In memoriam

Milovan Danojlić

(1937-2022)


Apollinaire soldat en 1916


Ecrivain aux multiples talents, traducteur et membre de l'Académie serbe des sciences et des arts (SANU), Milovan Danojlić est décédé le 23 novembre à Poitiers. Né le 3 juillet 1937 à Ivanovci, il a partagé sa vie entre la France et la Serbie.

Milovan Danojlić a publié plus de soixante-dix volumes de poèmes, de proses et d’essais et obtenu de nombreux prix littéraires. Il a également traduit Aragon, Claudel, Baudelaire, Cioran, Jiménez, Pound, Yeats, Shakespeare, Brodsky…

Quatre livres de Milovan Danojlić ont été publiés en France jusqu’à présent : Ecrire sous surveillance, 1987 ; Lettres d’un village serbe, 1990 ; La Fuite du temps dans le grondement des camions, 1993, Seule la lumière : poèmes, 1957-2007.

Pour lui rendre un dernier hommage nous republions un choix de ses poèmes traduits par Vesna Bernard-Radovic précédé d’une présentation du poète faite par Sanja Bošković.

 

Il n’est pas aisé de présenter un poète qui a sa place depuis plus de cinq décennies dans la poésie moderne serbe, d’autant plus que Milovan Danojlić s’est exprimé avec succès dans divers genres poétiques et littéraires. En dépit de nombreuses œuvres en prose dont quelques-unes ont été présentées au public français grâce aux éditions de L’Age d’Homme, on peut dire que Danojlić est d’abord un poète et que son expression première est essentiellement poétique.

Ce qui est caractéristique dans cette expression, c’est le contraste entre la précision aigue de la langue et les observations raffinées et lyriques exprimées dans un panorama varié d’images, de sentiments et de thèmes poétiques. Le poème « Comprenons-nous bien » exprime non seulement le programme du poète mais aussi ce que le poète attend de son chant : l’exaltation poétique est critique, avide de vérité, le poète est la conscience de l’humanité. Pour cela, il déclare :

Je parle tandis que vers la terre criblée de balles j’incline
Je n’ai aucun dessein
Ces jours, chariots fracassés au fond de ravines
Foyers sans foi et fumée d’un automne éteint
Les entrepôts sont pleins d’oiseaux entravés mais l’abeille docile garde la ruche
Juste un après-midi étroit et mon regard sur les ruines de naguère
Et tandis que sur les décharges un vent paresseux trébuche
L’air est sec et un invisible soleil se prélasse dans la poussière

Et voilà, tout le monde maintenant se promène, se remet de la guerre
(Aux façades des auberges, fenêtres grandes ouvertes, de portes guère)
D’aucuns ont même égorgé, je le sais de façon précise
Ils sont à présent supporters de l’Etoile rouge et fréquentent en cachette l’église
Opprobre perpétuel !

Moi, je suis seul.

Parler, comme a déjà dit Danojlić, « non pour cause de bonheur mais de clarté » est un impératif poétique qui est aussi présent dans les poèmes où sont décrites les forces enivrantes de l’harmonie métaphysique que le poète ressent et exprime dans ses vers consacrés à la nature.

Au début, elle hésite peu ou prou.
Puis, telle la cellule qui croît,
Se divise, se dilate et cherche où,
Comment se transformer et en quoi.

Palpitant au-dedans. Se hérisse, blême,
Transie sous une membrane ténue,
Oscille et toute imbue d’elle-même,
Petit à petit, en tremblotant, elle se dilue.

Les vers cités, tirés du poème « La dernière gouttelette sur la feuille », illustrent la spécificité du style poétique de Danojlić. En usant du mode « réaliste » pour présenter « l’irrationnel », le poète donne à voir l’unité du visible et de l’invisible, en créant ce paradoxe où l’exactitude du réalisme la plus stricte dessine les contours métaphysiques du monde.

La clarté et la précision de la langue ne sont pas en contradiction avec l’exubérance et le contraste des associations qui donnent l’impression d’un emballement d’images sans lien prévisible entre elles. On a le sentiment que le mot est « la clef » qui peut ouvrir « la maison des fous » de ce monde. D’où l’opulence burlesque des images poétiques et la nomination strictement ascétique du monde.

