Boško Bojović

Ecole des Hautes Etudes en Science Sociales, Paris
Institut des Etudes balkaniques, SANU, Belgrade

 

Dundo Maroje en France

 

Velmar Jankovic S portrait 1

Invitation à une représentation du Dundo Maroje
Les Compagnons de Tivoli, 1964

 



 

 

 

 

Résumé : Auteur dramatique majeur de la Renaissance dans les Balkans, Marin Držić (Dubrovnik 1508-1567 Venise) est l'auteur de Dundo Maroje, une pièce de théâtre jouée pour la première fois à Dubrovnik en 1550. Participant de la comedia erudita, elle fut traduite dans de nombreuses langues et jouée dans de nombreux pays. En France Dundo Maroje fut présenté pour la première fois à Paris, au Théâtre Sarah Bernhard, en juin 1954, par le Théâtre dramatique yougoslave de Belgrade, dans la traduction de Sreten Marić et l'adaptation de Marko Fortez. Dix ans plus tard, en mai 1964, une deuxième traduction de ce chef d’œuvre de Držić fut réalisée, également à partir de la version de Fortez, par Vera Bojović dans une nouvelle mise en scène et interprétée par les Compagnons de Tivoli : à cette occasion une dizaine de représentations du Dundo Maroje, dans l’adaptation de Lucien Filleul, furent données à la Salle Valhubert à Paris. Auteur contestataire de l'ordre aristocratique de Dubrovnik, moraliste et libertaire, exceptionnellement doué et ayant acquis une grande érudition pendant ses études et ses longs séjours en Italie, Marin Držić est un cas d'école de culture slavo-latine, de sa synthèse entre la culture populaire slave et l'érudition académique latine. Le bilinguisme latino-slave fait partie de ce brassage culturel méditerranéen et balkanique. La réception de cet héritage commun aux cultures des deux grandes péninsules de l'Europe méridionale fait partie de la transmission en France d'un patrimoine issu de la Renaissance humaniste de portée universelle.

Mots-clés : Comédie érudite, théâtre, Renaissance, humanisme, pétrarquisme, Dubrovnik-Raguse, littérature ragusaine, langue serbe, bilinguisme, traduction en français, Marin Držić, Dundo Maroje.



Aussi la nomma-t-on Babel,
car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la Terre
et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la Terre
(et ils cessèrent de bâtir la ville).

Genèse, XI, 1-9

Un modèle de synthèse de renaissance culturelle
à l'aube de l'époque moderne

Cadet d'une famille de marchands venus de Kotor, Marin Držić (Marino Darsa) est né à Raguse (Dubrovnik) en 1508. Il est considéré comme le plus important auteur dramatique de cette République maritime de la côte dalmate. Après avoir été ordonné prêtre en 1526, il commence ses études de droit canon à Sienne en 1528. Ne s'étant pas découvert une vocation de juriste, il rentre à Raguse en 1543, après un court séjour à Vienne. D'un tempérament exubérant, il mène une vie aventureuse, tente même de gagner le soutien des Médicis pour renverser l'aristocratie marchande de Raguse[1], voyage à Constantinople et à Venise où il trouve la mort en 1567. Il sera enterré dans la basilique de San Zanipolo.

Lors de ses études à l'Université de Sienne, se mêlant aux troupes théâtrales comme celle de l'Académie des Intronati, Držić s'était intéressé bien plus aux lettres qu'au droit canon, aux références religieuses ou platoniciennes. Inspiré par Pétrarque dans ses poésies lyriques, ainsi que par Boccace pour ses contes, il mettait en scène la paysannerie de l'arrière-pays ragusain d'Herzégovine que la jeunesse de Dubrovnik ridiculisait[2]. C'est néanmoins à ses comédies qu'il doit sa célébrité et la diffusion de son œuvre de dramaturge jusqu'à notre époque – Pomet (1540), Skup[3] et, notamment, Dundo Maroje [Oncle Maroïe], comédie en cinq actes écrite en 1552, née de l'expérience théâtrale de l’auteur en Italie et de ses liens étroits avec la Commedia erudita[4].

