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Œuvres de Kolja Mićević
    

In memoriam

Kolja Mićević (1941-2020)

Artiste polyvalent – poète, traducteur, musicologue… – Kolja Mićević est décédé le 17 novembre à Banja Luka. Il était un ami fidèle et un collaborateur précieux de notre revue. Pour lui rendre un dernier hommage nous republions une interview qu’il a accordée à Serbica en 2011.

 

TRADUIRE, MOURIR UN PEU     
                                                                                                                        
l'entretien avec Kolja Mićević 
                                                                                                                                            
Changer le rouge
en bleu
                                                          
ou

Traduire, c'est séduire
 
ou

Traduire, mourir un peu

[Fragments d'une causerie]
          
 



                                              
 

 

Serbica :   De quand date votre première traduction ?

Kolja Mićević : 1959, au printemps. Un après-midi au lycée, pendant un cours de français, notre professeur, la regrettée Dragica Mirjanić, nous a dicté un poème de Paul Verlaine, Le ciel est par-dessus le toit… (à l’époque, la poésie était encore un élément pédagogique) en nous proposant de le traduire. J’ai traduit, spontanément en vers, avec des rimes, etc. C’était maladroit, je le sais… j’ai toujours cette traduction ! J’ai passé une nuit blanche, persuadé que j’avais fait une bêtise en traduisant le poème de Verlaine en vers, plutôt que mot à mot, mais le lendemain Mme Mirjanic parlait déjà à toutes les classes de ma «  magnifique » traduction » ...

–    Cette méthode d’apprentissage de la langue à travers la poésie n’existe plus !

–    Non, et c’est dommage ! Car, en lisant les bons poètes on comprend - sans douleur - l’esprit et même la grammaire d’une langue étrangère. Un autre événement s’est passé pendant ce cours de langue française, au printemps 1959 ; assise à côté de moi, à ma gauche, au dernier banc de la rangée du milieu, se trouvait Andja – la classe était mixte, filles et garçons – qui a fidèlement copié ma traduction de Verlaine ! Mais Mme Mirjanić ne l’a pas critiquée pour cela mais, au contraire, elle a dit qu’à sa place elle aurait fait de même! Très tôt j’ai eu l’intuition – sans le comprendre encore – que traduction rime avec séduction.

–     Votre professeur a accéléré votre découverte de ce don de traduire, qui dormait en vous…

–    Grâce à elle, j’ai « gagné » quelques années qui valent de décennies ! Grâce à elle, j’ai découvert d’un seul coup une grande partie de la poésie romantique française et, avant de terminer le lycée, j’avais traduit Les Nuits d’Alfred de Musset, surtout celles de Mai, et de Décembre, et une quarantaine de poèmes, pour la plupart, des sonnets, de Baudelaire ! Ma voie était tracée…

–   Comment vous définissez-vous ? Traducteur ? Poète ? Essayiste ? Musicologue ? Astrologue ?

–    Traducteur, mais uniquement de la poésie, et uniquement de la poésie soumise aux strictes règles ou contraintes de la forme, ballade, sonnet, quatrain, depuis l’an 1000 –  où Fulbert de Chartres écrivit le poème et la mélodie pour Philomène – à nos jours.

–    Poète ?

–    J’ai publié huit recueils de poèmes en serbe, aux jolis titres : Le pied du Rêve, Les fils, La Mer, Eros in Melos, Klavirint, Etat de Personne, Le Cristal des souvenirs, Vinovnik (un titre assez intraduisible). C’est assez, assez.

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Le lit défait

–    Essayiste ?

–    La poésie, comme la vie, a besoin de commentaires ; j’ai publié cinq livres d’essais, dont trois sur la traduction, Constantes et variables, La Légende africaine et N. d. T.; et les deux derniers sur les huit poètes symbolistes français (Corbière, Verlaine, Mallarmé, Laforgue, Cros, Rimbaud, Nouveau, Lautréamont) ainsi qu’un livre sur les quatrains de circonstance de Mallarmé, L’Aile du Temps se renferme, une sorte de biographie de ce poète que les Français considèrent encore trop difficile.

–    Musicologue ?

