Jovan Deretić

La littérature serbe du XVIIIe siècle
et des premières décennies du XIXe siècle

 

Rajic Jovan portrait 1 Obradović by Uroš Predic  Mušicki portrait
 Jovan Rajić
 Dositej Obradović
 Lukijan Mušicki

 

  1. Entre l’ancienne et la nouvelle littératures

Après la Grande Migration de 1690, le centre de gravité de la vie culturelle et littéraire du peuple serbe se déplace du sud vers le nord, des régions sous domination turque vers les provinces sur lesquelles règne la monarchie des Habsbourg[1]. Pendant cent ans et plus, la quasi-totalité de la production littéraire serbe verra le jour dans ce nouvel environnement, dans des conditions historiques fondamentalement différentes des précédentes et de celles dans lesquelles vivaient les autres composantes du peuple serbe.

Dans un premier temps, le travail littéraire se poursuit sur les anciennes bases. La poétique est traditionnelle, sur les modèles byzantin et slavon, mais de significatives innovations se font jour. Chez certains auteurs se perçoit l’influence du baroque russo-ukrainien, et, plus que par le passé, le parler populaire, vivant, pénètre la langue littéraire. Le nouveau siècle littéraire s’ouvre avec le non prédestiné despote serbe Djordje Branković (1645-1711) et sa volumineuse Slavenoserbska hronika [Chronique slavoserbe] rédigée dans une langue difficile d’accès mais capitale pour l’influence qu’elle exercera sur le développement de l’historiographie et de la pensée politique serbes au XVIIIe siècle. Pour ce qui est de la littérature monastique, encore et toujours dominante, se distinguent des œuvres écrites en langue populaire : un récit de voyage en Terre Sainte de Jerotej Račanin en 1721 et les très nombreux sermons de Gavrilo Stefanović Venclović (seconde moitié du XVIIe siècle – vers 1747) qui écrivait tant en slavon serbe qu’en idiome populaire. C’était un connaisseur averti de la langue serbe, un authentique créateur en matière linguistique, un maître du style oratoire.

La littérature serbe n’a toutefois pas suivi les chemins ouverts par Venclović. Non préparés à une existence vécue dans un nouveau milieu, sans écoles ni maîtres, sans livres ni imprimeries, les Serbes se tournent vers la « coreligionnaire » Russie et sollicitent son aide. Les premières écoles régulières sont ouvertes par des enseignants russes, on y étudie dans des manuels rédigés en slavon russe qui devient la langue liturgique et celle de la culture toute entière. Par l’entremise des Russes arrivent d’autres nouveautés : la prédominance du vers sur la prose rhétorique (le vers de base est celui de 13 pieds, ledit « vers polonais »), l’ornementalisme baroque, le drame. Le lycée scolastique de Sremski Karlovac (1733-1739), fondé par des élèves de l’Académie spirituelle de Kiev, sera le premier foyer de la nouvelle culture littéraire baroque. Dans cette phase constitutive du nouveau style, hormis les poèmes patriotiques, religieux, et de circonstance, nous citerons deux imposants ouvrages en vers : le drame baroque Traedokomedija [Tragicomédie] monté en 1734 d’Emanuel Kozačinski et le recueil de poèmes héraldiques et d’armoiries Stematografija [Livre d’héraldique] de Hristofor Žefarović qui date de 1741. Dans ces deux œuvres, la vision de l’histoire serbe s’accorde avec les désirs et besoins nationaux de l’époque.

Sur ces bases s’imposent au cours des décennies suivantes deux créateurs aux aptitudes multiples, Jovan Rajić (1726-1801) et Zaharija Orfelin (1726-1785) : le premier était théologien, historien, poète, le second peintre de talent, homme de science, et poète. Parmi les œuvres de Rajić, notons la monumentale Istorija raznih slovenskih narodov, naipače Bolgar, Horvatov i Serbov [Histoire des différents peuples slaves, en particulier bulgare, croate, et serbe, I-IV, 1794/5], qui est une synthèse de l’ensemble d e la littérature historiographique serbe existant jusque-là ; imprégnée de sentiments patriotiques et des idéaux des Lumières, elle vaut également comme trésor renfermant les motifs littéraires du passé national. Orfelin s’est davantage préoccupé des besoins de ses contemporains. Il a lancé en 1768 le premier magazine dans le Sud slave, le Slaveno-serbski magazin [Le Magazine slavo-serbe], rédigé des manuels scolaires et des travaux touchant à l’économie et à la physique ; par ailleurs, il est l’auteur d’une imposante monographie du tsar Pierre le Grand. Parmi ses poèmes, le plus significatif est Plač Serbiji [Les pleurs de la Serbie, 1761], une jérémiade nationale, libre-penseuse et critique, écrite en deux versions linguistiques – serbe et slavon d’église. Tout comme Rajić, Orfelin a pris comme point de départ les modèles baroques russes du XVIIe siècle et s’est ensuite rapproché des Lumières occidentales et russes.