Partant du sentiment que l’homme est une créature manquée et faible, Danojlić vérifie souvent dans ses poèmes la profondeur de la trahison dans laquelle nous vivons : car rares sont les exemples où l’homme ne s’est pas à un moment renié aussi bien dans sa vie personnelle que sur le plan de l’histoire. Le poète surmonte le malentendu entre l’homme et le monde grâce à l’harmonie de la nature dans laquelle la trahison agit et où même un « renégat », simple parcelle de cet ensemble, trouve un point d’appui. Car dans la poésie de Danojlić, la nature représente un Tout vivant, harmonieux et hautement conscient qui, constituant l’arrière-plan métaphysique de l’existence, efface touts les ratés et toutes les errances.

Le livre qui est devant nous, en provenance de L’Archipel slave, s’intitule en français : Seule la lumière. Celui qui lira attentivement ce recueil remarquera que l’on trouve presqu’à chaque page, sinon le mot, du moins une évocation de la lumière. Cette curiosité tient sans doute  à une rare et heureuse rencontre, celle où le thème poétique a attiré et conduit le traducteur, dans le choix des poèmes à traduire, à esquisser deux portraits : le sien et celui du poète.

Sanja Bošković


Seule la
lumière

CHOIX DE POÈMES


Comprenons-nous bien

Je parle tandis que vers la terre criblée de balles j’incline
Je n’ai aucun dessein
Ces jours, chariots fracassés au fond de ravines
Foyers sans foi et fumée d’un automne éteint
Les entrepôts sont pleins d’oiseaux entravés mais l’abeille docile garde la ruche
Juste un après-midi étroit et mon regard sur les ruines de naguère
Et tandis que sur les décharges un vent paresseux trébuche
L’air est sec et un invisible soleil se prélasse dans la poussière

Et voilà, tout le monde maintenant se promène, se remet de la guerre
(Aux façades des auberges, fenêtres grandes ouvertes, de portes guère)
D’aucuns ont même égorgé, je le sais de façon précise
Ils sont à présent supporters de l’Étoile rouge et fréquentent en cachette l’église
Opprobre perpétuel !

Moi, je suis seul.

Dans le sein de la paysanne
Un serpenteau fulmine
Ses noires tatanes
Ressemblent à des tisons de lune
Elle a vendu son lait et maintenant béate traîne ses bidons
Son éternité à elle c’est, maniant le fer, regarder brasiller les charbons
Les voir miroiter et les cendres se former
Un frère conduit un cabriolet, les deux autres sont à l’armée
Tous avant moi ici ont déjà désiré quelque chose, voulu être les Maîtres

Et moi je vous propose de pleurer afin de naître

Vie de cloche
Minable et moche
La pluie bruine
Fleurit l’aubépine

Je ne me souviens de rien et ne présume rien, tout mon passé
Et l’avenir – que le vent l’emporte comme un os à ronger
J’aime regarder l’étoile (il faut bien s’occuper)
J’aime regarder l’étoile qui doucement refroidit…
Tu parles d’une vie, d’un amour, mais c’est ainsi
N’ai-je pas assez pleuré hier et aujourd’hui
(En fin de compte ton cœur n’est guère mieux loti)
Je respire les poisons glauques des parcs et des ruelles
Mais une sentinelle perdue veille en moi, éternelle

Sur la vitre tremblante des lointains l’obscurité lourdement s’est épanchée
D’ici au couchant immobile des arbres glabres sont penchés
D’ici à la tombée de la nuit il y a deux heures de marche encore
D’ici au rivage où l’onde scintille et jamais ne dort

Partons, en avant
La lune sur les Balkans
Cercle noir le plus beau
Je serai son poteau
Le jour lit de vieux journaux. Brouhaha on ne sait où des petits écoliers

Le prince Miloš commande la milice et les moineaux sur le marché
Dans la vie, je bayerai aux corneilles tant que les noirs ne m’auront pas eu
Je retrouverai alors au beau milieu de la route mes papiers perdus
Ou bien quelque insecte se tortillant de-ci de-là
Et peut-être même le corbeau en bois qui de son ombre l’été voila
J’ai vingt ans, tu parles d’une aubaine
J’attendrai tant que je pourrai. – L’année prochaine
Au jour d’aujourd’hui je serai encore le même
Le ver sera juste un peu plus gros qui dans mes entrailles essaime

