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SLAVISME BAROQUE ET ŒUVRE HISTORIQUE COMME ACTE MEMORIAL DANS LA LITTERATURE SERBE DES XVIIe ET XVIIIe SIECLES

par

MILORAD PAVIĆ

L’historiographie serbe de la période du baroque avait un trait distinctif spécial. Elle était la continuation de l’historiographie ancienne serbe (du XIe au XVIe siècle), mais il lui échut en partage aussi un point nouveau de l’ouverture de la science historique serbe, de la plus grande importance. Dans le baroque serbe on n’avait pas jeté un pont uniquement sur l’abime qui séparait deux styles, mais aussi sur l’abime qui séparait deux civilisations. Pour nous servir de vocabulaire d’Arnold Toynbee, la littérature ancienne serbe appartenait à la civilisation orientale ou byzantine, où les influences de l’antiquité et les influences grecques d’une époque postérieure étaient reçues directement et dans la continuité et l’historiographie de la littérature ancienne serbe partageait aussi ce sort. Au XVIIe siècle, pourtant, la littérature serbe avec son travail historiographique se tourna vers l’Ouest et adopta le style baroque. De cette façon, elle a fait un grand virage par rapport à l’action de ses prédécesseurs au sein de la littérature serbe elle-même, abandonnant pour une bonne part les traditions de la civilisation byzantine. Bien que les historiens serbes à l’époque du baroque aient utilisé, eux-mêmes, la langue grecque et les sources grecques d’une façon très prononcée (Branković, par exemple a des citations amples en grec) et que l’état des études byzantologiques en Europe à cette époque exerçât une grande influence aussi sur eux, il y apparait tout de même un intérêt puissant pour l’historiographie de l’Ouest. Et cela non seulement pour l’historiographie des auteurs de l’Europe occidentale, mais aussi pour les œuvres des historiens croates et particulièrement pour les œuvres de ce genre à Dubrovnik.

Un tel virage a été conditionne par un état nouveau dans l’historiographie européenne, qui a marqué de son empreinte tous les écrits historiques de la littérature serbe des XVIIe et XVIIIe siècles. Pour comprendre cet élan que l’époque du baroque avait imprimé à l’historiographie serbe, il ne faut pas perdre de vue un phénomène que l’on désigne aujourd’hui encore de noms très différents, mais dont l’importance n’est plus contestée par personne. C’est ce réveil brusque de l’intérêt pour l’histoire et le sort des peuples slaves et particulièrement des Slaves du Sud qui s’est manifesté par toute l’Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles et qui s’est reflété dans l’historiographie sud-slave. Au XXe siècle il était embrasse par les termes tels que: « slavisme baroque » (Matija Murko, Rude Brtanj, Frank Volman), « panslavisme » (A. Vaillant), « tendance patriotique » (N. Radojčić). « Lexpression de cette direction – pour faire usage de la définition d’Andrija Andjal – est déjà aussi le grand poème épique de Gundulić, Vila slovinka de Baraković, les intentions hardies de Križanić, Illyrisme de Ritter-Vitezović ou l’historiographie de l’humanisme tardif du chanoine de Prague et de l’évêque titulaire de Smederevo – Pešina et de son ami, jésuite Balbino, ensuite l’activité de Kačić-Miošić qui continue le slavisme baroque ragusain et considère Alexandre le Grand et autres rois, empereurs, papes et saints comme Slaves. Dans l’esprit du baroque, parallèlement aux réminiscences classiques, nous y trouvons déjà l’idée de la communauté des peuples slaves ». [...]

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In Balkan Studies, [S.l.], v. 24, n° 2, p. 609-616, jan. 1983..

 
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LOUIS LEGER

LA RENAISSANCE INTELLECTUELLE DE LA NATION SERBE :

JEAN RAÏTCH ET DOSITHEE OBRADOVITCH

 


– Premier article –

J’ai récemment étudié ici même l'évolution générale de la nation serbe depuis son origine jusqu'à sa renaissance politique[1]. Cette renaissance politique coïncide avec une renaissance intellectuelle. Les deux principaux personnages de cette restauration ont été l'archimandrite historien Raïtch et le moine polygraphe Dosithée Obradovitch, dont la Serbie a fêté récemment le centenaire. Je voudrais, en me fondant sur les intéressantes recherches de M. Jovan Skerlitch[2], mettre en lumière les figures absolument inconnues chez nous de ces deux précurseurs.

 

I. Jean Raïtch

Rajic Jovan portrait 1

Jovan Rajić (1726-1801)

Jovan (autrement dit Jean) Raïtch était né en 1726 dans la ville de Karlovtsi[3], qui a joué un certain rôle dans l'histoire des Slaves méridionaux. Elle est encore aujourd'hui le séjour du patriarche orthodoxe des Serbes d'Autriche. Sous son nom allemand de Karlowitz elle est connue de nos historiens par un traité de paix conclu en 1699 entre l'Empereur et la Porte. Elle a été en 1848 le foyer le plus actif de la résistance de la nation serbe contre les Magyars.

Le père du futur historien était un simple marchand de bestiaux. Il envoya son fils fort jeune à l'école. L'enfant fit de si rapides progrès que lorsqu'il fut arrivé à sa onzième année, son maître le prit comme adjoint. Tout en aidant à instruire ses jeunes camarades, Jovan fréquentait l'école latine slave, où l'enseignement se donnait soit en latin, soit d'après des manuels russes dont la langue, très voisine du slavon d'église[4], était aisément comprise des jeunes Serbes. A l'âge de dix-huit ans, Raïtch quitta Karlovtsi pour aller se perfectionner d'abord chez les Jésuites de Komorn, où il passa quatre années, ensuite à l'école protestante de Soprony (Pressbourg). Mais la Russie l'attirait. Faute de ressources pour payer les frais d'un long voyage, il fit le trajet à pied. En 1753 il arriva à Kiev, il y resta trois ans occupé à étudier la théologie orthodoxe, poussa jusqu'à Moscou et à Smolensk. Rentré dans sa ville natale, où il rapportait une foule de manuscrits, il sollicita une place au séminaire. Mais sa candidature fut écartée par des moines jaloux de son savoir. Il retourna à Kiev, d'où il gagna la Moldavie, Constantinople et la péninsule du Mont Athos, où il résida deux mois au monastère serbe de Khilandar. En voyageant ainsi, ce clericas vagans n'a pas seulement pour objet de voir du pays ; il se propose surtout de réunir des documents historiques pour ses travaux futurs. A Khilandar il trouva des coffres pleins de vieux manuscrits. Mais les moines, aussi bornés qu'ignorants, ne lui permirent pas de les examiner et il ne put que copier en cachette quelques documents. Dans ce monastère célèbre il se rencontra avec Paisii[5], qui devait être le père de l'historiographie bulgare, de même que Raïtch est le père de l'historiographie serbe.

Il quitta le Mont Athos en octobre 1758, traversa la péninsule Balkanique, par Seres, Nich, Belgrade, revint à Karlovtsi ; son voyage avait duré dix-sept mois. En 1759 il fut nommé directeur de l'école de l'Intercession (nom du monastère auquel elle appartenait) et chargé d'enseigner la géographie et la rhétorique. Tout en professant, il mettait en ordre les matériaux qu'il avait recueillis pour son histoire des Slaves méridionaux.

En 1762 il quitta Karlovtsi pour aller vivre à Temesvar, puis à Novi Sad[6], le centre des Serbes de Hongrie, où il professa la théologie. En 1772 il se fit moine au monastère de Kovil et devint en très peu de temps hégoumène et archimandrite.

Désormais sa carrière errante est finie. Il peut se livrer tout entier à ses travaux historiques. Le synode de l'église orthodoxe lui confie le soin de rédiger un nouveau catéchisme, qui est resté en usage jusqu'en 1870, pour remplacer celui qui avait été envoyé de Vienne et qui était suspect de tendances catholiques. Il traduit un recueil de sermons russes. On lui offre à diverses reprises un évêché qu'il refuse ; les honneurs viennent à lui de tous les côtés. Lors du concile de Temesvar, l'Empereur lui envoie une croix précieuse, et quelque temps après Catherine II un médaillon d'or avec son portrait.

Il mourut le 11 décembre 1801 et sa mort fut pleurée comme celle d'un génie national.