  1. Européanisation et naissance de la nouvelle littérature

Au début des années 1780, sous le règne de l’empereur réformateur Joseph II, la littérature serbe entre dans une période de profonde mutation dont l’initiateur est l’éducateur et rationaliste Dositej Obradović (1739-1811). Né dans la partie aujourd’hui roumaine du Banat, il entame son évolution spirituelle par une double fugue : il fuit son activité professionnelle pour entrer au monastère, puis le monastère pour parcourir le monde ; il aura passé l’essentiel de son existence à voyager. Dans la première partie de sa vie, Dositej Obradović, moine apostat, voyage principalement dans les pays orthodoxes de l’Europe du sud-est où il découvre tous les peuples et toutes les langues culturelles de ces espaces. Avant de gagner l’Occident, il s’est mis à l’écriture : c’est désormais un humaniste de type est-européen sur qui s’exerce une forte influence grecque (et non russe comme pour les autres écrivains serbes de l’époque) palpable dans quelques œuvres de jeunesse demeurées inédites de son vivant.

Dans la seconde partie de sa vie marquée par son départ pour Vienne en 1771, Dositej Obradović se tourne pleinement vers l’Ouest : il découvre les pays de l’Europe centrale, suit des conférences dans les universités allemandes, séjourne à Paris et à Londres, maîtrise avec aisance et rapidité les langues classiques (le grec ancien et le latin) et toutes les principales langues européennes à partir desquelles il traduit. Durant cette période, il s’est radicalement transformé : le froc jeté aux orties, il porte la perruque ; le moine apostat s’est mué en libre-penseur, en Européen, en philosophe dans l’esprit du XVIIIe siècle, il est devenu le premier écrivain serbe moderne. Son œuvre possède un double ancrage : d’une part, son expérience personnelle, sa connaissance des peuples, ses aventures de voyageur et ses contacts avec les autres peuples ; d’autre part, la somme de ses lectures de livres écrits en langues classiques et modernes. Écrivain, il prône l’abandon des présuppositions confessionnelles de la culture ancienne, l’acceptation des Lumières occidentales, la création d’une littérature écrite en langue populaire sur les modèles européens antiques et modernes. Ce programme est résumé et formulé dans le manifeste éducatif Pismo Haralampiju [Lettre à Haralampije] et, sur la base de ce que l’auteur a lui-même vécu, exposé plus amplement dans son œuvre majeure, son autobiographie Život i priključenija [Vie et aventures ; I, 1783, II, 1788].

Les autres ouvrages de Dositej Obradović sont des adaptations très libres de textes étrangers ; nous citerons notamment Sovjeti zdravog razuma [Les Conseils du bon sens], Basne [Fables], Sobranije [Recueil de leçons de morale]. De genres divers et variés, ils rassemblent des anecdotes, des fables (son genre favori), des contes, quelques poèmes, un drame (de Lessing), ainsi que des essais de morale et des traités philosophiques. Les meilleures de ces œuvres recèlent les mêmes qualités que l’autobiographie : perception aiguë des besoins du peuple, didactisme, humour, personnages pittoresques, descriptions poétiques de la nature. Écrivain serbe majeur du XVIIIe siècle, l’un des éducateurs de premier plan de l’Europe centrale et sud-orientale, traduit en roumain de son vivant, Dositej Obradović aura été le promoteur de la nouvelle littérature serbe, et son influence, énorme, s’exercera tant sur les générations successives d’écrivains que sur les futurs courants littéraires, et ce, jusqu’à nos jours.

  1. Dans le sillage de Dositej Obradović

Dans les années 1780, alors que le joséphisme bat son plein, et aussitôt après Dositej Obradović, apparaissent sur le devant de la scène littéraire des écrivains qui œuvrent dans le même état d’esprit que lui et, en partie, sous son influence : Jovan Muškatirović (1743-1809), auteur important notamment pour son petit livre Priče ili po prostomu poslovice [Histoires ou simplement proverbes, 1787], le tout premier recueil de dictons mais aussi de contes populaires de la littérature serbe ; Mihailo Maksimović, auteur d’un opuscule d’aphorismes humoristiques et satiriques, Mali bukvar za veliku decu [Petit abécédaire pour grands enfants, 1792], est l’initiateur de la satire dans la littérature serbe ; Emanuel Janković (1758-1792) traduit et « serbise » des comédies allemandes et italiennes. Outre leurs positions antitraditionaliste et anticléricale, ces écrivains ont un point commun : ils écrivent dans une langue qui est quasiment celle parlée par le peuple et dans le complet respect des principes énoncés par Dositej Obradović dans Lettre à Haralampije. C’est Emanuel Janković qui poussera le plus loin dans cette direction, précisant qu’il n’écrit pas « en slavon mais dans sa langue maternelle » n’étant pas « Slave mais Serbe ».