J’ai vingt ans et parfois il me semble toucher le fond
Je ne suis pas idiot au point de me jeter d’un pont
Ma vie est une affaire sérieuse ce n’est pas celle de n’importe qui
Mon absurde n’est pas celui qu’ils voudraient il est différent lui

La végétation ici ne respire pas votre haleine sépulcrale
Elle déploie son feuillage par-delà les ruines et la cabale

*

Le principal axe de l’Histoire

Ce chemin que, le soir,
Lentement, pas à pas,
Les humbles bêtes qui vont boire
Suivent jusqu’à la rivière ;

Il pourrait conduire au bonheur,
Ce chemin qui mène à l’abreuvoir ;
Auges et gués sont
Sur l’axe principal de l’Histoire !

Vois ces vaches, pensives, chagrines,
Et les fiers bœufs eux-mêmes,
Tandis que, solennels, ils descendent
Au fleuve comme au baptême ;

Ils vont sans penser à rien,
Dans le soir tiède et silencieux ;
Le chemin est vieux et raviné,
Tant d’autres l’ont foulé avant eux ;

En ce siècle fou,
Ces temps de hâte et de confusion,
Seules les bêtes, le soir,
Savent exactement où elles vont.

 *

Psaumes indigènes,  XI

Cette voix mienne meilleure que moi, plus tendre, plus frêle
L’entends-tu ? Veillons à tout prix à la préserver
Bien que nous soyons à nous-mêmes étrangers
Ici-bas vois-tu seul l’amour vient quand on l’appelle.

*

Entre deux chambres, entre deux jours

Entre deux chambres, entre deux jours,
Au point de l’aube, c’est une brise d’autrefois,
Entre deux souffles, deux échos familiers,
Meurent abandonnées les chères vieilles choses.

Vaste, chaud silence où la pierre bourgeonne,
Au point de l’aube, c’est une brise d’autrefois,
Les chemins à minuit s’enlacent dans la vallée
(Meurt la porte, lentement expirent les choses).

De cet automne aussi, de cet automne aussi
J’attends la lumière qui éblouit
(Lumière douce, salut inespéré
Ce dont à l’aube bleuissent les peupliers).

*

L’éternelle  arrivée

Dans les remords obligés,
Dans la haine et l’effroi,
Cela ne cesse d’approcher,
Et s’approchant, déjà s’en va.

L’orage s’éloigne à l’horizon,
Meurent les nuées en exsudant.
Exténués, nous attendons
Ce qui est déjà présent.

*
Mémento

Résister aux attaques du froid !
Se préserver en un germe celé…
Le temps est venu d’adresser la voix
à la feuille tombée, à l’oiseau gelé,

et, pas après pas, lentement cheminant,
en un murmure à peine audible, invoquer
le vent d’automne (dieu défaillant)
qui n’ondule la prairie qu’à moitié.

Je me suis tout donné, sans lésiner.
L’essentiel est arrivé dans mes fictions ;
ma propre mort, je me la suis louée
à de très favorables conditions.

Invisible à moi-même comme à autrui,
Intime avec les seuls absents,
je suis là, sans être ce que j’accomplis,
je suis sans être, je ne suis pas tout en étant.

*

Le coing

Comme une veilleuse  qui cligne et somnole,
d’une rêveuse clarté le coing s’auréole ;
cette clarté : tous les clairs de lune y dansent,
la clarté mais plus encore la fragrance,
toujours elle nous rappelle que, ailleurs,
quelque part, hors la terre, il y a le bonheur,
et que, avant d’être sur la terre chus,                      
nous avions déjà tout vu, tout connu.

 *

Le persil

Quand je mords dans une feuille de persil
D’allégresse mon cœur se remplit,
– Jaillissent de la sainte cette herbette
Étincelles iodées, de suaves bluettes…
Avec cette noble odoriférante
La vie s’épanouit et s’enchante.
Circulent là, vivaces, épicés,
Les verts frissons de vitamine C ;
Tu mords et le bout de la langue pique
Une foliole de pile électrique.

*

La noix

Sans labour ni labeur,
Elle arrive à son heure.

Tombant son manteau princier,
La noix déboule sur le sentier.

Casse-la : comme dans un nid,
Un quatuor y est établi.