Comme dans ses textes lyriques[5] et ses contes, c'est la population de Raguse et de son arrière-pays qui est mise en scène dans les comédies de Marin Držić dont le bilinguisme slavo-italien est celui de la population et de l'aristocratie marchande de Dubrovnik. Le pétrarquisme  dont les Ragusains s'inspiraient lors des études dans les universités italiennes[6], se traduisait par la découverte et la mise en valeur de la langue et du folklore slave de la Dalmatie et de l'Herzégovine. Tous ces traits poétiques sont présents également dans son chef-d’œuvre Dundo Maroje. Issue de ce bilinguisme slavo-latin, tant culturel que linguistique, dont la Dalmatie vénitienne et notamment Raguse slavo-italienne étaient le véritable modèle de mixité et d'enrichissement créatif, cette comédie peut même être considérée – avec son onomastique slave et ragusaine, ainsi que son esprit humaniste – comme un modèle de synthèse de renaissance culturelle à l'aube de l'époque moderne.

La trame de cette pièce dramatique est on ne peut plus exemplaire de cette première moitié du XVIe siècle et porte l'empreinte de la couleur locale, dalmate et balkanique. Dundo Maroje, négociant de Raguse, entreprend d'éprouver son fils, Maro, en lui confiant la somme de 500 ducats d'or vénitiens, afin d'acheter à Florence de la lingerie destinée à être revendue à Sofia. Une opération commerciale fort courante entre une place marchande d'Italie et une autre de l'Empire ottoman, via Raguse. Le jeune Maro aura tôt fait d'oublier sa mission pour s’adonner à une vie d'aventures et de plaisirs. Alors qu'il se rend à Rome où il entretient la courtisane Laura qui, elle, s'emploie à le dépouiller de son or, son père se lance à sa poursuite afin de récupérer ses ducats. La fiancée de Maro, Pera, se déguise en homme et traverse elle aussi l'Adriatique afin de tenter de regagner son libertin de fiancé. Faite pour être présentée à l'occasion du carnaval, la pièce est un modèle de comédie italienne, avec les ingrédients d'usage, un père avare et son fils volage et dispendieux, des serviteurs prêts à toutes les malices pour faire face aux turpitudes de leurs maîtres, y compris les déguisements, les masques et les poursuites rocambolesques. L'action est bien située dans son cadre temporel et géographique, tout aussi érudit que moraliste et fantastique[7], le bilinguisme ambiant faisant que les personnages portent leurs prénoms et surnoms populaires, slaves ou italiens. Ainsi les scènes peuvent s'articuler en langue slave en usage à Dubrovnik, de même qu'en italien vénitien, qui était presque aussi couramment parlé à Raguse qu'à Venise.

« Vivement conduite, riche d'action et de caractères, cette pièce a su garder le meilleur de la comédie italienne pour devenir, avec un verbe tout rabelaisien, une pièce authentiquement slave », constate à juste titre Ch. Béné avant de préciser qu’il s’agit d’une « comédie authentiquement populaire, jouée dans la salle du Palais des Recteurs, et qui représente un exemple à peu près unique du théâtre populaire slave. Jouée dans la plupart des pays d'Europe, elle a reçu, en France, un accueil chaleureux, dont témoigne le journal Le Monde dans son numéro du 20 juin 1954 ».[8]

Deux représentations de Dundo Maroje en France

La version originale de cette comédie a été donnée pour la première fois à Dubrovnik en 1550 et, pour la première fois en France, par le Théâtre dramatique yougoslave de Belgrade, le 19 juin 1954, dans le cadre du Festival international d’art dramatique de la ville de Paris au Théâtre Sarah Bernhard, dans la mise en scène de Bojan Stupica et l’adaptation de Marko Forez[9]. Une première traduction depuis le serbo-croate en français fut réalisée pour l’occasion par l'écrivain serbe Sreten Marić. Dans la mise en scène réalisée à Belgrade en 1951, Dundo Maroje fut retransmis par la Radiodiffusion Française (réalisation radiophonique : Bronislaw Horowicz), en 1957[10].