–    Ma « musicologie » repose sur une écoute systématique de la musique et la lecture de livres sur la musique ; je suis autodidacte, je me considère comme un musicologue sauvage. Mais, je suis certainement l’un de ceux qui, au cours de ces cinquante dernières années, ont entendu le plus de musique (classique, et autres); ma manière de travailler et de vivre –  je ne sors pas le matin, je ne vais pas au bureau…, je n’ai jamais gagné ma vie dehors – me permet le luxe réservé à une élite d’écouter chaque jour d’énormes masses sonores. Ainsi, grâce à cette expérience, j’ai écrit un livre sur Mozart et Scarlatti (Mozart rencontre Scarlatti), un autre sur les cantates de Bach (Monde, bonne nuit !), un autre, MOZART, LE CRIME DE MARIE-THERESE, et en ce moment je termine mon Histoire Lyrique de la Musique, de Pythagore à Bach, en quatre volumes, pour un éditeur de Belgrade !

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–   Pourquoi Mozart et Scarlatti ?

–    Je connais par cœur toutes les 555 (+ 1) sonates de Scarlatti et les 27 concertos pour piano de Mozart ! En écoutant et en réécoutant ces sonates et ces concertos, un jour j’ai entendu un tout petit motif, de guère plus d’une seconde et demie – mais magnifique – d’une sonate de Scarlatti, dans le premier mouvement du 11ème concerto pour piano de Mozart ! Eurêka ! Ça a été pour moi une révélation, autour de laquelle j’ai fait une enquête musicologique fascinante en vers et en prose, pour expliquer cette rencontre qui avait jusque-là échappé aux mozartiens, ainsi qu’aux scarlattiens de  plus en plus nombreux dans le monde.

–    Pourquoi Bach ?

–    C’était inévitable ; depuis 1964 j’écoute les cantates de Bach, je les connais toutes et même dans des interprétations différentes – mais Karl Richter est incomparable –, j’ai traduit certaines de ces cantates et, pour fêter, à ma manière, la fin du millénaire, et le début du suivant, j’ai raconté la vie de Bach, en prenant le titre de la 82ème cantate, Welt, gutte Nacht ! C’était aussi pour moi une façon de rendre hommage à Karl Richter et Agnès Giebel grâce à qui, et à son interprétation de la cantate 51, Jauchtzet Gott in allen Landen, j’ai senti, dès le début, la puissance et la beauté du chant bachien. C’est elle qui m’a fait découvrir la musique vocale. Jusqu’à 1964, je n’aimais que la musique orchestrale.

–    Quel rapport entre Mozart et Marie-Thérèse ?

–    Fatal ! La mozartologie est une belle science, mais aucun mozartologue – à ma connaissance – n’a jamais commenté convenablement la lettre de Marie-Thérèse du 12 décembre 1770 dans laquelle elle interdit à son fils Ferdinand de prendre le jeune Mozart comme musicien à sa cour en Lombardie! Mozart, qui en ce moment n’avait pas plus de quatorze ans, ignorait l’existence de cette lettre, que j’appelle « lettre-guillotine ». Le poison de ce décret secret a détruit la carrière de Mozart, je le montre très clairement pour que la Despote soit enfin accusée de crime : la vie de Mozart est un holocauste en une personne. Antonio Salieri a été inventé par l’administration autrichienne pour expliquer au monde la mort misérable du plus grand génie autrichien, quoique Mozart ne se soit jamais senti ni déclaré autrichien ! Malheureusement, les artistes comme Pouchkine, Rimski-Korsakov, Scheffer et Forman – surtout Pouchkine et Forman – ont soutenu cette thèse sur l’opposition de deux artistes dont l’un (Mozart) est un créateur génial et l’autre (Salieri) un médiocre ! Cette simplification a beaucoup nui, car le vrai conflit était ailleurs, entre l’artiste et le pouvoir, ou plutôt entre le pouvoir et l’artiste, l’impératrice et Mozart. Il n’est pas trop tard de jeter une nouvelle lumière sur ce malentendu… Le livre MOZART, LE CRIME DE MARIE-THERESE sort au mois d’avril et, avec mon éditeur, j’intenterai un procès contre celle-ci !

–   Astrologue ?

–   Je pratique, depuis assez longtemps, l’astrologie lyrique, c’est-à-dire j’applique mes observations astrologiques, surtout sur les poètes que je traduis et les musiciens que j’écoute. J’ai fait quantité de découvertes…

–   Vous pouvez donner un exemple ?