Après la mort de Joseph II, le climat spirituel en Autriche se modifie radicalement et avec lui, et dans une large mesure, la littérature. Les écrivains qui font leur apparition dans la dernière décennie du XVIIIe siècle et dans la première du XIXe siècle se différencient autant de leurs prédécesseurs que le Dositej Obradović du Recueil de divers ouvrages moraux du Dositej Obradović de Vie et aventures et de Fables. L’esprit libéral, critique, combattant du joséphisme leur fait défaut. L’idée d’éducation subsiste, demeure le point d’orientation de toute la littérature, mais se réalise différemment : non plus par la critique, mais par l’enseignement et la moralisation. Pour ce qui est de la langue, un pas en arrière est effectué : certains écrivains s’en reviennent au slavon d’Église, d’autres mâtinent arbitrairement slavon et langue populaire, ce qui crée une confusion linguistique contre laquelle s’élèvera Vuk Karadžić. Néanmoins, dans leurs aspirations littéraires fondamentales, tous se rattacheront très directement à Dositej Obradović.

Dans l’œuvre des promoteurs de la nouvelle littérature serbe s’expriment deux tendances spirituelles et littéraires majeures du XVIIe siècle : l’éducation rationaliste et le sentimentalisme. Pourtant fervent adepte de la « raison éclairée », Dositej Obradović avait révélé à plusieurs reprises sa perception des vérités du « cœur sensible ». Dans ses œuvres, parallèlement aux parties de caractère édifiant et rationaliste qui prédominent, se découvrent des fragments émotionnels et poétiques dans lesquels se reconnaissent les traits essentiels du sentimentalisme : la glorification des émotions, l’idéalisation du peuple, le culte de la nature et, en lien avec celui-ci, un sens accru de la beauté du paysage, les effluves émotionnelles, la confession, etc. Les élèves et disciples de Dositej Obradović ont poursuivi le développement de cet aspect de son œuvre, le sentimentalisme devenant en conséquence le style dominant de l’époque ; les contemporains lui ont donné un nom spécifique, le « slatki stil », le style charmant. Il s’est étendu à toutes les formes de la littérature et le plus pleinement dans le roman.

Des genres littéraires modernes, le roman est apparu parmi les premiers dans la littérature serbe, avec des œuvres d’abord traduites – Bélissaire de Marmontel en 1776, Robinson Crusoe de Daniel Defoe en 1799, et quelques autres –, puis, au début du XIXe siècle, avec des œuvres originales d’Atanasije Stojković (1773-1832) et de Milovan Vidaković (1780-1841). Anatasije Stojković, connu par ailleurs pour son volumineux ouvrage Fisika [Physique], a écrit un roman idyllique et didactique Aristid i Natalija (1801) qui inaugure ce genre dans la littérature serbe. Vidaković l’a rejoint, et ses romans – dont les plus connus sont Usamljeni junoša [L’adolescent solitaire, 1810], Velimir i Bosiljka (1811), Ljubomir u Jelisijumu [Ljubomir à Elysium en trois parties (1814, 1817, 1823) et Kasija carica [Kasija, la tsarine, 1827] – représentent la contamination du roman d’amour de l’antiquité tardive et du roman baroque chevaleresque mais s’y décèlent également des éléments du roman sentimental et instructif du XVIIIe siècle. Leurs héros sont en règle générale des amants séparés ou des parents égarés qui, partis à la recherche les uns des autres, parcourent le monde et, lors de leurs retrouvailles, de prime abord ne se reconnaissent pas. Auront surtout contribué à la popularité de Vidaković ses histoires qui avaient pour toile de fond la Serbie du Moyen Âge, le traitement de thèmes sentimentaux et moraux que Dositej Obradović avait familiarisés chez les Serbes, sa capacité plus grande que tous les autres écrivains à trouver le ton et l’esprit dudit style charmant. Vidaković a exercé une grande influence sur le développement ultérieur du roman serbe. Dans la première moitié du XIXe siècle plusieurs auteurs écriront, à son exemple, des romans sur des sujets tirés de l’histoire de la Serbie. Son influence se percevra aussi chez Sterija, Atanacković et Ignjatović qui ont élevé le roman serbe à un niveau supérieur sur les plans artistique et littéraire.