Les relations entre la France et la Yougoslavie communiste étaient au beau fixe après la rupture entre Staline et Tito en 1948. Les échanges culturels, techniques et scientifiques étaient alors un puissant vecteur de rapprochement entre les deux pays aux systèmes politiques si divergents, alors que la guerre froide battait son plein. Avec les États-Unis et la Grande Bretagne, la France était l'un des trois pays occidentaux chargés notamment par l'OTAN de s'arroger la confiance et les faveurs d'un pays non démocratique dirigé par un parti unique et totalitaire, celui du maréchal communiste Joseph Broz, dit Tito. L'alliance avec la Serbie durant la Grande Guerre, puis avec le royaume de Yougoslavie lors de la Deuxième Guerre mondiale, facilitait ce rapprochement avec la Yougoslavie communiste alors qu'elle était exposée à un blocus et isolée politiquement par les pays communistes de l'Europe de l'Est. La culture représente une transmission fort appropriée dans ce rapprochement particulièrement opportun pour creuser le sillon dans le camp communiste. Le choix d'un auteur humaniste issu de la Raguse slavo-latine du XVIe siècle, avec son œuvre majeure, traitant de surcroit d’un sujet sensiblement populiste et antiaristocratique, avait de quoi séduire les deux parties afin de révéler leurs convergences culturelles et idéologiques de circonstance.

Dix ans plus tard, en mai 1964, cette convergence de deux pays ayant des positions assez particulières dans leurs camps idéologiques respectifs, allait se confirmer par une deuxième représentation de Dundo Maroje, cette fois par une troupe française, celle du Théâtre de Valhubert à Paris[11]. L'affiche de la représentation précise que cette comédie en cinq actes sera jouée par Les compagnons de Tivoli de l'U.A.I.C.F. (Union Artistique et Intellectuelle des Cheminots Français[12]), une troupe théâtrale semi-professionnelle, lauréate du Premier Prix au Concours National de Théâtre Universitaire, ainsi que du Grand prix Charles Dullin[13], et sera présentée par l'animateur Jacques Ducrot. Les séances de « Dundo Maroïe (traduction de Vera Bojović, adaptation de Lucien Filleul ») sont programmées les 21, 23, 24, 27, 29, 30 et 31 mai, à 21h en semaine et en matinée à 15h le dimanche. La "Répétition générale" a été prévue pour le vendredi 22 mai à 21h, toujours dans la Salle Valhubert, 1, place Valhubert à Paris XIIIe.

Au milieu du XXe siècle Les compagnons de Tivoli ont joué notamment Antigone (1946), Andora (1958), L'Horloge (1969), Édouard et Agrippine, L'Azote (1974), toujours au théâtre Valhubert dont la salle située au quai d'Austerlitz comportait 380 places. Entre autres auteurs, ils auront collaboré avec Jean Anouilh (1910-1987), André Acquart (1922-2016), Bertolt Brecht (1898-1956), Jean Cocteau (1889-1963), Max Frisch (1911-1991), René de Obaldia et avec la Comédie Française, le Théâtre de l'Est parisien, le Théâtre de l'Atelier, et bien d'autres[14].

Les deux représentations – et par conséquent les deux traductions respectivement de Sreten Marić et Vera Bojović – ont été données d'après une adaptation de Marko Fortez (1938). Il faut souligner que cette habile adaptation a redonné une nouvelle vie à ce chef-d’œuvre de Držić en facilitant sa réception auprès du public en Yougoslavie mais aussi à l’étranger. Tout en s’efforçant, selon ses propres dires, de préserver « l’esprit de la Renaissance » chez Držić ainsi que tout ce qui est universel dans la pièce, Fotez a sensiblement raccourci la version originale du texte, éliminé un grand nombre d’italianismes et, ce qui est peut-être le plus significatif, modernisé la langue de Dundo Maroje.[15]

Enfin, il est tout aussi intéressant d’évoquer le contexte dans lequel fut effectuée la seconde traduction, en particulier les raisons extralittéraires qui ont favorisé sa réalisation. Titulaire d’une maîtrise de Langue et Littérature françaises à la Sorbonne, Vera Bojović travaillait au début des années soixante à la SNCF et fut engagée par sa direction pour traduire la pièce de Marin Držić en français, sous l’impulsion de deux fonctionnaires de la direction, vétérans de la Grande Guerre sur le front d’Orient. L’un d’eux se nommait Deuxailles. Ils avaient gardé le souvenir de la fraternité d’armes avec les militaires serbes en 1917 et 1918. Elle fut déterminante pour l'Armistice et la fin de la Grande Guerre en 1918 et contribua au rapprochement des cultures entre deux pays alliés.