–   Pour comprendre le personnage du Serpent de Paul Valéry – et sa fameuse phrase après la nuit de Gênes, en octobre 1892, il faut tuer cet animal sensibilité – il n’est pas interdit de savoir que le poète sétois était né sous le signe du Scorpion ; le Serpent de Valéry est le séducteur – c’est lui qui pousse La Jeune Parque à cette incroyable self-analysis, cette autoanalyse nocturne au lit après la morsure… – celui qui a transformé la queue du Scorpion en langue, ou mieux : le Serpent de Valéry est le Scorpion perfectionné… J’ai développé cette idée en 1971, pendant une conférence à Belgrade pour le centenaire de la naissance de Paul Valéry. Agathe Rouart-Valéry, fille du poète, a beaucoup aimé mon explication « le Serpent est le Scorpion perfectionné » ! Et elle m’a dit que son père n’était pas « fermé » à ces petits riens ésotériques ! Mon septième recueil poétique écrit directement en français porte le titre Monsieur le Serpent ! J’aurais pu l’intituler « Mon Valéry » …

Dante aussi est un cas astrologique exceptionnel ; outre que tous les signes du Zodiaque, sauf la Vierge –  ce qui bien montre combien Dante est un astrologue délicat – apparaissent dans LA COMÉDIE, dès le début jusqu'à la fin, dans le chant XXII du Paradis Dante déclare, dans un passage magnifique d’une vingtaine de vers, appartenir à la famille des Gémeaux ! Même les exégètes les plus sérieux – ceux qui n’aiment pas jouer avec les signes astraux – ont accepté cette image de Dante, et ont conclu que Dante Alighieri est né vers la fin du mois de mai, tandis que Dante, une fois encore, peut-être feint, nous induit en erreur, et pose un piège ! Parce que, connaissant si bien les qualités de chaque signe astrologique, il savait que nul autre, à l’exception de quelqu’un né sous le signe des Gémeaux, n’aurait pas pu faire un tel voyage, c’est-à-dire écrire un tel livre, LA COMÉDIE ! En conclusion : Dante est peut-être réellement né vers la fin du mois de mai, ce qui, dans ce cas, est une extraordinaire coïncidence ! Nous pouvons dire qu’il a été « choisi » par les étoiles ; mais si nous supposons que Dante n’est pas né au mois de mai, son choix du signe des Gémeaux – indispensable pour écrire La Comédie – serait une grande preuve de sa conscience créatrice et de son libre-arbitre : il suggère que nous pouvons choisir notre signe, différent de celui qui nous a été donné au moment de notre naissance !  Et ainsi influencer notre destin ! Un Lion ou un Verseau – des  signes beaucoup plus forts que celui des Gémeaux – jamais ne pourraient écrire La Comédie qui exige de son narrateur et principal personnage des faiblesses, des chutes, de constantes incertitudes, des sentiments que ni un Lion, ni un Verseau, par exemple, ne supporteraient sans se révolter !

–    Tradutore-tradittore dit la célèbre expression italienne...

–    Une expression agressive et lamentable qui a fait beaucoup de mal à l’art de traduire, et qui a démoralisé maints poètes de devenir de bons traducteurs ! C’est un jeu de mots salonique (de salon !), gratuit, lancé un jour par un esprit paresseux, non ludique. Je le refuse. Pourquoi le traducteur (de la poésie, parce que ici nous sommes dans la poésie) serait plus grand tradittore que n’importe quel autre artiste, peintre, musicien, voire le poète dont il traduit des vers… ! On peut être mauvais traducteur, de même que l’on peut être mauvais poète, mais traître, non. Je refuse ce mot !

–    Qu’avez-vous fait contre cette agression ?

–    D’abord, j’ai inventé en serbe une autre expression qui, je pense, correspond mieux à l’acte de traduction : prevodilac-previdilac. L’expression est intraduisible en aucune langue ; le personnage de  p r e v i d i l a c –  est formé sur le mot  p r e v i d – une faute commise en songe, comme je l’explique, et qui, par-là même, contient peut-être une nouvelle beauté. Mon previd n’a rien à voir avec le même terme qui, dans le jeu d’échecs, signifie une erreur fatale où le roi est mis échec et mat et la partie perdue.

