Svetlana Velmar-Janković

Meša Selimović

(1910 – 1982)

 

Selimovic portrait
Meša Selimović

« Hélas, chagrin immense, quelque chose nous est arrivé, quelque chose de monstrueux nous est survenu, nous nous sommes réduits sans que nous le remarquions. »

« Je jure par le temps qui est le commencement et l’achèvement de toute chose : chacun est toujours perdant. »

Ce sont là les paroles que prononce le derviche Ahmed Nurudin dans le roman de Meša Selimović Le Derviche et la mort.

Quoique le mot nurudin signifie la lumière de la foi, ces mots ne recèlent que peu de lumière et peu de foi.

Elles renferment l’obscurité née de l’expérience de la souffrance humaine, les ténèbres de l’angoisse que fait naître le parjure qui est en chacun de nous, le traître qui est en nous et aspire à nous réduire en miettes en éteignant la lumière de la Pensée.

Que les paroles que prononce un personnage de roman soudain s’affranchissent, se transforment en mots que le lecteur pourrait très volontiers faire siens, soit ; mais si elles s’imposent à lui comme traduisant sa pensée secrète formulée en parole écrite, un lien s’établit alors qui, en dépit de toutes les interprétations théoriques, reste insuffisamment expliqué, pour ne pas dire jamais pénétré : le lien entre une œuvre littéraire et son lecteur qui non seulement reçoit cette œuvre, ce livre, mais aussi l’adopte et se l’approprie. Ce lien révèle un jeu supplémentaire dans lequel la vie, de mémoire d’homme, entraîne l’écrivain et son œuvre. Dans la relation invisible entre cette œuvre et le lecteur, celle-ci semble de nouveau se rapprocher du tissu de la vie dont il lui a fallu s’arracher afin d’apparaître et, ensuite, d’exister. Le point culminant de ce jeu réside dans le fait que, pour exister dans le temps, l’œuvre, ce livre, doive inéluctablement poursuivre une forme de sa vie chez le lecteur à quelque époque qu’il vive.

Nous savons que tous les livres qui, de cette manière, subsistent dans le temps et demeurent intemporels sont peu nombreux. Le Derviche et la mort [de Meša Semimović] est de ce petit nombre-là.

De ceux qui se rangent avec l’Ancien et le Nouveau Testament auxquels nous retournons à nos instants d’aspiration à la spiritualité, à nos moments de dépression morale. De ces livres tels La Montagne magique de Thomas Mann et Les Mémoires d’Adrien de Marguerite Yourcenar que nous relisons aux heures où nous sommes en mesure de surmonter le chagrin de l’existence au nom de la beauté de la vérité avec laquelle ces écrivains l’ont dite, de la formidable sagesse avec laquelle ils l’ont façonnée. De ces livres qui se rangent avec Le Procès de Kafka car si Le Derviche et la mort est une histoire sur le pouvoir de la peur et sur la terreur face au pouvoir, c’est une histoire confirmée par l’expérience de l’homme du XXe siècle, avant tout de celui qui a compris et emporté à tout jamais, en lui-même, la connaissance de l’effroyable fonctionnement de tout totalitarisme. Une machine à détruire l’esprit et l’âme, les seuls véritables soutiens de l’homme sur terre.

Selimovic le derviche et la mort

Chronique sur les ténèbres qui règnent en l’homme, ce que Le Derviche et la mort permet toutefois le mieux, c’est de nous engager sur le sable de l’existence spirituelle, passée et présente, de jadis et d’aujourd’hui, et ce sable s’enfonçant dans l’inexistence, de saisir la langue inarticulée des ombres de ceux qui nous ont précédés. Et alors seulement, de façon plus sourde parce que plus profonde, de comprendre la langue de la douleur de la vie que parlent ou sentent ceux qui marchent près de nous et à côté de nous, et ceux qui veillent en nous.

La voix de l’écrivain Meša Semimović nous donne les clefs de cette compréhension car, lumineuse, elle arrive déjà de l’intemporel.

Et nous qui sommes encore ici, dans l’espace de cette existence, avons droit à la joie grâce à l’œuvre que nous a laissée Meša Selimović, droit aussi, malgré la parfaite démence de notre siècle, de notre époque, de cet instant, d’espérer laisser à ceux qui viendront les empreintes de nos propres états d’âme.


Traduit du serbe par Alain Cappon

Publié dans Književnost [Littérature], N° 4-5, 1991.



Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".