La langue de Marin Držić

Si la langue cible des deux traductions – le français – ne suscite aucune interrogation, la langue source à partir de laquelle furent réalisées les traductions de Dundo Maroje mérite quelques précisions. Ceci, d’autant plus que les historiens littéraires croates contemporains sans exception insistent sur un fait discutable : l’auteur de Dundo Maroje appartient uniquement et exclusivement à la littérature nationale croate. Ces historiens seraient-ils prêts également à nier ce qui permet d’inclure cet article consacré au maître de la comédie ragusaine dans un bloc thématique traitant les relations franco-serbes ? La raison en est pourtant indiscutable et repose justement sur la langue dans laquelle fut écrite la comédie principale de Držić. À son époque, le XVIe siècle, ainsi que tout au long du Moyen Âge et à l'époque moderne, la langue vernaculaire de Dubrovnik, de même que sa langue littéraire et diplomatique, était désignée comme langue serbe[16]. Appelée parfois slave (sciavonesco), illyrienne, naški (la nôtre), cette langue est alors le plus souvent désignée comme serbe (serbico, lingua serbiana), ce dont témoigne l'abondante documentation des Archives de Raguse. Standardisée par la chancellerie diplomatique de cette république depuis au moins le début du XVe siècle, ce n’est donc pas là un idiome, mais une langue dûment établie dont le jésuite ragusain Bartol Kašić avait publié en 1536 la première grammaire sous la dénomination de langue illyrienne[17]. À l'origine de cette standardisation est le dialecte štokavien, l'un des trois dialectes reconnus au XIXe siècle, notamment par une commission officielle de philologues croates et serbes, lors de l'établissement du standard du serbo-croate en 1850.

D’autres faits corroborent l’affirmation exprimée ci-dessus. Lors du recensement organisé à Dubrovnik au tout début du XXe siècle et publié dans l'Almanach de 1898, plus de 97% des locuteurs de Dubrovnik et de sa région disaient parler serbe[18], alors que le serbo-croate était donc standardisé depuis la convention serbo-croate du milieu du XIXe siècle et alors que Dubrovnik faisait partie de l'Autriche-Hongrie fort peu favorable à tout ce qui était serbe. Un autre exemple est tout aussi parlant : dans l'Histoire de Dubrovnik de Ioan Engel, publiée pour la première fois en 1807 (en traduction serbo-croate en 1923 par un prêtre catholique), l'érudit éditeur scientifique Dom Ivo Stojanović rapporte dans ses commentaires l'origine serbe d'une partie de l'aristocratie ragusaine qu'Engel situe au Xe siècle, et surtout le processus de croatisation de la population serbe catholique de Dubrovnik et du territoire de la république ragusaine, processus qu'il attribue essentiellement au prosélytisme de l'Église catholique locale sous l'impulsion de la Curie romaine[19].

Les Archives de la République de Raguse, que Fernand Braudel nommait les « plus précieuses de toutes pour notre connaissance de la Méditerranée »[20], renferment néanmoins la plus grande abondance documentaire témoignant de l'appartenance linguistique de Dubrovnik (lingua serviana, lingua slava seu serviana), autant pour la langue parlée (sermo maternus raguseus) que pour celle de la chancellerie (cancellarius linguae servianae), et même pour les missels d'églises catholiques imprimés en serbe et même en cyrillique ("stampadis in littera et idiomate seruiano")[21]. Ayant travaillé dans ses Archives et microfilmé la majeure partie de ces fonds d'archives notamment du XVIe siècle, Braudel cite un compte-rendu de séance du gouvernement ragusain au XVIe siècle, à l'occasion duquel fut décrétée l'interdiction de parler serbe lors des réunions de travail du Petit Conseil (le gouvernement de la république ragusaine). L'usage diplomatique de la langue serbe dans le sud-est européen est enfin corroboré par un dictionnaire des quatre langues les plus utilisées à la Porte ottomane : arabe-perse-grec-serbe, au XVe siècle[22].