–   En français on a trouvé une expression plus douce : Si la traduction est belle, elle n’est pas fidèle…

–    Même Valéry le dit dans sa préface – capitale – pour la traduction – magnifique et testamentaire – des Bucoliques de Virgile. Pourtant je pense que la beauté peut être fidèle. Pour moi, en français, traduire et séduire sont des pseudonymes, le Traducteur est un Séducteur, celui qui laisse la trace du cœur ! J’ai beaucoup réfléchi en français sur le traducteur et la traduction. Dans l’un de mes recueils poétiques écrits en français, j’ai paraphrasé le premier vers, Partir, c’est mourir un peu, d’un rondeau fameux d’un poète aujourd’hui tombé dans l’oubli dont je ne me souviens que très vaguement du nom,  Edmond H…, mais dont je sais qu’il était parmi les huit poètes qui veillèrent Paul Verlaine, en janvier 1896. Voici le début de mon rondeau :

Traduire, mourir un peu
en Celui que l’on aime !
Qu’un quelconque poème
montre ce que je peux :
changer le rouge en bleu !
Ô Jouissance, Joie, Jeu ! [etc.]

–    On a l’impression que pour vous la traduction est un champ d’expression assez intime, même autobiographique ?

–    Le texte que l’on traduit est sacré ; mais cela ne nous oblige pas à le lire et à le traduire à genoux ; au contraire il nous pousse à nous envoler ! J’aime cacher dans mes traductions des messages invisibles, des signatures personnelles qui sont, pour moi, le signe d’un travail bien fait. Par exemple, j’ai signé de mon nom en acrostiche la dernière des trois ballades – celle avec le fameux refrain : Mais où sont les neiges d’antan ? – du début du Testament de Villon :

Kнеже, немојте трошит збора,
Оплакујућ та лица знана,
Љути се напев вратит мора:
Ал’ где је снег од лањских дана?


Quand on sait que Villon avait paré ses quelques magnifiques poèmes d’acrostiches, dans lesquels on lit et ses nom et prénom, le mien a une raison d’être. Mais, dans mes éditions de Villon je ne le mets pas en caractères gras, il n’est visible que pour ceux qui savent voir !

–  Est-ce l’unique cas… d’acrostiche personnel dans vos traductions ?

–    Si tel était le cas, je ne le mentionnerais pas… Cet acrostiche est venu, si je peux dire, de lui-même, puisque le mot Prince – par lequel commence l’envoi, strophe finale de chaque ballade de Villon –  commence, dans la traduction serbe, par mon initiale, K ! Donc, il s’agit d’un (heureux) hasard. Mais il y a d’autres acrostiches dans mes traductions que j’appelle « voulus » ; par exemple, en terminant le roman en vers La Châtelaine de Vergy, d’un auteur anonyme du XIIIe siècle, j’ai éprouvé une telle joie d’avoir si bien réussi cette traduction, que j’ai mis, dans les sept derniers vers, le nom de ma femme ! C’est un acrostiche assez rare :

Da svuda ljubav treba kriti.
Retko onaj šta dobije
Ako nekom nju otkrije;
Glasno izreć je ne valja,
Inače smo usred ralja
Crnih zlica koji uprav’
I vrebaju tuđu ljubav.

Mais, l’acrostiche personnel le plus mystérieux que j’aie fait se trouve à la fin de ma traduction en serbe de LA COMÉDIE de Dante, qui a créé trois acrostiches – un pour chaque cantique: NATIO, VOM et LVE – dont les commentateurs ne parlent pas, ou vaguement, car la technique poétique de Dante ne les intéresse pas, ou ils en ont une sacrée peur ! M’approchant de la fin du Poème, j’ai voulu cacher ma signature, ce que j’ai fait dans le chant XXXII du Paradis, les vers 116 et 118 :

Ал’ очима сада следи ме док си на
месту, и врле бележи племиће
те империје правде и истинâ.
А та два, којим срећа скупа свиће,
пошто је њима...

–    On dirait que le traducteur profite du poète !

–    Pas plus que le poète du traducteur! Mais je n’ai jamais confondu en moi ces deux terribles personnages ! L’un ignore ce que fait l’autre... Tous deux mènent des vies séparées... Mais dépendent fatalement l’un de l’autre.

Bordeaux - Paris, mars 2011