Au cours de sa vie agitée il avait beaucoup écrit ; mais, comme il n'y avait pas d'imprimerie dans les pays serbes, il avait dû éditer ses volumes à Venise, à Vienne, à Pressbourg, à Bude. Outre les seize ouvrages qui ont été imprimés de son vivant, il en a laissé de nombreux en manuscrit. Nous n'avons pas à nous occuper ici de ses œuvres théologiques ; elles sont écrites dans cette langue slavonne-russe que les Serbes avaient adoptée comme langue littéraire, et qui au fond était pour les Slaves orthodoxes ce que le latin était pour les peuples catholiques.

Raïtch n'est pas seulement théologien et historien, il se fait poète à l'occasion. Sous ce titre : Lutte du dragon contre les aigles, il chante les guerres des Autrichiens et des Russes contre les Turcs ; il les chante dans la langue populaire avec un fâcheux abus d'allusions mythologiques. Evidemment son poème ne s'adressait pas au même public que les chants des gouslars[7].

Malgré l'inexpérience de l'écrivain et la lourdeur du style, ce poème, publié pour la première fois en 1791 à Vienne, a été réimprimé deux fois pendant le XIXe siècle, en 1839 à Belgrade et en 1883 à Pantchevo. On peut citer parmi les œuvres poétiques de Raïtch un drame sur la mort du tsar serbe Ouroch V. C'est une tragédie de collège sur laquelle il n'y a pas lieu d'insister.

Ce qu'il y a de plus intéressant parmi les écrits de Raïtch, ce sont ses travaux historiques, et le plus important c'est l'ouvrage intitulé : Histoire des divers peuples slaves, notamment des Bulgares, des Croates et des Serbes. La première édition en quatre volumes parut à Vienne en 1794. L'année suivante le premier volume fut réimprimé à Saint-Pétersbourg. Mais la censure impériale, très facile à effaroucher, interdit la publication des suivants. Une seconde édition de l'ouvrage intégral a été donnée à Bude en 1823. La langue de l'ouvrage est un mélange, qui nous paraît aujourd'hui fort désagréable, de slavon, de russe et de serbe. Ce macaronisme lui assurait des lecteurs tout à la fois chez les Slaves riverains du Danube et chez les Slaves des bords de la Neva.

Dès l'année 1768 Raïtch avait achevé cet ouvrage à Karlovtsi, et le manuscrit primitif portait sur le titre que l'auteur avait arraché à l'oubli l'histoire de ces nations et qu'il l'avait rédigée en sa langue maternelle (singulière illusion !).

La publication de 1793 fut bien accueillie du public. Le premier volume eut 611 souscripteurs, ce qui était pour l'époque un chiffre considérable. L'auteur met à profit des textes jusqu'alors fort peu connus. C'est d'abord la Chronique de Georges Brankovitch[8]. Raïtch reproduit littéralement de nombreux extraits de cette chronique qu'il avait trouvée dans la bibliothèque du patriarche de Karlovtsi. Il se sert aussi des textes qu'il a recueillis avec tant de peine durant son séjour au Mont Athos. Il connaît les vies des rois serbes rédigées au quatorzième siècle par l'archevêque Daniel, mais il ignore la plupart des textes qui sont aujourd'hui classiques, les vies d'Etienne dit le Premier Couronné, de saint Sava, de Domentian, de Constantin le Philosophe, de Tsamblak, et l'ouvrage du moine bulgare Paisii dont je parlais tout à l'heure.

Il ne connaît qu'une rédaction incomplète du code de Douchan. Il cite un certain nombre de chroniques byzantines et d'érudits étrangers, notamment le Ragusain Banduri, l'auteur de l’Imperiam orientale[9], Mavro Orbini, Charles Dufresne, des historiens hongrois et russes. Mais il a des distractions et des ignorances singulières. Il dédouble Mavro Orbini en deux personnages, Orbini et Mavro Orbini[10] ; il ne le connaît évidemment que par la traduction russe et ne sait en quelle langue est écrit l'original.

Il cite Du Cange sous le nom de Dufresne et le prend pour un historien dalmate. Evidemment dans sa vie errante il n'avait pas eu le temps de prendre des notes avec beaucoup de soin et la bibliothèque qu'il avait sous la main à Karlovtsi n'offrait pas toutes les ressources désirables ; d'autre part, il écrivait dans un pays et à une époque où la censure était fort ombrageuse. On rencontre plus d'une fois sous sa plume des formules telles que celle-ci : « Ce n'est pas notre affaire d'approfondir la question et il n'est pas à propos de faire trop de recherches à ce sujet et de vouloir pénétrer des secrets d'Etat. »

Raïtch est un moine très croyant ; il raconte gravement comment saint Sava ressuscita le tsar de Serbie Etienne, dit le Premier Couronné ; il donne sérieusement le nombre de Serbes qui émigrèrent en Hongrie sous la conduite du patriarche Arsène IV conformément au chiffre que le patriarche avait vu en rêve.

En revanche, il a une haute idée de son rôle d'historien. Le grand malheur de ses compatriotes, c'est que leur histoire a été jusqu'ici écrite par leurs ennemis, qui n'ont eu qu'une idée, celle de décrier et d'humilier la nation serbe. Il veut relever cette nation à ses propres yeux, l'aider à reprendre la place qu'elle occupait naguère dans l'Orient de l'Europe. Il atteignit ce résultat. En dehors de la seconde édition (de 1823) à laquelle j'ai fait tout à l'heure allusion, l'ouvrage servit de base à un certain nombre de manuels publiés en 1801 à Bude, en 1845 à Bucarest, en 1835 et en 1847 à Belgrade. Jusque vers 1860 il resta la lecture préférée de tous ceux qui voulaient connaître les anciennes annales de la nation serbe. A dater de cette époque une école plus critique est apparue, et nous avons donné ici même les résultats de ses recherches[11].

 

*  *  *

– Deuxième article –

II. Dosithée Obradovitch

 

Obradovic Dositej portrait 1

Dositej Obradović (1739-1811)

En donnant une histoire au peuple serbe, Raïtch avait en quelque sorte renoué la tradition nationale. Mais cette histoire était encore écrite dans une langue exotique, artificielle, qui n'était pas l'idiome serbe. Ce fut Dosithée Obradovitch qui éleva le serbe à la dignité d'idiome littéraire.

Lui aussi il était moine, lui aussi il fut un clericus vagans et il mena une vie des plus aventureuses. Il était né en 1742 ou 1743 à Tchakovo, une bourgade moitié serbe moitié roumaine du Banat de Temesvar, dans le royaume de Hongrie.

Orphelin à l'âge de dix ans, il se trouva absolument isolé dans sa ville natale, et, comme il nous le dit lui-même dans ses Mémoires, il eut le sentiment qu'il était désormais étranger dans son propre pays.

Il avait de bonne heure fréquenté l'école et, comme il montrait de remarquables dispositions, on décida qu'il embrasserait la carrière ecclésiastique. Il dévorait les vies des saints, rêvait, comme jadis notre Bernardin de Saint -Pierre, de devenir ermite dans quelque solitude. Vers l'âge de treize ou quatorze ans il fit la rencontre d'un moine mendiant et imagina de s'attacher à lui pour s'en aller en Turquie. Ces fantaisies n'étaient pas du goût d'un sévère tuteur qui, pour changer les idées de son neveu et l'arracher à ses lectures, s'empressa de l'envoyer à Temesvar en qualité d'apprenti tapissier. Mais la vocation persistait. Un jour le jeune tapissier reçut la visite d'un compagnon qui lui raconta les merveilles et les beautés des monastères de la Frouchka Gora. Dosithée ne put se contenir ; il s'enfuit de chez son patron, et un beau jour, le 31 juillet 1757, il alla frapper à la porte du monastère de Khopovo dans la Sainte Montagne.

Nous devons dire ici quelques mots de cette Frouchka Gora qui joue un rôle si considérable dans la vie intellectuelle et religieuse de la nation serbe. Son nom est fait pour nous intéresser particulièrement. Il veut dire la Montagne des Francs. Cette région fut en effet occupée au neuvième siècle par des tribus franques.

La Montagne des Francs s'allonge de l'ouest à l'est au sud de la Drave, en Slavonie, sur une longueur de plus de cent kilomètres entre les villes de Vukovar et de Slan Kamen. Le sommet le plus élevé atteint la hauteur de 537 mètres. C'est sur les lianes de cette montagne que mûrissent les vignes de Syrmie, orgueil du vignoble croate. A dater du quinzième siècle elle a vu s'ériger à l'ombre de ses forets treize monastères serbes qui ont servi de refuge aux religieux du rite orthodoxe fuyant la patrie serbe envahie par les Musulmans ; les bibliothèques et les sacristies de ces couvents abritent de riches trésors de livres, de manuscrits et d'objets d'art religieux. Celui de Vrdnik conserve les restes du tsar Lazare supplicié par les Turcs après le désastre de Kosovo en 1389.