Marin Držić aurait sans doute eu peine à imaginer l’évolution surprenante, tant en France que dans les Balkans, du traitement de la langue dans laquelle il écrivait. Surtout celui intervenu bien après les traductions en français de sa meilleure comédie Dundo Maroje, traductions, rappelons-le, de Sreten Marić puis de Vera Bojović à partir du serbo-croate – langue dont la dénomination linguistique disparaît à la fin du XXe siècle, avec le démantèlement de la Yougoslavie.

Alors ne faisons pas la part belle aux ethnocentrismes géostratégiques qui n'ont pas fini, semble-t-il, de remettre en cause la stabilité de l'Europe balkanique mais rendons plutôt compte des données historiques en matière de linguistique. Les restructurations géopolitiques n'interfèrent pas obligatoirement sur les dénominations et les standards linguistiques, ce qui n'est pas le cas des petits pays issus de la décomposition de la Yougoslavie, pays où la population à quelque quatre-vingts pour cent parlait le serbo-croate, selon le standard linguistique conclu entre les lettrés des deux peuples en 1850, une langue slave en usage depuis le Moyen Âge par une grande majorité de locuteurs de l'espace sud slave bien des siècles avant la création de la Yougoslavie en 1918 à l'issue de la Grande Guerre et du traité de Versailles.

C'est sans doute la métaphore biblique de la Tour de Babel qui convient le mieux pour signifier cette bombe à fragmentation linguistique qui veut que chacun des petits pays issus de l’ex-Yougoslavie soit doté d'une dénomination linguistique particulière. Alors que dans la France napoléonienne on estime que quatre-vingts pour cent de la population française parlaient l’un des nombreux patois locaux et que nombre d’habitants ne comprenaient pas le français, au moment où Napoléon créait les provinces illyriennes la grande majorité de ses locuteurs n'avait aucune difficulté à communiquer, y compris par écrit, ce qui fut le fondement linguistique et culturel de la création d'un État commun. La régression actuelle sur le plan normatif, dont la dénomination de la langue n'en est qu'une partie, n'a de sens que si on invoque le vieil adage romain Divide et impera. Tandis que les locuteurs de ces miniétats et autres protectorats otaniens n'ont aucune difficulté pour communiquer entre eux, ils sont promus en autant de polyglottes par l'opération onomastique selon laquelle le moindre État fraîchement émoulu, tel le Monténégro avec ses quelque 600 000 habitants, obtient en 2017 reconnaissance et sigle linguistique par l'organisme ISO de l'ONU à Genève (International Organization for Standardization), et ceci du simple fait d'avoir subrepticement introduit deux nouveaux caractères, parfaitement anecdotiques et folkloriquement fortuits. Alors que l'État-nation au XIXe siècle en Europe et ailleurs au XXe siècle, comme en Turquie, se taillait une identité linguistique à force de répression, d’ethnocide linguistique et culturel, la plus importante langue slave des Balkans est vouée à une régression normative empreinte de populisme bureaucratique favorisé de manière ostentatoire par les puissances occidentales, ainsi que par leurs opportunismes intellectuels, de leur majorité active et notoirement médiatisée, qui se rend complice de l'ingénierie ethno-confessionnelle et linguistique d'un populisme particulièrement conforme à une subversion de dernier recours stratégique et idéologique.

Si au moins Alberto de Fortis[23], Thomaseo, Goethe, Georges Sand, Gérard de Nerval, Lamartine, Mérimée, les fondateurs de slavistique au Collège de France à partir de 1831, Claude Fauriel et Adam Mickievitch[24], Luis Leger, André Vaillant et Ernest Denis, Milman Parry et Lord de Harvard au XXe, et tant d'autres[25], n'avaient fourni des contributions majeures pour la réception de cette langue et de cette littérature dont sont issus Marin Držić et son Dundo Maroje, les auteurs occidentaux de la fin du XXe et du début du XXIe siècles auraient pu avoir quelques raisons d’ignorer cette littérature unique de trait d'union aux confins de la latinité et de la slavité dès les débuts de la modernité. Triste témoignage non seulement du déclin du bon sens, mais aussi de la déperdition du sens critique et d'une domination de la fausse conscience qui impose la destruction des valeurs humaines et culturelles, bombe à retardement d'un nouvel obscurantisme touchant à l'autodestruction de la Tour de Babel post moderne et post démocratique.

