Harita Wybrands

Le roman du « chevalier des éclairs »

Tesla, portrait parmi les masques
de Vladimir Pištalo

 

Pistalo Tesla

Tesla, portret medju maskama
Tesla, portrait parmi les masques

Avec son roman Tesla, portrait parmi les masques [Tesla, portret medju maskama, 2008], Vladimir Pištalo offre au lecteur tout ce qui peut satisfaire sa curiosité sur ce grand savant dont le personnage semble pour beaucoup entouré d'un halo de mystère. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, aujourd'hui plus que jamais, des légendes se tissent autour de cet esprit complexe et énigmatique pour qui le feu de la découverte s'accompagne de grandes exaltations quasi mystiques, phénomène peu courant dans le monde de la science.

En s'appuyant scrupuleusement sur la biographie de Tesla depuis sa première enfance jusqu'à sa mort – le roman se présente sous la forme d'un triptyque qui donne une image exhaustive de la vie du savant : La jeunesse, l'Amérique et le Nouveau siècle – le narrateur nous conduit dans les labyrinthes d'une existence qui, à chacune de ses étapes, porte les marques de la rébellion du génie contre le médiocre et le convenu et nous surprend par ses excès et ses revirements.

Par un entrecroisement subtil de la carrière scientifique et de la psychologie intime du personnage, le roman évolue d'abord avec lenteur, s'attardant sur la description du milieu familial avec la couleur locale des régions reculées de l'Empire austro-hongrois où se sont succédées des générations de ses ancêtres, pour accélérer ensuite le rythme de la narration en accord avec les prodigieuses transformations du personnage du moment où, libéré de l'autorité du père, il deviendra l'auteur de sa propre vie.

Et cette vie a de quoi nous étonner. Aux brillant départ à l'Université de Graz va se succéder une année de dissipation, jusqu'à l'évènement "tragique" de se voir ramener de force par la justice dans la maison paternelle....Tragique, certes, pour un esprit qui connait déjà sa puissance et n'hésite pas à défier toutes les autorités universitaires, en se fiant à ses seules intuitions fulgurantes, ébauches de découvertes à venir. Vladimir Pištalo est à l'aise avec ces paradoxes de son personnage où il voit l'audace et la liberté de l'homme hors du commun qui ne peut aller que jusqu'au bout de tout ce qu'il entreprend, plutôt que la faiblesse du médiocre qui calcule et négocie. Son grand mérite de narrateur est de ne jamais lâcher le fil d'Ariane qu'il déroule en sous-œuvre au cours des pages où les moments clefs, insinués dès les premières lignes, reviennent à différents niveaux, tels des leitmotivs qui ponctuent l'histoire d'une vie passionnée qui, défiant tous les obstacles, évolue selon la logique implacable d'une vocation que rien ne peut ébranler. La rigoureuse continuité du roman tient, elle aussi, à ce fil, où pointe un brin d'admiration pour le grand esprit dont il se fait le porte-parole.

Le portrait de Tesla passé au crible de l'analyse subtile de Pištalo n'est pas celui de la légende qui, en le mystifiant, le pousse vers une abstraction désincarnée. Il est humain, trop humain. Il est tout à la fois touchant par son incorruptible probité et inflexible par sa détermination. Souvent redoutable et mal compris. Aux moments décisifs, pareil à un chaman, il se projette vers les limites du possible, à la lisière de la vie et de la mort, de la lumière et des ténèbres. Telle la boule de neige qui, une fois lancée, se transforme en avalanche (dans les premiers chapitres), il se laisse porter vers des projets de plus en plus démesurés, animé par une seule croyance, le "feu de la découverte". Son caractère intransigeant, Tesla le paye cher dans un monde de compromis. Il rencontre la déception, l'humiliation, la misère... Il préfère partager le lit et le pain d'un pauvre boulanger de sa Lika natale dans quelque pouilleux cartier de la banlieue new-yorkaise plutôt que d'accepter les chantages de son idole Edison.

Au travers des "extravagances" de son héros, Pištalo donne une image pittoresque de toute une époque. En dehors du monde des magnats de la finance, il dépeint toutes les couches de la société, jusqu'à celle des émigrés serbes en Amérique. L'amitié, la chaleur humaine, Tesla la rencontre chez des êtres les plus divers, où des affinités se créent malgré la divergence des caractères : gens du peuples, alcooliques, voire débauchés... mais aussi des hommes célèbres – Vivekananda, Dvorak, Rubinstein, Mark Twain etc. Une érudition omniprésente étoffe le texte, enrichit le style d'une vaste palette d'images vivantes, de métaphores pétillantes et incisives.