Le jeune Dosithée fut bien accueilli au monastère de Khopovo. L'hégoumène mit à sa disposition la bibliothèque. Il tomba sur les Vies des saints du mois de mai. « Lire des Vies des saints ! De si grands livres tels qu'il n'y en a nulle part dans le monde ! Avec quelle ardeur je lisais tout cela ! »[12]

L'hégoumène fut si content de son pupille qu'il le chargea de faire la lecture au réfectoire. Le jeune néophyte remplissait auprès de lui le rôle de famulus et, comme le ménage de la cellule était bientôt fait, il pouvait se donner tout entier à sa passion pour les livres.

A force de méditer les vies des saints, il résolut de les imiter, et à l'âge de seize ans il reçut la tonsure. Il prit le nom de Dosithée en l'honneur d'un saint de la primitive Eglise, qui avait fui sa famille et avait embrassé la vie monastique. Cette vie, le jeune moine la menait avec une ferveur d'ascétisme qui épouvantait le sage hégoumène. Il jeûnait des trois jours de suite et il rêvait d'entreprendre un jeûne de quarante jours à l'exemple de Moïse, d'Elie et de Notre-Seigneur. Son hégoumène le rappela à des sentiments de sagesse et d'humilité en lui faisant remarquer qu'il n'était capable ni de marcher sur l'eau, ni de ressusciter les morts, et le menaça de le renvoyer. Peu de temps après, l’hégoumène mena son jeune néophyte à Karlovtsi, où il reçut le diaconat des mains de l'évêque Nenadovitch : « Souviens-toi de ma prédiction, dit l'évêque au prélat. Ce jeune homme aime trop la lecture : il ne restera pas longtemps à Khopovo. »

Rentré au monastère, le nouveau diacre se plongea de nouveau dans la lecture et dans les exercices ascétiques. Il passait pour un saint ; des malades venaient implorer de lui leur guérison : « Je croyais tout ce que je lisais, dit-il dans ses Mémoires, comme les Turcs croient les derviches. » L'hégoumène l'observait avec une sollicitude qui n'était pas exempte de quelque scepticisme : « Je crains bien, disait-il, que cette sainteté ne dure pas longtemps. »

II disait vrai. Un beau jour le diacre s'aperçut qu'il existait des livres laïques, des livres d'histoire en langue russe. Un jeune prêtre lui parla de la langue latine. Ce fut toute une révélation. Quis ? quid ? quomodo ? ubi ? ubivis ? ubicumque ? Ces mots magiques résonnaient sans cesse dans l'oreille de Dosithée et hantaient son cerveau. C'était pour lui « la musique des sirènes ».

Mais personne ne savait le latin à Khopovo. Du jour où le néophyte eut fait cette lamentable découverte, le monastère perdit tout son charme. Pouvait-on vivre dans un endroit où il n'y avait point de latin ? Son hégoumène rêvait de l'envoyer au fameux monastère de Kiev, mais les ressources lui manquaient.

Cet excellent homme mourut au printemps de l'année 1760. Sa mort rompit le dernier lien qui attachait le jeune homme au monastère de Khopovo. Les moines, jaloux de la supériorité de leur jeune confrère, lui rendaient la vie intolérable. Le 2 novembre 1760, Dosilhée quitta cette maison qui lui avait été si chère, et en compagnie d'un diacre de ses amis il se rendit à Agram.

D'un milieu serbe et orthodoxe il était brusquement transporté dans un milieu croate et catholique. La langue populaire était presque la même, mais l'alphabet latin, combiné avec une orthographe très compliquée, se substituait à l'alphabet cyrillique ou gréco-slave. D'autre part les Serbes que Dosithée eut l'occasion de rencontrer n'étaient plus catholiques mais uniates, et s'efforcèrent – inutilement d'ailleurs – d'attirer le pèlerin dans leur Eglise.

A ce moment-là l'Autriche était en guerre avec la Prusse et Dosithée songea à s'engager comme aumônier militaire. Mais il ne réalisa pas cette idée ; il apprit un peu de latin à Agram et se rendit dans un monastère serbe de la Dalmatie auquel était annexée une école. Il y enseigna pendant trois ans, rétribué le plus souvent en nature (froment, huile, fromage). Il apprit un peu d'italien, réalisa quelques économies qui lui permirent d'entreprendre de nouveaux voyages. Il était en route pour le Mont-Athos quand il fut retenu par la maladie dans un monastère du Monténégro, non loin de Cattaro. Il y fut ordonné prêtre le 11 avril 1764. Au cours de l'année suivante nous le trouvons à Kosovo, non loin de Knin. C'est là qu'il commença à écrire dans sa langue maternelle, le serbe vulgaire. Il traduisit pour la fille d'un de ses confrères quelques sermons de saint Jean Chrysostome.

C'était la première fois qu'on avait l'occasion de lire les textes sacrés dans la langue populaire. L'innovation eut un grand succès et de nombreuses copies du manuscrit circulèrent dans les régions environnantes. Etonné et charmé de ce résultat qu'il n'avait pas prévu, Dosithée se résolut à écrire désormais dans cette langue populaire jusqu'alors si négligée. Il passa trois années fort heureuses en Dalmatie. Plus tard, lorsqu'il lut Télémaque et qu'il y trouva la description des félicités de la vie rustique, il se plaisait à l'appliquer au souvenir de son séjour dans cette province.

Il poussa aussi en Bosnie, où il eut occasion d'exercer parmi les Serbes orthodoxes les fonctions de son ministère et de recevoir notamment les fidèles en confession. Il fait un éloge enthousiaste de ses pénitents :

On ne peut voir nulle part des gens aussi bons. Ils n'avaient aucun péché à me raconter, sauf qu'ils avaient parfois, le mercredi et le vendredi, – jours de maigre, – mangé une écrevisse ou des haricots à l'huile, ou qu'ils avaient juré après des chèvres égarées. Parmi ces saints pécheurs, je passai le carême et célébrai la Pâque. Ensuite je gagnai Trogir (Trau), puis Spalato et je m'embarquai pour Corfou.

Sur la tartane qui l'emporte, le voyageur n'a pour compagnons de route que des Grecs, et il ne peut communiquer avec eux que grâce au peu d'italien qu'il a appris en Dalmalie. Il s'étonne de la rapidité avec laquelle ils parlent entre eux : « Jamais je ne pourrais apprendre une pareille langue ; c'est menu, menu au-delà de tout ce qu'on peut imaginer ... Je me demandais comment ils se comprenaient entre eux. »

II devait pourtant l'apprendre, cette langue mystérieuse, ainsi que nous verrons plus loin. Il prit ses premières leçons dès son arrivée à Corfou.

Il gagne Nauplie et de Nauplie le Mont-Athos, où il passe l'automne et l'hiver de l'année 1760. Il ne rencontre point dans ce sanctuaire la vie idéale qu'il avait rêvée. Les moines serbes et bulgares passent leur temps à se disputer le monastère. Du Mont-Athos il se rend à Smyrne où il trouve une généreuse hospitalité dans un couvent hellénique et en une année il fait de tels progrès en langue grecque qu'il est en état de lire les classiques. Il se loue en termes enthousiastes de l'hospitalité smyrniote et porte aux nues la science de son maître, le prêtre Hiérothée , « un homme divin , un nouveau Socrate ».

Il résida trois ans à Smyrne et en conserva un excellent souvenir. Il l'appelle « sa chère ville dorée, une ville où il a cueilli des fleurs qui ont parfumé sa vie et son cœur, où il a sucé le lait de l'éloquence attique et savouré le miel de la poésie homérique ». Dans ce temps-là Slaves et Grecs n'étaient pas encore arrivés à la vie politique, à la création d'Etats, à la constitution de nationalités indépendantes et il n'existait pas entre eux ces conflits qui les ont fréquemment divisés dans ces dernières années. A propos de ce séjour à Smyrne, Dosithée a écrit dans ses Mémoires des pages qui mériteraient d'être connues de tous ceux qu'intéresse la renaissance hellénique au dix-huitième siècle.

Dosithée était possédé par la passion de l'étude. Il profita d'un séjour de quelques mois en Epire pour apprendre l'albanais. Au commencement de l'année 1769 il s'embarqua à Corfou et se rendit à Venise, d'où il passa en Dalmatie. Il vécut dans cette province en donnant des leçons et en remplissant pour les orthodoxes ses fonctions ecclésiastiques : il eut l'occasion d'étudier les mœurs et la langue de ses compatriotes dalmates et commença à composer de petits livres pour la jeunesse. Sa véritable vocation littéraire date de ce séjour en Dalmatie.