La note sentimentale et moralisatrice caractérise aussi Joakim Vujić (1772-1847), l’organisateur de la vie théâtrale, « le père du théâtre serbe ». Pour les besoins des troupes qu’il montait, il traduisait et adaptait les pièces de dramaturges allemands, notamment du alors célèbre Kotsebou. Les drames « serbisés » de Vujić, puis les efforts dans le même sens d’Emanuel Janković constituent une avancée vers l’avènement d’un théâtre original dont le créateur sera Jovan Sterija Popović.

L’époque qui a débuté avec l’autobiographie de Dositej Obradović Vie et aventures, est également importante du fait de la parution d’autres autobiographies. En Russie et en langue russe sont éditées les volumineuses Izveštaji o doživljajima Simeona Piščevića [Communications sur les aventures de Simeon Piščević, 1731-1797], l’un des livres les plus émouvants sur la destinée du peuple serbe. Il rapporte de manière épique des événements se déroulant sur le vaste espace qui s’étend du Rhin à Moscou, de la Save et du Danube à la Neva, et dépeint une multitude de personnages romancés et de situations fortes, dramatisées. Cet ouvrage servira à Miloš Crnjanski pour la rédaction de son grand roman Seobe [Migrations]. Ont également écrit des autobiographies Joakim Vujić, Milovan Vidaković, puis le célèbre bienfaiteur Sava Tekelija (1761-1842) et le moine de Dalmatie Gerasim Zelić (1752-1828). Vidaković n’a relaté que son enfance et dans le style poétique, sentimental, qui distingue ses romans mais beaucoup plus achevé sur le plan artistique. Ample, intéressant, Žitije [Biographie] de Zelić tranche avec les autres par l’absence des traits caractéristiques de l’époque, didactisme et sentimentalisme, et le non-recours au slavon. Zelić écrit dans une langue populaire riche et d’une manière qui évoque le mieux le style de la prose de Vuk Karadžić.

À la fin de la dernière décennie du XIXe siècle apparaissent les précurseurs de la philologie serbe. Disciple de Dositej Obradović et Serbe de Croatie, Pavle Solarić (1779-1821) est l’auteur d’ouvrages de popularisation scientifiques et philosophiques; poète aussi, il s’est intéressé entre autres à l’histoire des lettres serbes et croates, à celle du livre imprimé, et a commencé l’édition des grands monuments du Moyen Âge. Un autre Serbe de Croatie, Sava Mrkalj (1783-1833) expose dans son traité Salo debelog jera [La graisse du gros jat, 1810] le projet de réforme de l’alphabet serbe basé sur le principe « écris comme tu parles ». La même année, un ami de Mrkalj, le Bosniaque Luka Milovanov (1784-1828) propose dans Opit nastavljenja o srbskoj sličnorečnosti i slogomeriju ili prosodiji [Essai d’instruction sur la similitude serbe en métrique ou en prosodie] un projet d’alphabet similaire et établit pour la première fois un système de versification serbe. En prônant l’emploi de la langue populaire et d’une écriture phonétique Mrkalj et Milovanov ont influencé Vuk Karadžić qui entretenait avec eux une relation personnelle, amicale.

  1. La poésie classique et sentimentale

Le sentimentalisme, style de base au tournant du siècle, quoique de coloration exagérément lyrique, s’exprime avec plus de plénitude en prose poétique qu’en poésie. Seul poète plus en vue parmi les sentimentalistes, Grigorije Trlajić (1766-1811) a laissé, en plus de traductions en vers et en prose publiées en slavon, quelques poésies écrites en langue et dans l’esprit populaires. Milovan Vidaković a composé lui aussi des poèmes lyriques, mais de manière sporadique, certains étant insérés dans ses romans.