Quatre gaillards, quatre durs
Qui se tiennent par la ceinture,

Danseurs immobiles : quatre frères
Coincés dans la porte circulaire.

*

Le marché du Faubourg

Ce n’est pas un marché, c’est un vaisseau,
l’aurore enfantant le jour nouveau,
que le vent rage et entre les feuilles
paraît la cerise vermeille,
vision aussitôt évanouie
sous les gouttelettes de la pluie ;

ce n’est pas un marché, c’est un vaisseau,
en plein faubourg un porte-drapeau,
proue de quelque vieux chaland
quatre cantons de Serbie tractant
avec ce qui dans l’année a éclos
sur l’arbre, la terre et l’eau ;

dans l’aube grise, fantômes embrumés,
passent les troncs penchés des pruniers
aux fruits mauves, jaunes et verts
gorgés d’ardente lumière solaire,
un voile bleu sur eux, qui poudroie
et fait chavirer le regard parfois ;

ce n’est pas un marché, c’est un paquebot
portant le croît des champs et des troupeaux,
qui offre à la ville dans la brume incliné
un jeune merisier avec sa rosée,
du miel ambré de toutes les nuances,
un rayon de cire – sur la même balance.

Ainsi je sais où en est l’année,
ce qu’à ce jour elle a récolté,
si la Voïvodine a bien donné
et la situation dans le Pomoravié.

Carottes,
échalotes,
salsifis
oignons gourds
vert céleri.

Les années passent comme des jours.

Le marché du faubourg me nourrit.

*

Trou de souris

Chapitre I

Les pieds en sang, la tête au vent.
Cinq cent quatre-vingt-dix ans que je suis ici
Sous la latte entre la souche et le seuil.
Dans certaines pièces, je n’ai pas encore mis le nez.
Au dégel, la riche terre noire
Dégorge ses sucs dans mes entrailles :
Les eaux printanières dilatent le squelette terrestre.
L’agitation qui alors s’empare de moi
Aggrave encore l’inconfort de ma position.

Chapitre II

Je fus d’abord homme, puis mouton, puis lapin,
À présent, me voilà pour de bon souris devenu.
Mes pieds tâtonnent à la recherche de quelque chose… rien,
Le doux rien des existences par avance oblitérées.
J’existe dans la grammaire de l’Histoire,
Selon les formules du destin commun,
Et je n’ai aucune sympathie pour ceux qui tiennent
Qu’il faut vivre à tout prix.
De temps à autre je mets le nez à la fenêtre :
À ma place, une larme
Lentement glisse vers le monde en bas.

Chapitre III

Cela s’écoule à travers une alternance
De grandeurs immensurables, de séries prolongées à l’infini,
Commencement sans fin qui, interrompu,
Renaît de n’être plus.
Certains soirs je pousse un hurlement :
La lame me heurte de front
Qui, de nuit en nuit, roule et déferle.
Pour l’espoir ou la vraie désespérance
Les conditions ne sont pas réunies.

Chapitre IV

Instants où je m’applique à regarder : les seuls
Où l’assemblage devient acceptable.
Les yeux sont indulgents envers la bêtise.
Ils adoptent aussitôt tout ce qui les sollicite.
La bise siffle entre les branches nues des arbres
Et la nuit tombe en accéléré.
Au long des quatre-vingts derniers siècles
Réglée, la succession des vents
Suit un ordre inflexible : contre le seuil la vigne frissonne.
Sur la décharge de l’Histoire, les effets et les causes
Se disputent les déchets.

Chapitre V

Je ne sais pas moi-même ce qui me fait tenir,
Mais, je l’avoue, il m’arrive de me trouver bien.
J’ai découvert la félicité de la non-appartenance.
J’aime à m’endormir le dimanche à midi,
À dire l’office hors calendrier.
Au réveil, je me sens propre,
Un verre d’eau fraîche suffit alors à mon bonheur.
C’est, sans doute, ce qui me fait tenir

 

Les poèmes ici présentés sont extrait du recueil Seule la lumière : poèmes, 1957-2007. Choix et trad. du serbe Vesna Bernard-Radovic. - Lausanne (Suisse) : l’Age d’homme, 2010. - 131 p. – (Archipel slave). Les poèmes « Memento » et « L’éternelle arrivée » sont traduits par J. M. Bordier.

 

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