Il resta à Zara jusqu'en 1771. Son séjour dans cette province exerça une très heureuse influence sur le reste de sa carrière. Il entra en contact intime avec le peuple serbo-croate et se fit également estimer par les orthodoxes et par les catholiques. Il rapporte lui-même avec une joie naïve combien ses auditeurs serbes étaient fiers d'entendre louer ses sermons par les prêtres catholiques.

Ainsi, dans ses voyages, Dosithée avait appris le grec et l'albanais. L'albanais ne devait pas lui servir à grand-chose, mais la connaissance du grec lui fut d'un grand secours. De Zara il se rendit à Vienne pour apprendre l'allemand. Il y passa six années qui, dit-il, lui parurent six journées. Grâce à sa connaissance parfaite du grec, il obtint une situation de précepteur dans la famille d'un riche marchand et organisa des cours privés qui comptèrent jusqu'à douze élèves. L'argent que lui rapportaient ses leçons, il l'employait à payer des maîtres qui lui enseignaient le latin et le français. Le professeur de latin lui apprenait en outre, dans cette langue, la logique et la métaphysique.

Obradovitch nous fait de la vie viennoise une peinture idyllique. L'Augarten, le Prater, Schönbrunn l'enchantent tour à tour et il exalte le charme de la promenade à pied avec un enthousiasme qui ravirait nos modernes amateurs de footing. Sobre et réservé dans ses plaisirs, il ne se croit pas tenu par son caractère ecclésiastique de renoncer à la vie mondaine, aux redoutes, à l'opéra italien, à l'académie, aux concerts. Il se mêle si bien à la vie viennoise, il apprend si bien l'allemand qu'il devient capable de donner des leçons en cette langue.

Pendant la septième année de son séjour à Vienne, il reçoit la visite d'un prélat serbe qui l'emmène à Modra (c'est un bourg slovaque du comitat de Presbourg) pour faire l'éducation de ses deux neveux. Tout en leur enseignant l'allemand, le français et l'italien, il étudie la philosophie de Baumeister, qui était alors fort à la mode. Il profite de son séjour en Hongrie pour aller saluer son pays natal qu'il n'avait pas revu depuis vingt années, « saluer la tombe de ses parents et baiser cette terre sacrée où reposent leurs restes ».

Ce clericus vagans de mœurs très chastes est d'ailleurs le tempérament le moins ecclésiastique qu'on puisse imaginer. Dans la langue serbe qu'il bégaye le premier, il introduit la terminologie philosophique du dix-huitième siècle. Il abuse, comme tous ses contemporains, des mots sensible, sensibilité, et, comme la langue serbe ne les lui fournissait pas, il les emprunte sans hésiter à la langue russe. Il rencontre dans son pays natal une compatriote victime d'une banale mésaventure. Elle s'est mariée, elle a eu deux enfants, puis un beau jour son mari a disparu et l'a abandonnée. Elle ne peut se remarier, l'Eglise ne le permet pas. Et Obradovitch s'indigne et il s'écrie dans un style que Voltaire ou Rousseau n'eût point désavoué :

О hommes, que faites-vous dans ce monde ? Jusques à quand des ermites et des moines feront-ils la loi pour l'Eglise ? J'ai vu à Constantinople et à Smyrne, j'ai vu de mes yeux comment l'Eglise et le patriarche, pour un prétexte beaucoup moins grave, permettent aux femmes d'épouser un second mari. N'est-ce pas agir contre la volonté de Dieu, par conséquent contre toute loi sensée, que d'empêcher des êtres de se reproduire en louant Dieu ? Mais, dira-t-on, si le premier mari revient ? S'il revient, il y a un remède bien simple : qu'il prenne une autre femme et qu'il la garde mieux que la première. Mais s'il ne revient pas, quel remède pouvez-vous trouver ?

L'Eglise orthodoxe n'admet pas les quatrièmes noces ; l'esprit philosophique d'Obradovitch s'emporte contre cette interdiction tyrannique :

Voilà une femme de trente ans, jeune et belle à merveille ; son troisième mari est mort et elle ne peut plus se remarier. Est-ce sa faute si elle a perdu trois maris ? Et ce mari ! est-ce sa faute si ses trois femmes ne sont plus en vie ? Sont-ils les maîtres de la vie et de la mort ? Mais, dira-t-on, les Saints Pères ont établi cette loi. Les Saints Pères qui l'ont établie étaient des moines, des ermites, ennemis jurés du mariage et de la procréation ; s'ils ne s'étaient pas mêlés des affaires qui ne les regardent pas, ils auraient beaucoup mieux fait. Le mariage, c'est l'affaire des laïques, des chefs civils qui, eux, sont non seulement en paroles, mais en réalité, les Saints Pères. Qui est pour moi le père le plus saint, sinon celui qui m'a engendré et nourri ? S'il ne s'était point marié, s'il ne m'avait point procréé avec ma chère mère, je ne serais pas de ce monde, et des millions de Saints Pères ne me serviraient de rien. Ce ne sont ni les jeûnes ni les prières qui font naître les enfants, mais le saint mariage, voulu de Dieu. . .

J'ai entretenu de cette question notre défunt métropolitain Vincent. Voici ce qu'il m'a répondu : « Je sais bien ce qui en est. Mais la responsabilité remonte à ceux qui ont fait ces lois. Nous devons les suivre aveuglément. » Mais à quoi bon suivre une loi quand on sent qu'elle est absurde ? Malheur à une société qui n'est capable d’aucune amélioration.

Voilà un langage qui sent quelque peu le fagot.

Le moine philosophe s'était imaginé que l'archevêque l'enverrait en Allemagne avec ses élèves ; mais ses espérances ne se réalisèrent pas. A l'automne de l'année 1779, il se rendit à Trieste, où il rencontra de riches négociants serbes qui lui confièrent l'éducation de leurs enfants. Dans cette ville, il rencontra aussi un archimandrite russe qui l'emmena avec lui en Italie. Puis il gagna Chios et Constantinople, et ensuite Galatz et Iassy. Partout il trouva le moyen de vivre comme maître de langues. En trois ans, il avait économisé trois cents ducats. Il s'adjoignit à des marchands qui allaient en Allemagne, traversa la Galicie, une partie de la Silésie et, par Leipzig, arriva à Halle. « Là, dit-il, je dépouillai l'habit ecclésiastique et je revêtis les habits pécheurs des laïques. » Et il se mit à étudier la philosophie, l'esthétique et la théologie naturelle chez le plus illustre philosophe de l'Allemagne, Eberhard. Il s'enthousiasme au souvenir du temps passé « dans ce sanctuaire de la science et des Muses ». Il reporte sa pensée « vers cette barbare Albanie », vers ces régions qui lui sont si chères : la Serbie, la Bosnie et l'Herzégovine :

Je soupirais et je versais souvent des larmes en me disant : Quand, dans ces beaux pays, aurons-nous autant d'écoles ? Quand notre jeunesse pourra-t-elle s'enivrer de pareilles sciences ? Nous sommes des millions ! Les Turcs ne sont instruits que par des derviches et les chrétiens par des moines. Qu'est-ce qu'ils peuvent apprendre ? Ils ne savent que cette formule : « Fais l'aumône ! Donne tout ce que tu as ! Et meurs de faim ! Déteste et maudis tous les hommes qui ne sont pas de ta religion. » En voyant tous les livres que chaque jour on publie dans ce pays, j'étais pénétré de chagrin quand je pensais comme chez nous on crie : Apporte-nous des livres de Russie. Et alors, je me rappelais qu'en Dalmatie j'avais eu l'idée d'écrire des livres pour mon peuple.

Sous l'influence de ces idées, il se rend à Leipzig, où il y avait une Université comme à Halle et, ce qui était le plus important, une imprimerie pourvue de caractères slaves. Tout en suivant des cours de physique, il imprime un petit volume intitulé : Vie et aventures de Dmitri Obradovitch, appelé dans la vie monastique Dosithée, écrit et publié par lui-même (Leipzig, 1783).

En publiant ce livre, dit-il, je poursuivais un double but. Je voulais d'abord faire voir l'inutilité des monastères dans la société ; en second lieu, démontrer la grande utilité de la science, qui est le seul moyen d'arracher les hommes à la superstition et de les amener à la véritable religion, à la vertu consciente.

L'année suivante, il fit paraître un petit ouvrage de morale pratique intitulé : Conseils de la saine raison, ouvrage qui fut réimprimé à Pest en 1866, et une traduction d'un sermon allemand du prédicateur Zollikofer.

