Chloé Billon

« N’oubliez pas que les véritables amateurs d’oursins mangent tout l’intérieur »

Saša Ilić : La Pêche aux oursins / Lov na ježeve, 2015


Ilic Lov na jezeve

La Pêche aux oursins

Lov na ježeve est le dernier ouvrage de Saša Ilić, paru en 2015. Dans ces huit nouvelles, toutes rédigées à la première personne, l’auteur aborde, sur un mode intimiste, l’un de ses thèmes de prédilection – le passé qui ne passe pas, mais reste niché au creux de chacun de ses protagonistes, et de la société serbe en général, comme un oursin aux épines desquelles, dès que l’on plonge un peu, il est difficile d’échapper.

Certes, les protagonistes de Saša Ilić n’ont pas particulièrement envie de partir à la pêche aux oursins. Ainsi le narrateur de « Quartier chinois », la première nouvelle, s’accommode de sa vie d’employé bien rangé jusqu’au jour où, par hasard, il tombe à l’aéroport sur l’un de ses amis d’enfance, Robi, arrivé avec sa sœur dans son quartier comme réfugié de guerre, et en tant que tel à l’époque victime de brimades. Devenu auteur de bande-dessinée, celui-ci a raconté leur histoire dans un livre, raison pour laquelle le narrateur se voit contraint d’aller pêcher ses oursins, notamment son amour pour la sœur de Robi, Lana, qui à cause d’une cicatrice portait un masque en bois.

Dans « Pourquoi Bouddha dort-il ? », un jeune guide touristique se retrouve confronté à un client inhabituel, le Sri-lankais Bešek Kantašami, à la recherche de réponses sur la disparition malencontreuse de son frère, représentant de commerce, dans un camp de prisonniers serbe des années 1990. Dans « Sortie à Lacanau », c’est l’oncle du narrateur qui se souvient soudain de son meilleur ami de lycée Izet Cvrk, Bosniaque, dont il n’a plus pris de nouvelles depuis la guerre, et que la culpabilité envahit, rejaillissant également sur son neveu, critique de jazz prostré dans son appartement. Dans « Ginger et Fred », un jeune archiviste mis au placard pour avoir exprimé ses opinions politiques tombe par hasard sur un document confidentiel et compromettant décrivant le pillage des archives en Croatie et Bosnie-Herzégovine. Ne sachant quoi en faire, il tourne en rond dans Belgrade enneigée, ne se sentant bien que dans sa voiture : et même s’il se reproche son indécision, et de n’avoir « jamais rien fait à part écrire quelques textes » – des textes qui lui vaudront néanmoins de sérieux ennuis – il reste statique et muet, tout comme la ville et la société, engluées dans une apathie bien plus généralisée et mortifère que la paralysie hivernale de la circulation.

Tous les narrateurs du recueil, des hommes de trente-quarante ans – à l’exception d’une femme, la photographe de l’entre-deux-guerres Edith Barakovich dont « Casablanca Blue » relate le destin tragique – sont solitaires et esseulés, en situation relativement précaire. En rupture avec la société sans vraiment se révolter, ils sont incapables de mettre à exécution leur désir de départ ou de changement. Car toute tentative de mouvement se heurte à la muraille invisible mais tangible d'une société, au mieux apathique et immobile, au pire jalouse de ses secrets et redoutablement efficace quand il s’agit de les garder : les Archives mettront tout en œuvre pour détruire le document compromettant trouvé par hasard, et la directrice de l’Agence touristique de « Pourquoi Bouddha dort-il ? » fera payer son employé pour avoir osé emmener son client dans des lieux non-recommandés.

En creux de ces histoires intimes, Saša Ilić nous livre un portrait amer de son pays en transition, prisonnier d’un entre-deux insidieux, où la crise économique a succédé à la dictature, le licenciement à l’emprisonnement, un silence pesant aux menaces ouvertes. Pas de monstre rugissant, mais des oursins bien cachés, que seuls les enfants, comme la petite Tea de la nouvelle ayant donné son titre au recueil, veulent, par ignorance, encore aller pêcher. C’est bien là tout le mérite des nouvelles de ce recueil : sans pathos, sans manichéisme, elles restent dans une zone grise, nous mettent dans la position désagréable « des gens qui se taisent et vont au travail par rapport à quelques individus exceptionnels », comme le disait Saša Ilić à propos de son roman La fenêtre berlinoise. Pire, ces gens qui se taisent sont lucides, conscients des épines qui les piquent, sans pour autant parvenir à réagir ou à y faire face. Or, comme le précise l’extrait de livre de cuisine provençale cité en exergue par l’auteur, « régalez-vous du corail, mais n’oubliez pas que les véritables amateurs d’oursins mangent tout l’intérieur ».


Date de publication : novembre 2018

Saša Ilić

A lire :

> Extrait de La Pêche aux oursins 

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".