Svetlana Velmar-Janković

Ivo Andrić

(1892 – 1975)


Andric 1961

Ivo Andrić

Après son départ, il ne s’est pas éloigné dans le temps. Pas encore. Pas Andrić. Les grands esprits suivent un parcours cyclique à travers le temps, ils nous quittent et nous reviennent éclairés de nouvelles lumières. Leur mort paraît n’être qu’un jalon, certes décisif, mais un simple jalon sur ce parcours. Dans son livre Physique et Philosophie qu’il écrivit au milieu des années 50 du siècle dernier, le physicien Werner Heisenberg s’entretenait avec ses contemporains, mais aussi avec Platon. Dans ce dialogue, les millénaires écoulés depuis Platon jusqu’à nos jours ne se remarquent pas. Et s’ils se remarquent, c’est parce que les contours de notre époque se dessinent plus nettement, et aussi les hommes qui y vivent, dans l’éclairage que peuvent donner certaines idées de Platon que les réflexions de Heisenberg sont venues rejoindre. Les conversations entre les hommes d’une époque et ceux d’une autre époque ne connaissent ainsi jamais de fin. « Shakespeare, notre contemporain » a écrit Jan Kott. Qui pourrait dire de même : « Platon, notre contemporain ».

En cet instant, alors qu’il n’est plus, Andrić accomplit un miracle : il est en nous. Ce ne sont pas là des mots creux. Il est vivant dans le sentiment aigu de son absence sans possibilité de recours. Cette absence est une présence, une présence qui se rapproche le plus de celle essentielle : savoir que son visage, ses yeux, ses mots ne sont plus brise d’un coup, a brisé l’indifférence et nous a ouverts à la souffrance qui soigne le mal : le mal sous diverses formes. Une telle présence fait naître la perception d’une certaine communauté dans la souffrance et, en même temps, en parallèle, un sentiment de plus grande solitude. On ne s’étonne pas que le vent qui balaie avec démence les rues de Belgrade, à travers la luminosité d’un soleil terne et las, aide à ressentir plus intensément cette souffrance et aussi la proximité plus grande du bord de l’abîme du monde dont la souffrance sourd et s’enfuit. C’est une bonne chose : cette souffrance qui élance des os et ce vent cosmique ne sont-ils pas les ponts qu’Andrić a jetés ? Mieux nous le comprenons, lui, mieux nous nous comprenons nous-mêmes.

Que cela signifie-t-il en cet instant ? L’œuvre d’Andrić a d’excellents interprètes, et elle en aura encore : chacun pour lui-même, strate après strate ils en découvrent les significations. Mais l’heure n’est pas aux recherches mais aux prémonitions, aux découvertes non partielles mais globales. Il me faut donc réduire au silence le chercheur qui est en moi afin, un court instant, de découvrir les couches de signification que la prose d’Andrić, dans sa globalité, a laissées dans ma mémoire de lectrice ordinaire. Et là m’attend une surprise : ces significations ne me paraissent pas être légion, je n’en trouve qu’une. Qui me révèle un Ivo Andrić que j’ai la sensation de ne pas connaître et qui, néanmoins, devait être en moi depuis toujours. Un écrivain dont l’œil voit tout, un créateur qui, dans la souffrance, comprend tout, une sagesse inaccessible dans l’observation de la destinée de l’homme en ce monde. Malraux, à juste titre, a intitulé son roman La Condition humaine, mais Andrić aurait pu le faire avec bien davantage de raisons encore. Il ne l’a pas fait et, sans doute, jamais ne l’aurait-il fait : non pas La Condition humaine mais La Demoiselle, ou Le pont sur la Drina, ou La Chronique de Travnik. À l’instar de la condition humaine, la souffrance se découvre toute seule : nul besoin n’est de l’appeler, ni de la causer, ni de la nommer.

« Il n’est d’autre vérité que la douleur, d’autre réalité que la souffrance, la douleur et la souffrance dans chaque goutte d’eau, dans chaque brin d’herbe, dans chaque arête du cristal, et dans chaque son émis par une voix vivante, dans le rêve et la réalité, dans la vie, avant la vie, et, sûrement aussi, après la vie. »

Inquiétudes, « Collines »

Voilà ce qu’Andrić écrivait dans les cruelles inquiétudes de sa jeunesse. Puis, sur son chemin long et court à la fois, il a apaisé ces inquiétudes, cherché les formes pour exprimer la souffrance, celle humaine et celle générale, des formes d’expression narrative qui seront de bons agents entre ce qu’elles communiquent et celui à qui elles s’adressent. Des agents indirects. La sagesse d’Andrić a dû comprendre très tôt que la souffrance se découvre mieux cachée et dissimulée. D’où la position en retrait du personnage, du félon « je » d’Ex ponto et des Inquiétudes : il s’est glissé dans la personnalité de ceux qui souffrent et qui sont en même temps ces personnalités-agents, ces personnalités-histoires, comme le dit magnifiquement Petar Džadžić dans son étude sur La Cour maudite. Est venue ensuite l’histoire d’Andrić sur la souffrance humaine dans la peur, une histoire déjà racontée sous une forme différente mais toujours identique : tant dans une histoire courte que dans une longue nouvelle, dans une chronique que dans un écrit ; les hommes entre les griffes de la souffrance et de la terreur, chacun en proie à la sienne, traversent le temps et disparaissent dans l’éternité. Mara la courtisane et frère Petar. Haïm et Alija Đerzelez. Anika et Des Fossés. Ćorkan. Nombre de destinées, chacune propre, chacune unique, et pourtant égales dans les flammes qui les consument, les flammes de la souffrance qui vient de profondeurs inconnues, orphéennes, consument la moelle des os et le contenu de la pensée. En cet instant je ne vois et ne ressens que la grande puissance de la souffrance dans l’œuvre d’Andrić : une puissance qui ploie jusqu’à la mort des formes humaines, inoubliables et apparemment claires dans la lumière de l’époque où elles sont placées. Cette flamme extraordinaire, effroyable, permet toutefois à certains, avant leur fin, de comprendre la sérénité qui est au-dessus de l’harmonie, qui est dans l’harmonie ; la paix et l’équilibre contenus dans toutes les alternances de la douleur et de la guérison, de l’existence et de l’inexistence, de la lumière et de l’obscurité.

« Dans l’incandescence bleutée a pâli la languette de la Balance céleste. Nul signe ni chiffre, nulle lettre ni voix. Elle ne porte aucun nom, ne se distingue en rien, n’inscrit nulle part ce qu’elle montre en cet instant sur la roche, entre les rochers, sous le soleil à son zénith. Le jour n’a pas de nom, le temps pas de mesure, le monde a perdu ses frontières. Les plateaux de l’existence et de l’inexistence reposent en parfait équilibre. »

Sur le rocher, à Počitelj

Et Properce dit : « Sunt aliqua Manes, letum non omnia finit. »[1]

L’esprit d’Andrić reste à découvrir. De plus belle à chaque fois. De la souffrance, par la souffrance, jusqu’à l’apaisement.



[1] Certains esprits survivent, la mort n’est pas la fin pour chacun.


Traduit du serbe par Alain Cappon

Publié dans Književnost [Littérature], N° 5, 1975.

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Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".