Après trois années passées dans les deux villes universitaires, il se résolut à visiter la France et l'Angleterre. Il n'avait, pour entreprendre ce voyage, qu'une réserve de quatre-vingt-cinq ducats ; « mais, dit-il, je n'avais été ni le premier ni le dernier à parcourir ces pays à pied ». Il gagne Paris par Strasbourg et Nancy, et avoue ingénument qu'en traversant la Champagne, il n'a bu que le vin du pays. Il reste trois semaines à Paris, qui l'enchante. Pour le décrire, il lui faudrait, dit-il, au moins dix feuilles d'impression. Il y renonce et recommande simplement à son lecteur d'apprendre le français et d'acheter un livre intitulé : Description de Paris et de Versailles, où il trouvera la relation de tout ce que ses yeux ont vu. Ce qu'il a surtout admiré, c'est la merveilleuse beauté de Marie-Antoinette, c'est le Louvre, qui peut passer pour une des sept merveilles du monde.

La moitié de ce palais est assignée à une bibliothèque et à l'Académie. Quel pays que celui où les rois livrent leur palais aux livres, à la sagesse, aux sciences, et considèrent comme un grand honneur d'habiter avec les Muses !

De Paris il se rend à Calais, en passant par Cambrai où il va saluer le tombeau de Fénelon. Le 1er décembre 1784, il débarque à Douvres. L'Angleterre l'enthousiasme. Ce qu'il admire particulièrement, c'est la beauté des femmes ; mais il est très offusqué de ne pas comprendre un seul mot d'anglais et il s'indigne contre les malencontreux constructeurs de la Tour de Babel. Grâce à la souplesse de son tempérament, à la sympathie qu'il inspire, il réussit bientôt à se faire des amis parmi les Anglais et parmi les représentants de la colonie grecque, où il rencontre une Chypriote appartenant à la famille historique des Lusignan. Il trouve à donner des leçons et à vivoter. Il quitte Londres le 2 y mai, après avoir lié de cordiales relations avec un certain nombre de familles anglaises, et se rend à Hambourg, d'où il regagne Vienne ; il vit de nouveau dans cette capitale en donnant des leçons d'italien et de français.

Pendant un séjour à Leipzig, il reçoit un message inattendu de son compatriote le Serbe Zoritch, l'un des amants de Catherine II[13], qu'elle avait élevé au titre de comte et au rang de général. Après le premier partage de la Pologne, elle lui avait donné un domaine considérable, celui de Schklov, dans le gouvernement actuel de Mogilev (ou Mohilev). Dans ce domaine, Zoritch menait une vie princière, entouré d'une cour nombreuse. Il entretenait un théâtre où l'on jouait l'opéra français et le ballet italien. Il avait fondé une école militaire, où deux cents jeunes gens étaient élevés à ses frais. Il avait déjà appelé auprès de lui un autre Serbe, Emmanuel Iankovitch.

Pour fixer auprès de lui Obradovitch, le général lui promettait de fonder à Schklov une imprimerie serbe, où il pourrait imprimer ses ouvrages. A la fin de l'année 1787, le moine errant se rendit à l'appel de son compatriote. Mais Zoritch – auquel l'argent faisait souvent défaut – ne tint pas sa promesse, et il le quitta pour se rendre en Allemagne, par Königsberg et Berlin. Au courant de l'année 1788, nous le retrouvons à Leipzig, où il fait imprimer un recueil de fables, traduites de diverses langues, et une ode sur la prise de Belgrade, enlevée par Loudon aux Turcs (1789)[14].

Le dernier chapitre des Mémoires d'Obradovitch est daté de Leipzig, 1er janvier 1789. Mais il devait survivre encore de longues années et nous pouvons restituer aisément le reste de sa carrière. Nous savons qu'il vécut à Vienne, comme professeur libre, de 1789 à 1802. L'argent qu'il gagnait à donner des leçons, il le gaspillait à imprimer des livres qui ne se vendaient guère : Recueil de choses édifiantes (Vienne, 1793), Interprétation des Évangiles des Dimanches (Venise, 1803).

En 1802, il se transporta à Trieste. Dans cette ville existait une colonie de riches négociants serbes qui s'offraient à lui constituer une pension à condition d'écrire des livres pour l'éducation du peuple serbe.

En 1804 éclata, chez les Serbes de Turquie, l'insurrection dont Karageorges était le chef. Obradovitch n'y prit pas une part directe. Sa robe et son âge ne lui permettaient pas de porter les armes. Mais il se mit tout entier au service de ses compatriotes, rassembla des souscriptions en leur faveur et fit imprimer à Venise une Ode sur l'insurrection des Serbiens (Serbianom), dédiée à leur chef, Georges Petrovitch : « Lève-toi, Serbie, notre mère chérie ; redeviens ce que tu étais naguère ; tu as longtemps dormi… Réveille-toi. »

Ses vœux s'adressaient à tout l'ensemble des pays serbes, à la Bosnie, sœur de la Serbie, dit le poète, à l'Herzégovine, au Monténégro, aux îles de l'Adriatique.

Dosithée Obradoviich était né sujet autrichien et, en plusieurs endroits de ses Mémoires, il fait preuve d'un loyalisme incontestable ; mais il se sent encore plus Serbe qu'Autrichien. – « Le sang n'est pas de l'eau, » dit un proverbe de sa nation. – Il rêve de mettre au service de la nouvelle patrie serbe tout ce qu'il se sent encore d'énergie. Au commencement de l'année 1800, il entre en relation avec le vladika ou prince-évêque du Monténégro, et il lui propose d'aller s'établir dans la principauté pour respirer l'air salubre de la liberté. Il rêve aussi de fonder une école et une petite imprimerie. Le vladika ne répondit point à ses avances.

Dans le courant de juin 1806, il quitte définitivement Trieste pour aller vivre en Serbie. Il descend la Save, le Danube, et gagne Smederevo (Semendria) où, pour la première fois de sa vie, il met le pied sur le sol de la Serbie délivrée ; il entre au service du gouvernement de Karageorges, qui le charge de missions à Bucarest et à Semlin. A dater de la fin de l'année 1807, il s'établit définitivement à Belgrade. Il fonde dans cette ville la Haute Ecole, d'où est sortie l'Université de Belgrade, et il compte parmi ses premiers élèves Vouk Karadjitch et un fils de Karageorges. Il organisa également un séminaire pour les théologiens. Au début de l'année 1811, Karageorges le nomme membre du Conseil d'Etat et directeur de l'Instruction publique. Il rêvait de fonder une imprimerie dont la première publication eût été un volume de ses œuvres. Quelques jours avant sa mort il écrivait : « Mon corps s'affaiblit, mais mon âme voudrait toujours du nouveau. » Mais ses jours étaient comptés. Il s'éteignit le 28 mai 1811. Sur sa modeste fortune il laissait une somme de deux cents ducats à son bourg natal de Tchakovo, pour l'entretien d'une école. Sa bibliothèque a formé le premier noyau de la Bibliothèque de Belgrade.

Dosithée Obradovitch ne fut assurément pas un homme de génie ; mais la postérité lui doit le respect et la reconnaissance qui sont dus aux initiateurs. Ses Mémoires présentent la partie la plus curieuse de ses œuvres ; ils se lisent encore aujourd'hui avec un vif intérêt ; la langue en est quelquefois embarrassée de russismes, mais elle est, en somme, vive, pittoresque et naturelle. Il ne prétendait pas écrire des œuvres originales ; dans son imitation des fables d'Esope, dans ses œuvres morales ou théologiques, traduites ou imitées de modèles étrangers, il voulut avant tout être utile à son peuple et il y a réussi. Il voulut être, et fut vraiment, le premier éducateur de la nation serbe, et la postérité ne séparera pas son nom de celui de ce Karageorges, qui en fut le premier libérateur.

NOTES :

[1] Journal des Savants, cahier de février 1909.

[2] Srpska Knijevnost u XVIII veku (La littérature serbe au dix-huitième siècle), Belgrade, Imprimerie royale, 1909.

[3] Karlovtsi, aujourd'hui située dans la Syrmie, ne doit pas être confondue avec la ville croate de Karlovac (Karlstadt), qui appartient à la Croatie.

[4] Le slavon d'église russe a subi une forte influence de la langue russe vulgaire, qui diffère beaucoup du serbe proprement dit.

[5] J'ai donné quelques détails sur Paisii dans La Bulgarie (pages 52-59).

