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Musicki

 


 

 

Les Mémoires [Memoari] de Simeon Piščević (1731-1797) sont d’abord rédigées sous forme de journal (à partir de 1744) et en serbe (Piščević n’ayant appris le russe que tardivement, en Russie, mais là-bas aussi, aux premiers temps de son service, il se faisait comprendre en allemand). Au crépuscule de sa vie (avant 1784), il a retravaillé le texte de son journal et a donné à ses écrits leur version définitive, une forme de mémoires écrites en russo-slave. Nous ne disposons aujourd’hui que de la version russifiée de Nil Popov, le manuscrit ayant été perdu.

Malgré les signes de la mode du rococo qui marquent en partie ses Mémoires, Piščević se démarque nettement de la tradition baroque. En premier lieu il soumet son exposé à une autocensure typiquement morale qui écarte de son œuvre tout ce qui franchit la limite et tend au lascif, ses Mémoires s’accordant en ce sens réellement au goût du public auquel elles étaient destinées. L’auteur n’oublie jamais qu’il crée pour les membres de sa famille et pour d’autres familles bourgeoises analogues et, partant, se garde de tout ce qui serait susceptible de mettre à mal cette intention, de tout ce qui se rattacherait à la mode du rococo et son description libertine des rapports entre hommes et femmes, de tout ce qui pourrait heurter les oreilles de son public.

En second lieu, il soumet ses écrits à une forme d’autocensure stylistique. De l’histoire ou des allusions qu’il fait dans son œuvre nous pouvons conclure que les Piščević étaient de génération en génération militaires de carrière. Simeon lui-même a grandi sur le champ de bataille et, qui plus est, a su s’y maintenir et survivre. Du Rhin à la Neva son père et lui ont combattu au point d’être redoutés tant par leurs ennemis que par les officiers de leurs propres rangs : qu’on leur fît quelque grief et aussitôt ils exigeaient d’être mutés dans d’autres unités de leur armée. Piščević fit une carrière d’officier mercenaire et de général dans deux armées parmi les plus puissantes de son temps, par le feu et par l’épée il dépeupla la Zaporoguie, il guerroya dans le sud de l’empire russe, il accomplit d’importantes missions lors du rattachement de la Pologne. Et ce sabreur craint tant par ses subordonnés que par ses supérieurs n’a jamais décrit dans ses Mémoires le moindre de ses violents faits d’armes ni aucune de ses victoires. Dans son reçu, une narration dans un style du courant de conscience s’oppose quasiment aux événements de guerre extérieurs qui constituent le cadre de ses Mémoires. Il ne livre pas une chronique militaire mais narre l’histoire de son cœur en une sorte de roman familial. Quoique soldat de profession et de carrière, quoique les unités sous ses ordres aient compté parmi les plus acharnées et les plus belliqueuses de l’Europe d’alors, les Mémoires de Piščević ne portent pas le souvenir d’exploits guerriers et d’engagements sanglants mais, sous le voile sombre, sentimental, se remémorent la survie intime de celui qui a dû traverser nombre de ces effroyables combats. 

Tournant le dos à la noblesse et au haut clergé, les écrits de Piščević parlent à la classe moyenne bourgeoise d’un homme issu de cette même caste, dans la langue parlée dans leur milieu commun. Le style des Mémoires y est adapté, intéressant, riche en digressions du cours principal du récit sous forme d’échanges entre l’écrivain et le lecteur, riche aussi en impressions intimes glanées sur les champs de bataille européens de l’époque. Piščević dépeint en réalité le destin collectif de sa famille et non sa carrière militaire. Le goût sentimental du héros principal lui fait, à travers ses larmes, voir sa vie dans son ensemble et il apparaît telle une personne à la larme facile, tel un cavalier-joueur, ce qui permet à l’auteur d’éviter la description de batailles, d’évoquer dans une certaine limite ses aventures galantes même si, dans les deux cas, il connut visiblement des succès.

Les Mémoires de Simeon Piščević ne sont pas une œuvre spirituelle mais de contenu laïc, et on la sent écrite par un homme éduqué loin des entendements de l’Église, ses personnages de femmes figurant au nombre des premiers personnages féminins importants de la littérature serbe moderne. La lecture de Robinson Crusoe de D. Defoe et, à l’évidence, des autres préromantiques européens a manifestement donné le cadre stylistique à cette œuvre. 

La relation patriarcale caractéristique dans la famille bourgeoise serbe (et pas uniquement serbe) du XVIIIe siècle se reflète également dans les Mémoires de Piščević, surtout aux instants où disparaît un membre de la famille. Le décès de son épouse puis de sa mère sont profondément incrustés dans la mémoire de l’auteur et il en parle dans ses écrits avec une sensibilité prononcée.

Précédant Dositej Obradović dans le style préromantique, mais resté non édité et loin de ses contemporains, Simeon Piščević n’a pas influé sur le développement ultérieur de la littérature serbe autant qu’il aurait pu mais, dès qu’il fut publié, son reflet fut perçu dans la littérature moderne : Miloš Crnjanski dans Seobe [Migrations] s’est rattaché à la vision mémorielle de l’époque de Piščević. 

Milorad Pavić

Traduit du serbe par Alain Cappon