Proche du sentimentalisme, ladite poésie citoyenne fait la jonction entre poésies populaire et artistique. Elle est destinée à être chantée, le plus souvent par des anonymes du fait de son origine, et se diffuse par le truchement de recueils de chansons manuscrits. Très diverse du point de vue thématique, elle se compose de chants guerriers, religieux, de circonstance, d’amour. Dans ces derniers, les plus nombreux, les éléments pétrarquistes se mêlent aux prières et aux moyens d’expression du lyrisme populaire. Les chants satiriques, les meilleurs, offrent une perception très nette de la réalité et de l’humour. Bien que non développée sur le plan artistique, cette poésie jouera un rôle important dans les courants à venir, en particulier dans l’avènement du romantisme serbe lyrique et citoyen. Son influence se remarquera surtout chez Branko Radičević et Jovan Jovanović Zmaj

Le premier courant expressément poétique de la littérature serbe fut le classicisme. Il apparaît dès les années 1780 avec les poèmes patriotiques et didactiques d’Aleksije Vezilić (1753-1792) et prend sa forme définitive dans la première décennie du XIXe siècle dans l’œuvre de l’archimandrite du monastère de Šišatovac puis évêque de Gornji Karlovac, Lukijan Mušicki (1777-1837). Son classicisme est apparu sur la base de la découverte à l’école de la poésie latine. Mušicki a introduit dans la poésie serbe la « métrique romaine » (vers et strophe composés sur le modèle classique), la majorité de ses poèmes étant écrits en strophes alcaïques, héritage de son grand maître en matière de poésie, Horace. Il écrivait des odes de circonstance panégyriques en l’honneur de contemporains, puis des épîtres, des éloges, des épigrammes, etc. Il exprimait des sentiments patriotiques développant des idées édifiantes. Ses poèmes les plus célèbres sont de caractère programmatique, Glas narodoljupca [La voix du patriote] et Glas harfe šišatovačke [La voix de la harpe de Šišatovac]. Dans certains poèmes il a introduit des motifs personnels, chanté les infortunes qu’il avait connues, l’incompréhension du milieu (Ode samome sebi – Odes à moi-même). Mušicki est la première personnalité véritablement poétique de la littérature serbe. Il aura exercé une grand influence sur la poésie serbe et crée une école ou passeront pratiquement tous les poètes serbes de la première moitié du XIXe siècle.

Un certain nombre de poètes et de réalisations poétiques se situent en dehors de ces deux courants, classique et sentimentaliste. Un premier groupe est formé de simples poètes populaires qui composent des chants patriotiques et religieux dans l’esprit et l’imitation de la poésie populaire (Vićentije Rakić, Gavrilo Kovačević, Milovan Vidaković). Un second groupe, plus nombreux, réunit des poètes pour la plupart originaires des régions serbes occidentales qui cherchent des modèles dans la poésie européenne, notamment italienne. Si nous trouvons chez Lukijan Mušicki des modèles classiques, ces poètes cultivent les formes poétiques romanes : sonnet, octave, tercet. À Pavle Solarić, Mrkalj, et Milovanov qui écrivaient aussi de la poésie, viennent s’ajouter deux autres poètes, Jovan Došenović (1781-1813) qui a traduit et imité la poésie italienne (Liričeskije penija [Chants lyriques], 1811) et Jovan Pačić (1771-1849), pétrarquiste tardif et très fertile (Sočinenja pesnoslovska [Compositions poétiques], œuvre de plus de 11 000 vers, 1827) qui nous a laissé de nombreux poèmes de réelle qualité.

NOTE

[1] A la suite d’une guerre entre la monarchie des Habsbourg et l’empire ottoman, environ 60 000 Serbes durent fuir les représailles turques en 1690. Sous la conduite de leur patriarche Arsenije, ils suivirent l’armée autrichienne dans sa retraite avant de s’établir au nord du Danube, sur les territoires de l’actuelle Voïvodine. Certain parmi eux réussirent à atteindre les villes hongroises de Buda et de Szentendre. Au cours et après la Grande Migration, des villages entiers furent vidés de leurs habitants dans les territoires qui avaient jadis été le centre de l’Etat médiéval et les foyers de la culture et de la littérature serbes : le Kosovo et la Métochie.


 Traduit du serbe par Alain Cappon


Date de publication : juin 2020

 

DOSSIER SPÉCIAL : Précurseurs et fondateurs de la nouvelle littérature serbe

Date de publication : juillet 2014

 

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Le poème titré "Salut à la Serbie", écrit en janvier 1916, fut lu par son auteur Jean Richepin (1849-1926) lors de la manifestation pro-serbe des alliés, organisée le 27 janvier 1916 (jour de la Fête nationale serbe de Saint-Sava), dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. A cette manifestation assistèrent, â côté de 3000 personnes, Raymond Poincaré et des ambassadeurs et/ou représentants des pays alliés.

Grace à l’amabilité de Mme Sigolène Franchet d’Espèrey-Vujić, propriétaire de l’original manuscrit de ce poème faisant partie de sa collection personnelle, Serbica est en mesure de présenter à ses lecteurs également la photographie de la première page du manuscrit du "Salut à la Serbie".