[6] Novi Sad, en allemand Neu-Satz, en magyar Ujvidek. Le mot veut dire « la nouvelle résidence ».

[7] Rapsodes populaires qui chantent en s'accompagnant de la gousla ou guzla.

[8] Despote serbe qui vivait au XVIIe siècle et mourut en 1711, prisonnier de l'Autriche, à Eger en Bohême.

[9] Banduri vécut longtemps à Paris, fut bibliothécaire du duc d'Orléans et membre de l'Académie des Inscriptions.

[10] Orbini (Mavro ou Mauro), écrivain dalmate, auteur d'un livre intitulé : II regno degli Slavi (Pesaro, 1600).

[11] Voir Journal des Savants, février 1909.

[12] Dosithée, Mémoires.

[13] Voir sur Zoritch le volume de M. Waliszewski, Autour d'un trône : Catherine II, ses collaborateurs, ses amis, ses favoris (Librairie Pion).

[14] Belgrade devait être reprise par les Turcs deux ans après.

Premier article : In Journal des savants. 9ᵉ année, septembre 1911. pp. 385-389.
Deuxième article : In: Journal des savants. 9ᵉ année, octobre 1911. pp. 438-448.

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♦ Archives

 

DOSITEJ  OBRADOVIĆ

par

Michel Aubin

 

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Vie et avantures

 

Dositej Obradović appartient au petit nombre d'écrivains que les Serbes désignent communément par leur seul prénom. L'usage atteste une place exceptionnelle au Panthéon national, parmi ceux que l'histoire a choisis pour repaires et pour phares.

Dans le paysage des histoires littéraires Dositej se présente comme une borne géante dressée entre deux âges. Avant lui est une ère dont les racines sont au Moyen Age, qui reste tout imprégnée de Byzance et dont la littérature s'exprime en slavon. L'ère qui le suit, contemporaine du romantisme, se choisit pour modèle la culture populaire comme seule vraiment nationale et donne à la littérature la langue des productions orales.

L'originalité de Dositej, comme aussi sa fragilité, tiennent à ce que, situé entre ces deux époques, il n'est vraiment ni l'aboutissement de la première ni l'inspirateur de la seconde. Malgré sa popularité, il ne s'impose pas comme maillon nécessaire de la continuité culturelle. C'est pourquoi Isidora Sekulić voit en lui « un esprit passif », digne seulement d'une « place d'honneur» dans les lettres, pourquoi Milovan Djilas le désigne comme « un penseur humaniste, au sens occidental du terme », resté « incompris et sans successeur, comme quelqu'un de grand et d'utile mais qui n'est pas tout à fait des nôtres ».

Et de fait, Dositej n'est pas homme de terroir. Malgré son sentiment aigu d'appartenance à la communauté serbe, il n'imaginait pas que se découvrir des spécificités étrangères aux autres peuples était se faire honneur.

L'itinéraire de ses vastes périples matérialise son itinéraire intellectuel et, de l'adolescence à l'âge mûr, le porte d'abord vers l'Orient orthodoxe avant de l'emmener jusqu'aux Lumières de France et d'Angleterre.

Il naît aux environs de 1740 dans une bourgade du Banat de Temesvar (aujourd'hui Timisora). Il a pour berceau l'un des lieux ethniquement les plus complexes de l'Europe, peuplé en majorité de Roumains mais aussi de Serbes, de Hongrois, d'Allemands, etc. Ce Banat, province hongroise sous la souveraineté des Habsbourgs de Vienne, a été reconquis sur les Turcs une trentaine d'années avant la naissance de notre auteur. Celui-ci est issu d'une famille d'artisans aisés mais, tout enfant, il demeure orphelin, de père puis de mère.

Le jeune Dimitri, comme il se prénomme alors, souffre d'une passion pour la lecture. Il dévore tous les livres dont il peut se saisir et, dans ce milieu encore médiéval en plein XVIIIe siècle, ce ne peuvent être que des livres de religion, slavons ou roumains. Les Pères du désert sont sa lecture la plus délectable. Les hagiographies lui servent de romans d'aventures, dont les anachorètes sont les héros. Il ne lui tarde que de les imiter. Aussi, peu fait pour le commerce et l'artisanat auxquels son oncle et tuteur le destine, il s'enfuit, encore adolescent, au monastère de Hopovo, dans la province voisine de Sirmie. Il s'y fait moine sous le nom de Dositej (se prononce Dositheï). Mais là son goût de l'aventure mystique cède la place à une immense soif de savoir. Son ambition d'apprendre s'accorde mal avec le séjour dans un couvent de moines incultes. Il s'enfuit une seconde fois, avec le projet de gagner un haut lieu de l'orthodoxie, Kiev, Moscou ou le Mont Athos.

Sans argent pour le long voyage qu'il médite, c'est la nécessité d'en gagner qui lui révèle sa vocation. Il se fait maître d'école dans les villages serbes de l'arrière-pays dalmate et découvre qu'il aime autant enseigner qu'apprendre. En Dalmatie, alors possession vénitienne, il demeure trois années et compose ses premiers écrits didactiques, qui circulent en manuscrits.

Grâce au pécule amassé comme maître d'école, Dositej peut réaliser son désir d'Orient byzantin. Par Corfou puis le Péloponnèse, il atteint enfin le Mont Athos. Vite déçu, il ne s'y attarde pas. Il poursuit sa route à l'Est jusqu'à Smyrne où, deux années durant, il étudie à l'école, fameuse alors dans le monde grec, du moine Iérothée Dendrin.

Chassé de Smyrne par la guerre russo-turque, il rentre en Dalmatie après un long détour par Corfou revisité et par l'Albanie où il semble jouer un rôle d'émissaire dans les préparatifs de soulèvements fomentés contre les Ottomans. A nouveau maître d'école en Dalmatie, il gagne les moyens d'aller s'installer à Vienne. Là, il donne des leçons d'italien à des enfants de marchands grecs ou serbes. Avant même d'apprendre l'allemand, il apprend le français et, dès qu'il en sait assez, l'enseigne.

Au bout de six ans passés à Vienne dans le milieu confiné de ses coreligionnaires grecs et serbes, le démon du voyage le ressaisit. Sa pérégrination le mène, cette fois, à travers l'Italie, à Chio et à Constantinople puis, sur le chemin d'un retour précipité par la peste, en Moldavie, où il s'attarde toute une année.

Alors qu'il séjourne en Moldavie, le climat politique autrichien s'est modifié. Joseph II a succédé à sa mère Marie-Thérèse à la tête de la monarchie habsbourgeoise. Il peut, sans compter avec les réticences de la vieille impératrice, régner en despote éclairé. L'une de ses premières mesures est la Patente de tolérance, qui met fin aux discriminations confessionnelles. Protestants et orthodoxes cesseront de subir les pressions du clergé catholique. Bien sûr, la mesure est accueillie avec enthousiasme par la communauté serbe d'Autriche et de Hongrie. Cette communauté, devenue foyer de culture pour tous les Serbes éparpillé à travers les Balkans, peut dès lors cesser de réagir en citadelle assiégée, s'ouvrir sur le monde extérieur. Dositej, rentré de Moldavie, peut, sans scrupule pour son identité ethnique et culturelle, rejeter l'habit de moine qui en était la manifestation. La quarantaine passée, il s'inscrit à l'université de Halle puis de Leipzig.

Dositej, en quittant l'habit, choisit de se fondre dans la foule des villes européennes, comme un Européen désormais à part entière, mais il ne rompt pas tous ses liens avec l'Eglise orthodoxe. Il ne reprend pas son prénom profane. Il reste dans tout son comportement un homme d'église, toujours heureux de se retrouver parmi ses pareils.

Difficile à documenter, le lien est pourtant étroit entre la venue au pouvoir de Joseph II et l'abandon du froc par Dositej. Sur la fin de sa vie, il confie à un correspondant qu'il doit à l'empereur son enthousiasme pour les Lumières et que, sans lui, « bien des choses ne seraient venues à l'esprit de personne ». Les termes sont certes vagues mais ces notions étrangères à l'esprit du commun des mortels, de Dositej lui-même, ne sont sans doute pas sans rapport avec les idées de sécularisation, de laïcité de la culture. Idées en effet inconcevables dans les civilisations qui n'avaient pas connu de Renaissance, comme les civilisations slaves orthodoxes.

Dositej, dès son retour de Moldavie, se met au service du joséphisme en rédigeant la première partie de Vie et aventures qui illustre la propagande anti-monastique officielle. La même année 1793, il publie sa lettre à son Aimable Haralampije. Programme d'action culturelle, la lettre débute par un panégyrique ampoulé de Joseph II, disciple de Minerve et futur libérateur des Bulgares, des Grecs et des Serbes.

