Blaireau devant le tribunal (Le) / Jazavac pred sudom, 1904 (P. Kočić)

Kocic Jazavac pred sudom
Edition de 1941

 

Petar Kočić

 

 A lire

Œuvre majeure et unique pièce dramatique de Petar Kočić (1877-1916), Le Blaireau devant le tribunal / Jazavac pred sudom (1904) est une comédie satirique en un acte qui a pour cible principale le système judiciaire de l’empire austro-hongrois et ses représentants en Bosnie occupée par la monarchie des Habsbourg. Conçu sur les principes du théâtre populaire et s’appuyant sur son comique au premier degré, avec les effets immédiats sur le lecteur/spectateur, Le Blaireau dépasse pourtant largement son cadre : sa dynamique théâtrale et sa force artistique reposent plutôt sur un large spectre de tonalités qui permet un croisement incessant de scènes relevant tour à tour de la farce bouffonne, de la satire aux accents sarcastiques ou, encore, de la comédie burlesque avec des éléments du théâtre de l’absurde.

Le pilier central de la pièce est, bien sûr, son pittoresque héro, David Štrbac, un diable de paysan serbe aux capacités comiques extraordinaires, sans conteste le plus original personnage dans la riche galerie des « originaux » de Petar Kočić. Sorte d’hybride de clown, de fou de village et de sage populaire, il possède à la fois une apparence physique singulière et de surprenantes facultés théâtrales de comédien-né : « Menu, petit, sec comme une branche, léger comme une plume », il change sans cesse de voix, et « il est capable de se mettre à pleurer comme un enfant, à aboyer comme un chiot ou à pousser des cocoricos… » ! Seul un tel personnage aux multiples facettes pouvait garantir l’authenticité et la véracité de la réalisation théâtrale d’une idée saugrenue, surréaliste, mise en scène dans cette pièce : le procès intenté à un blaireau devant le « Tribunal impérial » de l’Autriche-Hongrie que David impose par la ruse, sous prétexte que l’animal a ruiné toute sa récolte ! Seul un tel personnage caméléonesque pouvait également permettre à l’écrivain de mêler avec succès provocation, satire, humour gras, bouffonnerie insolente, et burlesque frisant l’absurde. Parfois naïf, primitif et même borné, parfois roublard, rusé et farceur sans scrupules mais d’une lucidité étonnante, le personnage de David possédait déjà tous les atouts pour servir de spiritus movens à une comédie satirique d’envergure.

En se servant habilement des possibilités offertes par un tel original haut en couleurs – inspiré par ailleurs par un prototype réel, un paysan de Zmijanje du même nom, dont le personnage apparaît dans plusieurs récits de Kočić – l’écrivain a réussi à faire tomber tous les masques d’un empire hypocrite, la monarchie austro-hongroise. Plus précisément, en mettant l’accent sur les surprenantes transformations de David qui sait changer subitement de comportement à travers ses jeux insolites avec, et devant, le personnel du tribunal – un juge et un greffier, Kočić crée un mécanisme parodico-satirique très fonctionnel qui s’attaque à tous les symboles de l’occupant : à son lourd et absurde système judiciaire, aux arrogants fonctionnaires de « l’administration impériale », au gouvernement « borgne » et poltron mis en place à Sarajevo… Des éclats de rire malicieux ponctuent en particulier les calembours sarcastiques de David qui tournent en dérision la langue artificielle de ses interlocuteurs, une langue corrompue, dénaturée, que l’Autriche-Hongrie a tenté d’imposer en Bosnie-Herzégovine sous le nom sonore de « langue bosniaque ».

Dès sa parution, Le Blaireau a trouvé un écho très favorable. Dans cette “satire vengeresse”, comme l’a qualifiée Jovan Skerlić, le public a aussitôt reconnu les traits typiques des paysans serbes de la Bosnie sous l’occupation : conscience développée de leur statut social et de leur identité nationale, esprit d’insoumission puisant son énergie dans une vitalité inouïe et dans un instinct ancestral de survie leur permettant de faire face à toutes les circonstances, et, enfin, une force de caractère étoffée par une certaine fierté propre à ceux à qui on a tout pris. Les lecteurs et, plus tard, les spectateurs ont également ressenti que David incarne en réalité une vox populi s’exprimant au nom des millions de ses semblables, assujettis et humiliés, ce que l’écrivain – qui souhaitait sans doute « enfoncer le clou » – n’a pas manqué de souligner de façon explicite à la fin de la pièce. Les plus instruits parmi eux ont pu également se rendre compte que le nom de ce personnage, devenu entretemps un véritable emblème, n’est pas non plus accidentel, qu’il est en réalité chargé d’une symbolique plus universelle car, vu le rapport de force les protagonistes de la pièce, on ne peut effectivement que songer au combat archétypal de David contre Goliath.

Cette symbolique aux accents universels est d’ailleurs annoncée dès les vers mis en exergue et qui sont devenu eux aussi aujourd’hui proverbiaux : « Quiconque aime sincèrement et passionnément / la Vérité, la Liberté et la Patrie / est libre et intrépide comme Dieu / mais affamé et méprisé comme un chien ». Même s’ils reflètent avant tout l’expérience personnelle de Petar Kočić et son inébranlable éthique de résistance, ces vers sont également l’expression métaphorique de cette vox populi représentée par le truculent David Štrbac dans Le Blaireau devant le tribunal.

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