 

Бошко Бојовић

ДУНДО МАРОЈЕ У ФРАНЦУСКОЈ

Сажетак : Драмски писац и комедиограф највећег домета дубровачке ренесансе и хуманизма, Марин Држић (Дубровник 1508-1567 Венеција), аутор је Дунда Мароја, позоришне комедије која је први пут одиграна у Дубровнику 1550 године. Припадајући позоришном жанру comedia erudita ово дело је преведено на многе језике и играно у бројним европским и другим земљама. У Француској први пут је Дундо Мароје одигран пред публиком Позоришта Сара Бернар, јуна 1954, у извођењу Југословенског драмског позоришта из Београда, по адаптацији Марка Фортеза и у преводу Сретена Марића. Други пут је маја 1964 одржано десетак представа, према преводу Вере Бојовић, у париској Salle Valhubert у извођењу трупе Les compagnons de Tivoli. Противник аристократске олигархије Дубровачке републике, моралиста и слободоуман, необично надарен и са ерудицијом стеченом на студијама и током дугих боравака у Италији, Марин Држић је еминентни представник латинско-словенске културе, као и сусрета латинске академске ерудиције са открићем херцеговачког народног усменог стваралаштва. Дубровачка диглосија део је преплитања медитеранских и балканских култура. Рецепција Дунда Мароја у Француској као трансмисија славо-латинске ренесансне и хуманистичке културе допринос је упознавању француске публике са том културом и очувању књижевних дела универзалног домета и трајне вредности.

Кључне речи: Comedia erudita, позориште, хуманизам и ренесанса, петраркизам, Рагуза-Дубровник, дубровачка књижевност, српски језик, двојезичност, превод на француски, Марин Држић, Дундо Мароје.

 

NOTES

[1] J. Dayre, "Marin Drzič conspirant à Florence", Revue des études slaves, Paris, vol. 10, 1930, n° 1-2, p. 76-80.

[2] Marin Držić, Dundo Maroje, [éd. M. Pantić], Veselin Masleša, Sarajevo 1973, 175 pp. ; Zlata Bojović, Dundo Maroje Marina Držića, Zavod za udžbenike i nastavna sredstva, Beograd 1982, 109 p.

[3] Skup ou La comédie de l'avare (1555), (manuscrit, 2016), N. Raljević.

[4] L. Košuta, Il Mondo vero e il mondo a rovescio in "Dundo Maroje" di Marino Darsa (Marin Držić), Rome 1965, 1 vol. (58 p.) : cartes, planche ; Résumé en français. - Estratto da : Ricerche slavistiche XII (1964) ; Marin Držić (1508-1567), Izabrana djela : Tirena, Novela od Stanca, Dundo Maroje, izbor priredio i pogovor napisao Rafo Bogišić, Mladost, Zagreb 1972, 239-[5] p.

[5]  S. Anđelković, "La toute-puissance de l'amour : Tirena de Marin Držić...", Serbian Studies Research, vol. 5, n° 1, Novi Sad, 2014, p. 31-55.

[6] B. Bojović, "L’Humanisme de la Renaissance entre romanité balkanique et illyrisme slave", in L’Humanisme et la Renaissance dans le Sud-est européen, UNESCO & AIESEE, Bulletin, Bucarest-Paris 2002-2004, p. 313-323.

[7] A. Vaillant, "Marin Držić et le ‘Dit de l'Inde opulente'", Prilozi za Književnost, Jezik, Istoriju i Folklor, Belgrade, 1964, vol. XXX, n° 3-4, p. 269-270.

[8] Ch. Béné, "Mythes humanistes et désordre politique. L'oncle Maroje et Marin Držić", in Ordre et désordre dans la civilisation de la Renaissance, Actes du Colloque Renaissance, Humanisme, Réforme, Nice, septembre 1993, Direction, G. A. Pérouse, F. Goyet, Éd. de l'université de Saint-Etienne 1996, p. 78, 83.

[9] Le manuscrit de cette traduction est déposée à la BnF, Paris, 1954 ; le texte original servant pour la traduction : Marin Držić, Dundo Maroje: komedija u tri čina, za pozornicu priredio Marko Fotez, Slavenska knjižara, Zagreb 1939.