Le point qui paraît aujourd'hui essentiel, dans la lettre à Haralampije, est la profession de foi en faveur de l'emploi dans la littérature de la langue vulgaire, également parlée par toutes les populations, orthodoxes, catholiques ou musulmanes, entre le Danube et l'Adriatique. Cette langue « commune» ne doit pas être la parente pauvre d'une langue littéraire savante, comme l'ont traitée quelques auteurs serbes du XVIe siècle. Elle doit se substituer à la langue savante et Dositej est le premier écrivain de sa nation à rejeter le slavon de toute son œuvre. Non qu'il méprise cette langue demeurée la langue liturgique des Slaves orthodoxes et, en diverses variantes suivant les époques, la langue de la littérature serbe. Mais, si l'on veut laïciser la culture et rendre le livre accessible aux couches populaires, il faut, à plusieurs siècles de distance, imiter Italiens et Français, qui n'écrivent plus en latin.

Dans la communauté des Serbes de la monarchie habsbourgeoise, si longtemps blottie autour de son Eglise, l'abandon du slavon paraît non seulement sacrilège mais terriblement dangereux car susceptible de relâcher les liens traditionnels avec la Russie protectrice.

La rupture de Dositej avec la tradition littéraire n'est cependant pas totale. Il n'écrit pas le parler des masses paysannes. Il truffe sa prose et ses vers de formes slavonnes, voire russes, en concurrence sur la même page, quand ce n'est pas dans la même phrase, avec des formes authentiquement populaires. Il n'a d'ailleurs aucune prétention à la philologie, premier à reconnaître les insuffisances de sa langue et surtout de son orthographe et à s'en excuser. Il ne se donne pas pour législateur mais pour un pionnier dont « plusieurs générations » devront achever l'ouvrage. Sa langue ne se présente que comme un outil, commode et « commun », pour diffuser des idées, non comme une expression de l'âme populaire.

Cette « langue commune », il l'appelle tout uniment serbe ou encore slavo-serbe. C'est le même nom qu'il donne aux peuples qui la parlent. Le qualificatif n'a pas d'intention hégémonique à une époque où, seul dans la région, il jouissait d'une valeur ethnique étendue, si on excepte la dénomination savante d'Illyrien. Plus étonnant est le silence de Dositej, adepte de la tolérance confessionnelle, sur les auteurs catholiques qui, en Dalmatie ou en Slavonie, ont eux aussi écrit dans une langue leur permettant de se faire aisément comprendre des couches populaires. En constatant que des grammaires de la langue vulgaire n'existent pas en caractères cyrilliques, il ne reconnaît qu'implicitement qu'il en existe en alphabet latin. Mais Dositej peut-il aller plus loin et se réclamer de précédents catholiques sans effaroucher son public orthodoxe, trop instruit par une longue expérience des pièges que depuis le Contre-réforme lui tend l'Eglise romaine ? D'ailleurs, Reljković ou Kačić-Miošić, dont on croit savoir qu'il a connu les œuvres, n'ont écrit en prose que leurs préfaces. Leur expression, inspirée par la poésie orale populaire, est impropre à l'usage « philosophique» que Dositej assigne à la langue.

Une fois publiés la lettre à l'Aimable Haralampije, la première partie de Vie et Aventures et Les Conseils de la saine Raison, Dositej accomplit le pèlerinage qu'il s'est promis depuis longtemps aux deux nations « les plus éclairées ». Paris le charme sans le retenir, Londres le conquiert. Il y découvre la liberté.

Dositej est non seulement le premier Serbe à chercher un modèle culturel en Europe occidentale, il est de tous les écrivains slaves du Sud de son temps, le seul à dépasser les bornes intellectuelles de l'Europe centrale.

De retour d'Angleterre, Dositej se remet au travail et publie en 1788 ses Fables, suivies de la seconde partie de Vie et Aventures, en 1793 son Recueil de divers ouvrages moraux et en 1803 une adoption de l'Ethique de Francesco Soava. Il laisse à sa mort la matière d'une sorte de supplément au Recueil de 1793, le Favori.

En dehors de Vie et Aventures, les ouvrages de Dositej sont des adaptations de contes ou nouvelles, de textes dramatiques, d'essais ou de traités de toutes sortes, allemands, anglais, français ou italiens, lardées d'interpolations, de commentaires, d'anecdotes, de souvenirs ou de réflexions personnelles. Les Fables sont des résumés en prose d'Esope, de Lessing et d'une dizaine d'autres fabulistes, prétextes à de longues moralités. Quant à ses poèmes, ils ne sont jamais que de circonstance et de forme toujours un peu gauche.

Dositej professe dans ses livres le rationalisme modéré que cultivaient les Lumières allemandes ou anglaises telles que les répandaient les loges maçonniques. Il y développe la pédagogie d'un bonheur accessible par l'instruction, laquelle mène naturellement à la vertu. Il épure sa foi chrétienne jusqu'au déisme.

Homme de son siècle par ses idées, il l'est aussi dans ses sentiments. Il est un cœur sensible, toujours prêt à verser des larmes, d'émotion, de joie ou de chagrin. Sa conviction que l'homme est bon ne relève pas seulement de la mode ; elle s'accorde à son caractère tel que le décrivent ses contemporains, tel qu'il apparaît dans ses livres et dans sa correspondance : affable, débonnaire, répugnant à s'étendre sur les travers et les vices. Rien, en revanche, ne l'inspire mieux que de longuement vanter les mérites de ses amis, qui sont aussi ses « bienfaiteurs ».

Après un voyage en Livonie, où l'ont attiré les promesses d'aide du général Zorić, ancien favori de Catherine II rejeté dans une opulente défaveur, Dositej est de retour à Vienne lorsque éclate à Paris la révolution. Dans le monde germanique où il vit, les événements suscitent, de Fichte à Kant et de Herder à Klopstock, d'enthousiastes effusions. Mais la chute de Belgrade l'a plus sûrement bouleversé que celle de la Bastille, intervenue trois mois plus tôt. Elle lui laisse espérer que les Serbes vont être libérés des Turcs. L'âge d'or qu'il annonce au début de son poème sur l'affranchissement de la Serbie est l'heureux temps à venir où Joseph II et Catherine II auront arraché un dernier pan de l'Europe à la barbarie, à la sottise, au chagrin, et non pas le fruit des révolutions de Paris.

Il est probable que le dogmatisme des hommes politiques et le rôle exorbitant des foules parisiennes ont rebuté l'esprit pragmatique et pondéré de Dositej. Toutefois, rien, dans ses œuvres ou dans ce qui nous est parvenu de sa correspondance, ne permet d'établir son sentiment avec certitude. Son chaleureux éloge du Guillaume Tell de Florian, en 1809, est-il adhésion au jacobinisme de l'œuvre ou sympathie pour un auteur que l'on comptait alors pour l'une des victimes littéraires de la Terreur ? Sans doute ni l'un ni l'autre, simplement un hommage aux similitudes des révoltes serbes et suisses, dans l'apparente ignorance du drame de Schiller.

Seule est sûre, sans être d'ailleurs explicite, sa condamnation de Bonaparte. La dénonciation d'un « nouvel Attila », d'un « conquérant avide de gloire », n'est pas ambiguë. Au demeurant, c'est au lendemain d'une occupation française, particulièrement odieuse et ruineuse pour le commerce du port, que Dositej, en 1806, quitte Trieste. Il s'y était établi quatre ans plus tôt, venu de Vienne.

Dès le début de l'Insurrection serbe, en 1804, il avait pris fait et cause pour ses compatriotes révoltés contre les Turcs. Telle était la puissance du lien que, durant près de quatre siècles, avaient entretenu l'Eglise et la tradition orale, que, sans y avoir jamais mis les pieds, sans y avoir de liens de famille ou d'amitié, il voit aussitôt dans la Serbie une « douce mère ». Non content de chanter le soulèvement dans un poème, il se fait le collecteur de fonds des Insurgés. Puis, à soixante ans passés, il va se mettre à leur service, fait office de diplomate auprès des Russes puis de conseiller auprès de Karageorges. A Belgrade, encore dévastée, il contribue à créer des écoles. Il devient ministre de l'Instruction, le premier dans la Serbie libérée, avant de mourir en 1811.

