Ćosić, Nebojša Aši (1958)

Markovic Slavoljub portrait

 

 
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Nebojša Ćosić Aši appartient aux auteurs des années 1980 qui, forts du rayonnement des maîtres que furent Milorad Pavić, Borislav Pekić ou Danilo Kiš, instaurent le mouvement postmoderne dont la particularité sera de mêler avec finesse fantastique, satire sociale et questionnement métaphysique. Son univers décalé repose, d’ailleurs, sur une satire swiftienne d’un monde contemporain encore habité, tant bien que mal, par l’antiquité, les dieux de l'Olympe. Ces derniers se mêlent à la vie de chaque jour, ô combien prosaïque, des humains. Nebojša Ćosić banalise ainsi le quotidien des dieux, des héros et des philosophes de sorte à ce qu’ils participent de plein pied aux modes de communications et aux échanges sociaux modernes. Le paradoxe temporel, l'onirique, l'uchronie ou la science-fiction sont les socles sur lesquels l'auteur s’appuie essentiellement, sous une forme à la fois ironique et mélancolique, de l'aliénation.

Nouvelliste fécond, Nebojša Ćosić a publié entre autres : Histoires à propos de la mort (Priče o smrti, 1987), Le ciel étranger (Tuđe nebo, 1991) ; Enfants de la mégapole (Deca velegrada, 2005), Voyages fantastiques (Fantastična putovanja, 2017). Il est aussi l’auteur de plusieurs romans, Lula, 1999, La colonie lunaire (Mesečevo naselje, 2002), Boomerang, 2006, Le désespoir du philosophe (Očaj filozofa, 2020).  Caractérisent tous ces ouvrages la multiplicité des points de vue et l’identité incertaine des narrateurs. La manière de l’auteur est délibérément décousue, discontinue, erratique. Si la trame narrative est éparpillée, si les connotations parodiques, citations et pastiches abondent, si les énumérations ou mises en forme explicites du récit sont interminables, c'est que le fragment, en tant que forme, a la préférence de l'auteur. Dans ses métafictions l'allusion plutôt que l'action est le véhicule de l'histoire, les figures de style telles l'énumération, la répétition, la multiplication servant à créer une vision parodique du monde où les protagonistes demeurent prisonniers de certains automatismes qui les dépassent. Si la vie de ces véritables antihéros est inauthentique, la raison en est la présence des mécanismes de répétition dans leur psyché même, dans leurs rêves, de sorte que leurs desseins les plus intimes (et qui ne sont les leurs qu'en apparence), ne se résument qu'à des modèles préétablis. Tout à la fois parodique, sardonique et mélancolique, Ćosić joint à ses énumérations, composées dans une prose lyrique limpide et fluide, les motifs récurrents de Babylone, de la mégapole et de la vie mécanique.

Diplômé en Littérature yougoslave et générale de l'Université de Belgrade, Nebojša Ćosić a enseigné en province puis a brièvement travaillé à la Bibliothèque de la ville de la capitale serbe. Depuis 1995, il se consacre essentiellement à l'écriture : figure connue de l'underground belgradois, il partage sa vie entre l'écriture à domicile et la participation active à la vie littéraire et culturelle de Belgrade. Il est membre de la Société des écrivains serbes.

Études et articles en serbe :  Vasa Pavković, « Sunce tuđeg neba » (Le soleil d’une terre étrangère), Sveske, n° 5, 1991 ; Dušica Potić, « Znamenja promene » (Les signes du changement), Književne novine n° 840, 15 avril 1992 ; Ana Glišić, « Kreator i njegova imitacija » (Le créateur et son imitation), Književna reč, n° 389/390, février 1992 ; Ivana Keković, « Pripovedačka mora (Cauchemar narratif), Književna reč, n° 452/453, juin 1995 ; Stojan Đorđić, « Ne bez ironije » (Non sans ironie), postface inChoix de nouvelles 1, Znak, Belgrade, 2016.