[10] Doundo Maroïe, comédie en 3 actes [et un prologue], de Marin Držić ; adaptée par Marko Fotez ; d'après la traduction de Sreten Marić [1957] 71 ff. multigr. ; 27 cm. Pièces à connaître / production : Bronislaw Horowicz. - Première représentation à Dubrovnik, en 1550. Première diffusion : (France) Radiodiffusion française, Prog. national, 01/05/1957. Autre(s) auteur(s) : Fotez, Marko (1915-1976). Adaptateur Marić, Sreten (1903-1992). Auteur adapté. Nataša Govedić, "Une parade de cirque : Anthologie des écritures théâtrales contemporaines de Croatie", l’Espace d’un instant, Paris 2012, pp. 276-277.

[11]  Dundo Maroje [Oncle Maroïe], farce en 5 actes, 1551, adaptation de Lucien Filleul d'après l'adaptation de Marko Fotez, traduction Vera Bojović (manuscrit 1964), cf. dans la Bibliographie : Le théâtre dans l'espace culturel yougoslave, in Serbica.fr, bibliographie établie par Miloš Lazin pour Troisième bureau, en collaboration avec Estelle Bretheau, Cécile Corbery, Leslie Humblot et Karine Samardžija. Mise à jour le 20 juillet 2017.

[12] http://www.uaicf.asso.fr/accueil.php

[13] Le Grand Prix Charles Dullin est la plus haute distinction attribuée par un jury de spécialistes à l'un des spectacles sélectionnés pour participer, tous les 4 ans, à la Biennale Charles Dullin organisée en alternance avec le Masque d'Or. Attribué à l'issue d'un festival, manifestation nationale officielle de la FNCTA, composé de 3 spectacles finalistes sélectionnés. Contribue au développement, à la promotion et à la diffusion du théâtre amateur en France. Rassemble les troupes adhérentes à la FNCTA (Fédération Nationale des Compagnies de Théâtre et d'Animation). http://fncta.fr/festivals/regl_ch_dullin18.pdf ; www.biennale-charlesdullin.fr

[14] http://data.bnf.fr/14709695/les_compagnons_de_tivoli/

[15] http://leksikon.muzej-marindrzic.eu/fotez-marko/

[16]  A. Vaillant, "Les origines de la langue ragusaine", Revue des études slaves IV, Paris 1924, pp. 226-235.

[17]Jésuite originaire de l’île de Pag, Bartol Kašić (1575-1650), qui vécut à Raguse tout en faisant des voyages missionnaires en Turquie, devait créer la première grammaire (Institutiones linguae illyricae, 1604) de ce qui devait devenir le serbo-croate, en prenant pour base linguistique le štokavien de Bosnie qu’il considérait comme l’idiome « le plus répandu et que tout-un-chacun pouvait le plus facilement comprendre ». Il fut aussi l’auteur d’un dictionnaire illyro-latin, ainsi que d’une traduction de la Bible en langue vulgaire, qui ne put rencontrer l’adhésion de ses commanditaires du Vatican, Istorija jugoslovenskih naroda II [Histoire des peuples de Yougoslavie II], (J. Tadić), Belgrade, 1960, p. 226 ; S. Prosperov Novak, Povijest hrvatske književnosti, Zagreb 2003, p. 71. Sur la langue vulgaire slave de dialecte štokavien, à l’origine de la langue littéraire moderne à Raguse, et dont les débuts sont attestés vers la fin du XVe siècle, voir A. Vaillant, « Les origines de la langue ragusaine », Revue des études slaves IV (1924), p. 226-231 ; C. A. van den Berk, « Des rapports entre la langue parlée et la langue écrite à Raguse d’après le témoignage des auteurs anciens ragusains », in Dutch Contributions to the Fourth International Congress of Slavicists, Mouton & Co. - 1958 Gravenhage, p. 205-243, cf. B. Bojović, L'Église Orthodoxe Serbe. Histoire-spiritualité-modernité, Cerf, Paris 2018, p. 274, n. 159.