Dositej n'avait longtemps cru possible la restauration des Serbes que sous le sceptre des Habsbourgs. La réaction qui prévalut à Vienne après la mort de Joseph Il fit de lui un adversaire de l'Autriche. A sa mort, deux ans avant l'effondrement de l'Insurrection, il put croire assurée l'indépendance de la Serbie. Jamais il n'avait cessé d'être animé par un sentiment serbe que nourrissaient les traditions religieuse et populaire. Le passé serbe, c'était pour lui le règne des despotes du XVe siècle, c'étaient les stari vitezovi, les « preux de jadis » qu'interpelle la jeune fille Margita du poème populaire. Kosovo est la pierre de touche de son sentiment ethnique : il cite, dans le Favori, les vers fameux et de signification symbolique par lesquels le chant oral maudit les Serbes absents de la bataille perdue.

Vie et Aventures sont l'œuvre de Dositej demeurée la plus vivante. La première partie, parue en 1783, est à la fois le récit de son enfance et de son adolescence et un pamphlet antimonastique. La seconde, qu'il publie en 1788 sous forme de douze lettres à un ami, continue à retracer sa vie après son départ de Hopovo et jusqu'à son retour à Vienne en 1787. Dans la première partie, Dositej illustre par l'exemple de sa propre jeunesse un thème de la propagande joséphiste, la lutte contre les clergés réguliers. Dans la seconde, il manifeste ses capacités de gratitude, encourageant ainsi d'éventuels bienfaiteurs qui l'aideraient à publier ses livres.

Conçues pour édifier, Vie et Aventures ne sont pas des confessions. L'auteur évite de s'y montrer trop intimement mais, quand il apparaît, on le voit tel que ses amis l'ont décrit : aimable, gai, sensible, amateur de bonne compagnie et de bonne chère, peut-être surtout de bonne boisson, même s'il assure qu'il ne boit d'eau de vie que durant ses voyages en mer. A part son culte de l'amitié, il ne nous entretient d'aucune de ses passions, s'il lui est toutefois arrivé d'en avoir. Ses exhortations morales, ses effusions de reconnaissance, alourdies d'une rhétorique qui laisse deviner l'ancien moine prêcheur, peuvent paraître fastidieuses. Mais le récit de ses voyages à travers les Balkans ou sur la mer Egée est plein de vivacité, de charme. Ses randonnées de Temesvar à Hopovo, de Hopovo à Zagreb puis à Knin, ses expériences d'une haine confessionnelle, qui se dira plus tard nationale, son équipée en Albanie, tout cela constitue de passionnants et précieux témoignages.

Vie et Aventures sont aussi un document d'histoire littéraire, la première longue prose narrative en langue vulgaire de toutes les littératures slaves du sud. Elles créent la tradition romanesque nationale en adaptant les acquis européens. L'arrivée du narrateur à Corfou, sur une rive qui lui paraît déserte et qui se peuple durant son sommeil est, par exemple, un motif bien connu de la littérature universelle.

Dositej, qui avait une conception utilitariste de la littérature, aurait peut-être trouvé étrange qu'on traduise son livre dans la langue où, de Fénelon à Lesage et à Marmontel, de Baculard d'Arnaud à Florian, tant d'écrivains dont il s'était inspiré avaient enseigné avant lui la raison, la vertu, la tolérance et la sensibilité. Mais Dositej n'aurait-il pas pu soupçonner que les auteurs bien souvent ne sont pas lus pour ce qu'ils ont cru mettre dans leur œuvre ? Quoiqu'il en soit, n'est-il pas juste que Vie et Aventures, déjà traduites en anglais, paraissent dans la langue éclairée qu'il a passé une partie de sa vie à enseigner ?

 

Postface de la traduction française de Vie et Aventures, traduit du serbe, présenté et annoté par Michel Aubin, L’Age d’homme, 1991. p. 182-190.

 

> Obradović, Dositej

 

 

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TEMPS  ET TEMPÊTES  DE  DOBRICA  ĆOSIĆ

par

Milivoj Srebro

Résumé

La réception de la littérature serbe en France durant la guerre civile en ex-Yougoslavie dans les années 1990 fut fortement conditionnée par des facteurs extralittéraires : les œuvres de fiction, en particulier celles qui traitent des thèmes liés à l’histoire, ont été lues presque sans exception sous « la loupe de la guerre », ce qui a inévitablement conduit à une lecture réductrice négligeant ce qui aurait dû être le critère principal du jugement critique – les qualités esthétiques d’une œuvre.

Le meilleur exemple d’une telle lecture simplificatrice est la réception critique de deux romans de Dobrica Ćosić : Le Temps de la mort et Le Temps du mal. En cédant aux pressions du brouhaha médiatique dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas été très favorable aux Serbes et à la Serbie, la critique – dans l’interprétation des romans de Ćosić – a largement franchi la ligne rouge : celle qui sépare l’esthétique de la politique, la fiction de la réalité et la vocation du critique littéraire du devoir du journaliste engagé. La résultante d’une telle attitude de la critique ne pouvait être que négative : l’amalgame entre Ćosić, l’écrivain et Ćosić, l’intellectuel et homme politique, et une lecture déformée, voire tendancieuse, de ses romans.

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A TIME OF STORMS FOR DOBRICA ĆOSIĆ

Abstract

The reception of Serbian literature in France during the civil war in former Yugoslavia in the 1990s was strongly conditioned by extraliterary factors: most fictional works, particularly when they dealt with historical themes, were read with the war in mind, which inevitably led to reductive readings and the neglect of what should have been the main criterion of criticism – the aesthetic qualities of a literary work.

The best example of such a simplistic reading lies in the critical reception of two of Dobrica Ćosić’s novels: A Time of Death and A Time of Evil. By giving in to the pressure of the media hubbub, which was definitely unfavourable to the Serbs and Serbia, critics clearly crossed the line in their interpretations of Ćosić’s novels, mistaking aesthetics for politics, fiction for reality and the literary critic’s vocation for the committed journalist’s duty.

Such a critical stance could only prove negative and resulted in the confusion between Ćosić the writer and Ćosić the intellectual and politician, and a distorted, even biased reading of his novels.

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In Serbian Studies Research, Association for the Development of Serbian Studies, Novi Sad, vol. 5, n° 1, 2014, p. 225-251.

 
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ENTRE ESTHÉTIQUE ET POLITIQUE :

Un aspect de la réception de la littérature serbe en France
à la fin du XXe siècle

par

Milivoj Srebro

Résumé

L’événement majeur de la fin du XXe siècle dans les Balkans, la guerre civile en ex-Yougoslavie (1991-1995), marque un changement sans précédent dans la réception de la littérature serbe en France. Contrainte d’agir dans l’urgence et sous la pression médiatique, la critique française sera vite confrontée à cette question : peut-on parler de la littérature en temps de guerre sans franchir la ligne rouge qui sépare l’esthétique de la politique ?

Les exemples analysés dans cette étude qui se rapporte à l’accueil des livres de Milorad Pavić, Dobrica Ćosić, Vidosav Stevanović et Ivo Andrić, démontrent clairement que la réponse ne pouvait pas être affirmative car le prisme à travers lequel furent lus les auteurs serbes, prisme déformé par « l’explosion » médiatique du conflit yougoslave, comportait en soi le risque de piéger la critique, de la conduire à la dérive. Ils montrent aussi que certains critiques ont largement franchi la ligne fatidique qui sépare fiction et réalité : au nom d’une « juste cause », vraie ou fausse peu importe, ceux-ci sont allés chercher, dans des œuvres littéraires, des arguments pour étayer leurs idées politiques.

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BETWEEN ESTHETICS ET POLITICS:
the reception of Serbian literature in France at the end of the 20th century

Summary

The major event of the late 20th century in the Balkans, the civil war in former Yugoslavia (1991-1995), marked an unprecedented change in the reception of Serbian literature in France. Forced to act within a tight deadline and under media pressure, the French critics were soon faced with a question: is it possible to speak of literature in times of war without crossing the red line separating esthetics and politics?

The examples analysed in this study related to the reception of Milorad Pavić's, Dobrica Ćosić's, Vidosav Stevanović's and Ivo Andrić's books, clearly show that it was not, for the prism through which the Serbian authors were read, a prism distorted by the massive media coverage of the Yugoslavian conflict, held in itself the risk for critics to be tricked and misled. They also show that some critics definitely crossed the critical line separating fiction and reality, esthetics and politics: in the name of a "fair cause", whether true or not, they went beyond what was acceptable when they searched literary works for arguments to support their sometimes dubious political opinions.

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In Communications de la délégation française au XVIe Congrès international des slavistes, Belgrade, 20-27 août 2018, Revue des études slaves, tome LXXXIX, fasc. 1-2, Paris, 2018, p. 199-2015.

 
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