Boris Lazić
 

Miodrag Pavlović est, avec Vasko Popa, l'un des deux poètes qui, au début des années cinquante, affranchirent la poésie – et par là même l'ensemble de la littérature contemporaine serbe – du poids de l'écriture officielle dite du „réalisme socialiste“ et permirent l’éclosion de la seconde vague du modernisme serbe. Son recueil 87 песма / 87 poèmes (1952) est, à ce titre, révolutionnaire. S’inscrivant dans la tradition des avant-gardes de l’entre-deux-guerres, il en reprend les divers procédés techniques et rhétoriques notamment ceux du surréalisme, mais en les appliquant au moment présent, il élargit la perception du monde de l’après-guerre et offre au sujet lyrique une voix individuelle, moderne, urbaine qui tranche radicalement avec le folklorisme officiel du parti communiste et les ouvrages qui en découlent.

Né en 1928, à Novi Sad, Miodrag Pavlović a effectué l'ensemble de sa scolarité à Belgrade où il poursuivit des études en médecine de 1947 à 1954. Conjointement à ses études, il publie de la poésie et des essais sur des auteurs modernes ou médiévaux. Son premier livre lui apporte la célébrité et détermine l'ensemble de son œuvre future. Il est à la fois poète, prosateur, essayiste, anthologiste, traducteur et dramaturge. En 1960 il est nommé dramaturge du Théâtre national, à Belgrade. Il sera pendant douze ans également rédacteur de la maison d'édition „Prosveta“. Ses œuvres poétiques majeures sont : 87 песма / 87 poèmes (1952), Стуб сећања / Stèle de mémoire (1953), Велика Скитија / La Grande Scythie (1969), Хододарје / Pèlerinage (1971), Бекства по Србији / Fuite à travers la Serbie (1979), Улазак у Кремону / Entrée à Crémone (1989), Космологија профаната / Cosmologie profanata (1990), etc.

La génération à laquelle appartient Miodrag Pavlović rompt avec le dogme esthétique et idéologique établi. Excellent connaisseur de la poésie serbe et européenne, Pavlović incorpore dans ses vers mythes et histoire dans l'instant présent et instaure un nouveau type d'expression poétique, souvent allégorique. Il revalorise les voix dissidentes du passé, remet au goût du jour la poésie réflexive, notamment celle des classicistes, du slavon de l'office religieux (XVIIIe, XIXe siècle) pour en faire autant de jalons dans ses jeux intertextuels qui, de recueil en recueil, composent la vaste fresque des diverses couches culturelles, balkaniques de l'identité de l'individu moderne.

Poète docte, poète de la culture autant que peintre de la vie intérieure (au sens jungien du terme), Miodrag Pavlović n’aura de cesse de questionner la place de l’individu dans le collectif et de prendre position pour la figure du marginal, de l’hérétique. La publication de son Антологија српског песништва / Anthologie de la poésie serbe (1964) provoque le scandale. Oskar Davičo, éminence grise du courant officiel et qui s’offusque de la présence de moines, d’ anachorètes et autres mystiques refuse d’y être représenté par ses poèmes. Il est vrai qu’un tiers du livre comprend de la poésie serbe médiévale, des pièces anthologiques d’une rare beauté extraites des offices religieux ou divers textes de nature mystique, mythologique. Cet outrage au bon gout matérialiste, folklorisant, socialiste est d’ailleurs, en Serbie, contemporain de la publication d’ouvrages de référence sur les lettres et la civilisation médiévale serbes. Cette prise de position éditoriale et poétique a été, par ailleurs, un des moments forts des dissidences intérieures au sein des milieux culturels, érudits, belgradois de l’époque titiste.

Miodrag Pavlović a entretenu une longue amitié avec le poète français Robert Marteau. Ils se sont traduits mutuellement. Marteau a publié diverses traductions remarquables des poèmes de Pavlović, notamment La Voix sous la pierre (1970), Le Miracle divin (1988) et Cosmologia profanata (2009). Entrée à Crémone (2008), autre choix important de divers poèmes, a été traduit par Mireille Robin.

Miodrag Pavlović est récipiendaire de plusieurs prix littéraire nationaux et européens. Il a partagé les dernières décennies de sa vie entre la Serbie et l’Allemagne et s’est éteint à Tuttlingen, près de Stuttgart, en 2014.

Boris Lazić

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