[18]  "Selon la langue (parlé au domicile)", 9 713 sur une population d'ensemble chiffrée à 11 177, dont 7 220 dans la ville de Dubrovnik. Avec 10 327 catholiques, 546 orthodoxes et 206 protestants ; l'alphabétisation est de 2 805 lettrés (pratiquement tous citadins), alors que 2 674 hommes et 3 962 femmes sont analphabètes, tous issus de population rurale, Dubrovnik. Kalendar za prostu godinu 1898. Godina II, U Dubrovniku, Izdanje i naklada Srpske Dubrovačke Štamparije A. Pasarića, 1897, pp. 64-67.

[19] I.-H. Engel, I. Stojanović, Povjest Dubrovačke Republike [Histoire de la République de Dubrovnik], Dubrovnik 1923, pp. 21, 28-29, 496-497 (J.-Ch. von Engel, Geschichte des Freistaates Ragusa, Wien 1807).

[20] F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, t. II, Paris 1982 (première édition, Paris 1949), p. 533 ; B. Bojović, Raguse et l’Empire ottoman (1430-1520), Centre Pierre Belon des études Byzantines, Néo-helléniques et Sud-Est européennes de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, De Boccard, Paris 1998, pp. 140-141.

[21] De même que le brevet du pape Urbain VIII (1623-1644) fut traduit: "in lingua seruiana per maggior intelligenza di ogni uno", P. Ivić, “O značenju izraza Lingua Seruiana u dubrovačkim dokumentima XV-XVII veka” [Sur la signification de l’expression Lingua Seruiana dans les documents de Dubrovnik du XVe-XVIIe siècle], Zbornik za fîlologiju i lingvistiku - Matica Serbica Classis Litterarum Archivum Philologicum et linguisticum, t. XII, Novi Sad, 1969, p. 79, 80. Cette ordonnance, du 1er nov. 1638, était rédigée en caractères latins, tendance qui devait s’accentuer avec le temps.

[22] A. Caferoglu, “Note sur un manuscrit en langue serbe de la bibliothèque d’Ayasofya”, Revue internationale des études balkaniques II/3 (1936), p. 185-190 ; W. Lehfeldt, avec le concours de T. Bergen, Ch. Correll, G. S. Henrich, Eine Sprachlehre von der Hohen Pforte. Ein arabisch-persisch-griechisch-serbisches Gesprächslehrbuch vom Hofe des Sultans aus dem 15. Jahrhundert als Quelle für die Geschichte der serbischen Sprache, Slavistische Forschungen, Band 57, Cologne-Vienne 1989, 367 p. + 17 fac-similés.

[23] A. Fortis, « Canto di Milos Cobilich e di Vuko Brancovich », Saggi d’osservazioni sopra l’isola di Cherso ed Osero, Venise, 1771. La découverte de la poésie épique populaire serbe par Fortis n’est qu’une redécouverte, puisque c’est dans la mouvance pétrarquéenne des lettrés des villes latines du littoral adriatique oriental au XVIe siècle, puis dans les recueils du XVIIe et du XVIIIe siècles, que cette poésie fut découverte par les humanistes dalmates, dont notamment Petar Hektorović, Ribanje i ribarsko prigovaranje [Pêche et causeries des pêcheurs], Venise, 1568. En 1547 à Split, les chants sur Marko sont en vogue ; en 1555 Petar Hektorović (Hvar) met par écrit le chant « Marko Kraljević et son frère Andrijaš » ; au début du XVIIe siècle Juraj Križanić fait mention des chants sur Marko qu’il avait volontiers écoutés dans son enfance.

[24] Miodrag Ibrovac, Claude Fauriel et la fortune européenne des poésies populaires grecque et serbe. Etude d'histoire romantique, suivie du Cours de Fauriel [La Poésie populaire des Serbes et des Grecs] professé en Sorbonne (1831-1832). Documents inédits, Paris, 1966.

[25] B. Bojović, "La réception de la poésie populaire serbe dans l’Europe de la première moitié du XIXe siècle", in Srebro, M. (dir.) La Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité, Bordeaux (MSHA), 2012, pp. 53-64 (résumé en anglais).

 

Date de publication : octobre 2019

 

DOSSIER SPÉCIAL : Les relations littéraires et culturelles franco-serbes dans le contexte européen

 

Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".