L'auteur décrit aussi des scènes de masse : expositions universelles, grands événements artistiques, la populace folklorique des transatlantiques... Nul regard de survol. C'est à travers le point de vue scrutateur du héros, où se reflète sa psychologie intime aux prises avec les situations les plus diverses qu'il rencontre sur son chemin vers la gloire, que l'auteur donne une image puissante de mondes qui s'entrechoquent. Et ce point de vue est toujours frais, décapant, original, parfois jusqu'à la drôlerie et le grotesque, si bien que les détails ne sont jamais banals, convenus, le lecteur partage l'étonnement d'un homme supérieur qui plane au-dessus de la réalité devant ce qu'elle est pour la plupart. La richesse du personnage fait en l'occurrence la richesse du roman.

La phrase de Pištalo est claire, concise, sans ornements superflus. L'expression réaliste prend cependant des tournures peu courantes, parfois baroques. Ces écarts subtils sont chargés d'implicite. Une description traduit un état d'âme. S'il est question de décrire l'angoisse du héros, ce seront les choses qui l'entourent, des images grossies de la réalité, la perception effrayante d'un visage qui nous en donneront l'idée, nous faisant partager le même sentiment. Le rythme rapide de la vie de Tesla s'exprime par une rapide succession d'images, de dialogues vivants, de souvenirs qui passent en flèche, par une accélération de la pensée et un bouillonnement d'intuitions visionnaires.

La narration comporte plusieurs niveaux de langage où des réminiscences culturelles sous-jacentes passent par des clins d'oïl au lecteur (la musique, le cinéma, la mode) et où s'immiscent les réflexions intimes du héros, des extraits de son journal (implicites et explicites), puis des dialogues très vivants, tout cela se fondant dans un rythme unique qui porte le roman, un nombre de pages considérable écrites d'un seul souffle.

La langue ne souffre nullement d'un encombrement d'expressions techniques, au contraire, même les découvertes scientifiques sont expliquées de façon accessible qui n’exige aucun effort du lecteur.

On peut s'interroger sur le titre. L'ambition de Pištalo est d'aborder son héros directement, de front, dépouillé de tous les masques, de donner son portrait vrai. Pourquoi ce choix : Tesla, portrait parmi les masques ? Le masque comme élément rituel au sens ambivalent, cache le vrai visage et met en avant d'autres caractères destinés à tromper.

On peut interpréter alors : Tesla, entouré des masques du monde extérieur et d'hommes qui se cachent derrière les conventions sociales, ces conventions qui inspiraient l'éternel mépris de l'inventeur ! Bien des visages auxquelles s'affronte la probité de l'homme derrière le savant, sont vécus comme des pantins, des fantômes, des figures démoniaques ricanantes au caractère dépravé. Mais si on renverse le prisme, la figure supérieure de Tesla, sa personnalité hors de la foule des hommes ordinaires, circulant pourtant avec aisance parmi eux sous les dehors d'un dandy, pouvait prendre pour ceux, si nombreux qui n'avaient pas les moyens de le comprendre, l'apparence d'un masque, le masque qui cache un être d'une autre dimension, un mage puissant, un ange mal adapté, un Zeus dans un corps d'homme. A mesure que le roman avance se dégagent progressivement les couches de cette personnalité complexe, et derrière la figure géante du savant émerge parfois un enfant curieux, derrière l'homme distingué de la haute société, le laboureur affamé de sa Lika natale.

Le nom donquichottesque (évoqué dans le roman) du chevalier des éclairs pourrait être le terme le plus approprié pour définir l'essence de cet esprit exalté en discordance avec le monde et l'époque où il s'était trouvé. Ne devait-il pas dès lors se couvrir d'un masque pour sauvegarder sa vraie identité ? La malédiction est le privilège de quelques rares.

Pour conclure, c'est un roman passionnant qui à travers ses brefs chapitres (127 en tout !) facilitant la lecture, ciblant toujours l'essentiel, évitant des transitions encombrantes, nous entraîne de surprise en surprise et nous tient d'un bout à l'autre en haleine.

> Vladimir Pištalo

A lire :

Tesla, portrait parmi les masques : extraits


Date de publication : juillet 2014

 

> DOSSIER SPÉCIAL : la Grande Guerre
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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".