai, les gravures, miniatures et autres illustrations réalisées par Zaharija Orfelin font elles aussi partie intégrante du manuscrit et reposent sur les idées clés de l’iconographie, de l’allégorie et de l’emblématique baroques : tout comme les vers, elles s’accompagnent de notations musicales, ce qui témoigne clairement que l’œuvre devait également se prêter à une interprétation musicale, que, par-là même, elle possédait en propre un caractère musical, graphique et lexical et, dans sa globalité, avait l’ambition, ou à tout le moins l’intention, d’offrir la possibilité d’une représentation scénique (dans le droit fil de la tradition alors dite « du spectacle éphémère » européen). De la perspective qui est aujourd’hui la nôtre, la structure polyphonique et dispersive de Salutations à Mojsej Putnik présente une très grande proximité avec l’hypertexte postmoderne.

Les quelques années suivantes, la création poétique demeurera la préoccupation majeure d’Orfelin : après le recueil multidisciplinaire, au demeurant manuscrit, Salutations à Mojsej Putnik, Zaharija Orfelin – le premier dans l’histoire de la littérature serbe – imprimera ses œuvres ultérieures sous forme d’éditions particulières, c’est-à-dire de livres. Горестњи плач [Pleurs attristés] paraît dès 1761 en slavon russe, langue « noble » du baroque serbe, dans l’imprimerie vénitienne de Dimitrije Teodosije où, peu après, lui-même travaillera comme correcteur d’épreuves de 1764 à 1770. Sur la base de la variante slavo-serbe du même poème qui sera publiée l’année suivante sous le titre Плач Сербији [Pleurs de la Serbie], on peut conclure que Zaharija Orfelin était alors déjà un poète achevé, doté d’une connaissance hors du commun de la versification et de la stylistique, peut-être le premier poeta doctus clairement profilé dans l’histoire de la poésie serbe.

Une « biographie romancée » de Pierre le Grand

Quoique le titre même de ce premier poème imprimé en indique le caractère patriotique, s’y exprime déjà la pertinence du discours réflexif qui marquera l’ensemble de l’œuvre de Zaharija Orfelin. Outre la poésie et les titres mentionnés ci-dessus – auxquels il faut ajouter également Сетованије [Mélancolie, 1764], Мелодија к пролећу [Mélodie du printemps, 1764-65], Песн историческаја [Chant historique] et Сонет [Sonnet, 1768], le premier sonnet de la nouvelle littérature serbe ! –  Orfelin écrivait aussi des textes en prose, surtout dans l’esprit des lumières qui, alors, prévalait.

Dans ce contexte, sa biographie historique de Pierre le Grand – Житије и славнија дјела Государја Императора Петра Великаго самодержца сверосијскаго [La vie et l’œuvre glorieuse du souverain et empereur Pierre le Grand autocrate de toute la Russie] que nous pourrions qualifier aujourd’hui de « biographie romancée » du tsar russe – représente sans conteste le projet littéraire mais aussi graphique le plus ambitieux de Zaharija Orfelin. La première édition, en deux tomes, publiée à Venise en 1772 fut rapidement épuisée, et dès 1774 à Saint-Pétersbourg, à destination, surtout, du marché russe, paraît une seconde édition, elle aussi en deux tomes. Entre-temps Orfelin est devenu membre de la prestigieuse Académie des beaux-arts de Vienne : les très riches gravures sur cuivre qu’il réalisa pour illustrer ce livre consacré à l’empereur russe – lui aussi expressément tourné vers l’Europe de l’Ouest et la propagation des lumières – contribuèrent, certes, à souligner l’honneur qu’Orfelin lui rendait mais confirmèrent par ailleurs qu’il tenait cet ouvrage sur Pierre le Grand pour l’œuvre de sa vie. L’abondance de la documentation et des textes utilisés pour la rédaction de ce livre, l’érudition critique de l’auteur (qui, ici, en vient même à polémiquer avec un certain Voltaire) et, enfin, sa grande créativité et son don pour l'écriture qui atteint des sommets ont fait de ce livre un ouvrage vivant qui, bien plus tard, constituera l’une des sources littéraires auxquelles Pouchkine lui-même puisera.

Maître suprême de l’art baroque et du rococo serbes

À Zaharija Orfelin revient aussi la gloire d’avoir lancé et dirigé le premier magazine serbe Славено-сербски магазин [Le Magazine slavo-serbe, 1768]. De même, toujours dans l’esprit de son temps, il a publié Искусниј подрумар (Le sommelier expérimenté, 1783) ou Вечниј... календар [Calendrier… perpétuel, 1783] qui sont de caractère plus distrayant, utilitaire et vulgarisateur que littéraire et artistique, cette remarque valant également pour ses livres (manuels) pédagogiques. D’une autre signification et valeur est Калиграфија « славено-сербскаја [Calligraphie slavo-serbe] de 1759, puis « славенскаја и валахијскаја [slave et roumaine] de 1778 : le fait que ces deux éditions ont été publiées comme des livres avec des illustrations gravées sur cuivre, a de toute évidence contribué à souligner et nuancer sa dimension artistique. Les créations graphiques d’Orfelin (celles qui touchent à ses livres, mais aussi celles sans rapport avec ceux-ci, et donc indépendantes) comportent le plus souvent des gravures sur cuivre et des graphiques et l’ont fait qualifier à juste titre de maître suprême de l’art baroque et du rococo serbes (Dejan Medaković et Dinko Davidov).



Orfelin_-_Kaligrafija

Calligraphie slave et roumaine, 1778


Etudes et articles en serbe : 
Захарије Орфелин (rédaction Боривој Чалић), Noви Сад, 2011 (voir en particulier les pages 345-355) ; Динко Давидов, Захарија Орфелин, Београд, Народна библиотека Србије, 2001; Књига о Захарију Орфелину, Загреб, Просвјета, 2002.

Sava Damjanov

Traduit du serbe par Alain Cappon
 
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